Zachary Richard Blogue 2016


Zach chillin' - thinking about his monthly reports

November 2, 2016

Il y avait une atmosphère surréelle au palais de justice de Lafayette pendant le vote par anticipation de ce 31 octobre.  Nous étions environ 200 personnes entassées comme des sardines dans une petite pièce, côte à côte, nous faufilant entre les bandeaux jaunes placés par terre pour faire des couloirs.   Ce sont les mêmes rubans utilisés pour délimiter les zones de crime.  Je laisse faire le symbolisme.  Quand on arrivait au mur, demi-tour et on poursuit en sens inverse, chose qui s’est passé une douzaine de fois avant qu’on atteigne enfin à la porte de sortie.  Elle donne sur un couloir dans lequel il y a encore une queue, cette fois-ci d’environ 20 personnes.  Au bout de la queue, une autre porte avec une dame assise qui nous aiguillonnait vers un des 7 bureaux devant lesquels on devait se présenter et fournir une pièce d’identité.  Une fois l’identité confirmée, on doit signer une feuille à côté d’une petite étiquette indiquant son nom et son adresse, et enfin recevoir une petite carte, taille de carte de crédit qu’on devait insérer dans la machine qui était au bout d’encore une queue dans encore une autre salle.  La salle fatidique.   

La scène est d’autant plus surréelle car c’est l’Halloween et plusieurs des gens venus pour voter sont déguisés.  Il y a une femme noire déguisée en Robin (l’ami de Batman).  Il y a un zombie portant un chapeau haute forme sur ses longs cheveux graisseux.   On aurait dit que ce n’était pas un déguisement, tellement qu’il ressemble à son personnage malsain. Par contre sa copine était très évidemment déguisée.  Elle portait un collant genre chat avec des oreilles de chat sur la tête et des moustaches en crayon noir sur la lèvre supérieure.  Le thème chat est très populaire.  Une autre femme, noire celle-ci, avec des grands cheveux tressés est déguisée en chat avec des moustaches et le bout de son nez peint en noir charbon.  La plupart des gens sont habillés comme pour tous les jours.  Il y a un jeune homme en pyjama d’hôpital.   Il est soit garde malade soit déguisé en garde malade, dur à dire.   Il y a un jeune homme blanc, barbu, portant un t-shirt de Batman.  Son amie déguisée en Robin est environ 30 personnes en avant de lui.

Le processus m’a pris environ 45 minutes de porte en porte.  Il y avait plusieurs affiches qui nous informaient du délai maximal de 3 minutes devant la machine de vote.   Une fois que j’ai eu ma carte et que je l’ai inséré dans la machine, je tente d’enregistrer mes choix.  Pour faire tourner la page et passer au suivant, je dois toucher la flèche en bas de l’écran, mais ça fonctionne mal.  Je me plains au personnel.  Une petite dame très préoccupée arrive,  touche mon écran légèrement et la page tourne. « Voilà » elle me dit.  Je continue, mais ça ne marche pas mieux.   Finalement en tapant comme un dingue sur l’écran j’arrive à passer à travers toutes les pages. 

Mes choix sont déjà déterminés sauf pour les six amendements constitutionnels.  Je les ai étudié pendant mon séjour dans la première salle où ils sont affichés sur tous les murs.  Je ne savais pas si j’avais bien compris ce qu’ils voulaient dire, mais j’ai fait de mon mieux.  Comme la plupart des gens, je ne suis pas venu pour voter sur les amendements, mais pour voter pour le président des États Unis.   Mon idée, comme certainement la plupart de mes concitoyens,  a été fait il y a des mois. 

Ce n’était pas tellement difficile d’imaginer qui allait voter pour qui.  Je présume que les noirs qui se trouvent à mes côtés voteront pour Hillary Clinton.   Il y avait un jeune homme noir, fraichement arrivé de son travail, sa chemise tachée de boue.  Il y avait un vieux monsieur noir habillé dans une chemise bleu de travail comme on les trouve chez le garagiste avec son nom cousu au dessous de la poche.   Il y avait la dame noire déguisée en chat et l’autre en Robin.  La plupart des gens, cependant, sont blancs.  J’imagine que les hommes en chemise de chasse ou maillot sportif LSU sont venus pour voter Trump.  Dans cette région conservatrice sa candidature est bien soutenue.  L’intention de vote des femmes blanches est moins évidente pour moi.  Est-ce qu’elles suivront leurs maris ou est-ce qu’elles ont été suffisamment choquées par les propos misogynes de Trump pour soutenir Clinton?   Difficile à prévoir.  Et les jeunes? 

L’évènement se déroule dans le calme.  Il n’y avait pas de fous sur le trottoir.  Il y avait un député sheriff devant la porte du bâtiment quand j’avais passé plus tôt, mais il n’était plus là quand je suis revenu, seulement un des ses collègues à l’intérieur.  Celui avait l’air profondément ennuyé.  Peut-être qu’il était simplement fatigué.  Cette élection est bien fatigante.

Je ne pouvais pas m’empêcher de comparer cette scène avec celle que j’avais connu lors de l’élection de 2008.  Cette autre fois, j’ai voté dans mon district, dans ma campagne, peuplé de fermiers et d’ouvriers.   L’ambiance en 2008 était nettement plus digne et les gens attendaient en silence, certains de nous venus pour soutenir le premier président noir dans l’histoire du pays.  Aujourd’hui c’est tout aussi silencieux,  voire courtois, mais l’ambiance est lourde et les gens plutôt triste.  Quoi qui se passe, personne ne semble enthousiaste.  En 2008 je me sentais fier, votant à côté de mes voisins.  En 2016, j’exerce mon vote anticipé en ville au palais de justice. Le silence de mes concitoyens n’est pas le silence du respect mais plutôt celui de la lassitude.  Il me semble que le vent a tombé des voiles de mon pays.

Donald Trump est un grossier trou-du-cul.  Sa politique est surtout le culte de sa personnalité et elle n’a rien à voir avec le bien du pays qu’il prétend promouvoir.  Il est raciste, xénophobe, misogyne et l’antithèse de tout ce qui est bon en Amérique.  Hillary Clinton n’est pas une candidate sans faille.  Comme dit une amie - Il serait magnifique d’avoir une femme présidente, c’est juste dommage que ça soit cette femme. - Le choix, en ce qui me concerne, est quand même évident.  Entre une politicienne teintée par le compromis voire la corruption et une grande gueule à l’âge mental de neuf ans……donnez moi la politicienne.

J’ai écouté un programme à la radio hier dans lequel un académique se lamentait du déclin de l’Empire Américain.  Avec une quantité de statistiques au sujet de l’efficacité de la force du travail et du dynamique social, il prévoyait la chute de l’Amérique comme la chute de l’Empire Romain.  Pourtant la vie n’est pas si difficile.   Je me rappelle pendant mon enfance les manœuvres à l’école « anti attaque atomique » quand on se cachait  sous  nos pupitres pour nous protéger de potentielles bommes à l’hydrogène  larguées par les Russes (Comme si nos pupitres allaient nous sauver).  Je me rappelle de la Guerre du Vietnam  avec une certaine nostalgie malgré le fait que mon pays vivait un malaise qui le coupait au fond de son âme. On est loin de cette merde, même avec les jihadistes et les couts des soins de santé et le réchauffement de la planète.   Je n’ai jamais connu la Deuxième Guerre Mondiale, mais j’imagine que ce n’était pas amusant.  Aujourd’hui nous nous plaignons dès que le wifi ne marche pas.  Je pense qu’il fait mettre les choses en perspective. 

Ce qui m’emmène à la fin de cette pièce et la raison pour laquelle j’ai voté pour Hillary Clinton.  Malgré tous ses défauts, elle offre un message d’espoir et d’inclusion.  Par contre, Trump nous noie dans un torrent de haine et de colère.  Je ne veux pas vivre dans le pays qu’il nous propose.  Pour tous les aspects confondants et bizarres de cette élection, qui s’est terminé pour moi entassé dans une station de vote entouré de personnes habillés en pirate et en chat, les Etats-Unis offrent encore de l’espoir.  J’espère tout simplement qu’on n’y tourne pas le dos. 

 

 




August 25, 2016

À 7h du matin, Lafayette ressemble une fourmilière dans laquelle on vient de donner un coup de pied.  Les quincailleries, les cours à bois, Home Depo, Lowe’s, bourdonnent comme des ruches.  La circulation est pénible pour cette petite ville de province.  Parmi les voitures pleines de conducteurs impatients se trouvent les camions d’occasion : services de démolition, réparation après sinistre, nettoyage à pression, etc.  Dans la plupart des rues, des énormes tas de déchets attendent sous un soleil accablant, comme la troupe d’un défilé de misère.  Il y a des montagnes de moquette mouillée, des meubles de toute sorte, attendant qu’on vienne les enlever.

J’ai commencé ma propre démolition ce matin, jetant de la moquette et des tapis mouillés, de l’équipement ruiné, des photos, des souvenirs dans mon « dumpster » à moi.  Il est arrivé hier, emmené par un énorme monsieur noir très souriant du nom d’Irwin.  Ce n’est que par mes contactes personnels que j’ai réussi à le trouver.  Tout dans cette ville, le bois, le gyps-rock, les médicaments, les dumpsters, la bonne humeur est en pénurie et difficile, voire impossible à trouver.  Irwin est arrivé hier et j’ai été très heureux de le voir.  Sa visite représente le début de ma libération, l’aurore d’une nouvelle journée, le début du retour à la normale.  Je n’ai jamais été aussi excité de voir quelque chose arrivé chez moi depuis que j’avais 8 ans et que  mon premier bicycle est arrivé dans la cour. 

Jetant des choses dans un dumpster est un exercice spirituel.  Me débarrassant des choses : photos, souvenirs, équipement, des choses qu’il y a deux semaines avaient une importance pour moi, mais qui sont devenus soudainement des vestiges d’un passé avec lequel les liens ont été rompus par l’eau sale de l’inondation. 

Une inondation est terrible.  Il n’y a pas de mot pour décrire le sentiment qu’on sent à regarder l’eau boueuse et puante remplir sa maison.  Mais le nettoyage est libérateur.  Épuisant aussi, mais l’occasion de recommencer à nouveau.  Je jetais mes choses avec un plaisir qui était retenu uniquement par la précaution.  La pile risque d’abriter des serpents.  Ils sont partout, emmenés par l’eau haute, leur territoire multiplié cent fois par l’inondation.

J’avais évité l’angoisse qui accompagne l’inondation habituellement.  J’étais en tournée en France quand  j’ai entendu les nouvelles.  J’ai appris avec un détachement que seul la distance physique peut offrir, que mon pays était encore victime de catastrophe.  J’ai vu les photos, mais je ne pouvais pas sentir l’humidité, sentir les odeurs.   J’ai entendu des chiffres, mais c’était comme si ce n’appartenait pas à moi mais à quelqu’un à l’autre bout du monde.  J’ai été préparé psychologiquement pour ce que j’allais trouver à mon retour.  Et je savais que la maison avait été épargnée.  Il y a plusieurs années j’avais eu le feu qui a détruit mon studio, et donc je sais par expérience que cette affliction n’est que temporaire.  Une fois nettoyé, la situation peut être rendu encore mieux.  Ce n’est qu’une question de temps et de travail…….et d’argent. 

Pendant que j’étais en France, j’avais déjà ouvert un compte FEMA (Federal Emergency Management Agency).  Je fais partie des 60,000 sinistrés qui attendent de l’aide.  Je n’avais pas d’assurances contre l’inondation.  Je ne pouvais pas en obtenir même si j’aurais voulu, et je ne voulais pas.  Mon père a passé à travers l’eau haute de 1940.  Il avait 17 ans pendant cette catastrophe a dévasté toute la région.  Pendant ce sinistre, il y a plus d’un demi siècle, les éleveurs ont emmené leurs bêtes chez mon grand père dont la ferme était la terre la plus élevée du quartier.  Ma maison est construite sur l’ancienne ferme de mon grand père, et je croyais, naïvement, que cette terre allait être protégée contre l’inondation tout comme en 1940. 

Depuis les ouragans de 2005, la FEMA exige que toute maison construite dans une zone à risque (flood zone) doit être au dessous de la « grade elevation ».  Pour satisfaire aux nouveaux codes de construction et pour obtenir des assurances contre l’inondation, il faut que sa maison soit construite au dessous d’un certain niveau.  Ma maison a été construite en 1981, 25 ans avant les règlements.  Elle est à 32.5 pieds au dessous le niveau de la mer, en dessous l’élévation de grade qui est de 35 pieds. Donc je ne pouvais pas obtenir des assurances, même si j’en aurais voulu.  Mais je croyais que ma situation géographique allait me protéger tout comme en 1940.   Depuis ce temps, cependant, la topographie a été modifiée dramatiquement.   La nouvelle construction et des hectares de béton ont transformé l’égout naturel.  En plus, la construction de l’autoroute a placé un vrai barrage à moins d’un kilomètre au sud de chez nous, empêchant ainsi l’égout vers la Coulée Mine et le Bayou Vermillion.   Je ne sais pas à quel point ceci a été un facteur dans cet évènement, il a quand même tombé plus d’un mètre de pluie en 24 heures, mais la transformation de l’égout a certainement contribué à la dimension de la catastrophe. 

Ajoute à cela le réchauffement de la planète.   Les tocsins sonnent chez les écologistes.  On dit que l’ampleur phénoménale de cette pluie est associée aux changements climatologiques.  Il est certain que la violence et la fréquence des tempêtes tropicales sont augmentées par le réchauffement des océans.  Il est plus difficile à établir un lien direct entre les changements de climat et l’inondation de 2016, mais il est clair que des évènements météologiques violentes feront partie de nos vies sur terre d’une façon beaucoup plus continuelle si on n’arrive pas à freiner sinon renverser les effets néfastes sur l’atmosphère causés par l’activité humaine et plus particulièrement l’utilisation des combustibles fossiles.

En attendant le déluge, j’attends la visite de la FEMA.  Ce qui ne m’empêche pas d’avancer avec ma rénovation.   Ma situation n’est pas tellement différente que celle des milliers de mes compatriotes.  L’élément fondamental de la récupération est l’aide de nos amis et de nos familles.  Et c’est sur ce point que je vais conclure cette missive.  Dans ce monde de conflit et de catastrophe, il y a ceux et celles qui sacrifient leur temps, leur argent et même leurs vies pour venir en aide aux autres.  Pendant que je m’amusais en France, Tommy Delhomme pataugeait dans la boue, faisant plus de 90 voyages entre le studio et la maison pour tenter de sauver le plus de mes effets possible, mes guitares, mes accordéons, mes souvenirs.  Cette générosité se reproduise partout en Louisiane inondée et partout qu’il y a de la misère : en Italie où le pays a été secoué par un terrible tremblement de terre, en Syrie où les horreurs de la guerre affligent une population civile, partout dans le monde où il y a de la souffrance, on trouve des gens prêt à tout faire pour aider.  Ceci est la vraie histoire de l’inondation.  L’important n’est pas si le Président Obama aurait dû arriver plus tôt ou bien que Donald Trump est venu uniquement pour faire une photo-op.  Ce qui compte c’est que Michael Juan Nunez était avec moi ce matin pendant que je triais mes affaires.  Et que Dudley Frugé sera à mes côtés demain pour m’aider à commencer le pénible travail de reconstruction.

 J’ajoute deux adresses électroniques pour ceux qui veulent venir en aide.  Si vous souhaitez faire un don, considérez les écoles sinistrées de Louisiane.  Une école dans la Paroisse de Lafayette et une autre en Vermillion ont été durement touchées ainsi que plusieurs écoles à travers le Sud de la Louisiane.   Les élèves ne doivent pas souffrir davantage du manque de matériaux pédagogiques.  Suivez le lien ci-dessous pour contribuer aux écoles.  Et à la Acadiana Animal Aid.  Les animaux ont souffert énormément de l’inondation : les animaux de compagnies, les chats, les chiens, les chevaux, les bœufs, les cochons dont les maisons et les pâturages sont inondés.  L’organisme que je vous propose est un abri « no-kill » l’Acadiana Animal Aid. 

Cet après-midi, je prenais une douche dehors, couvert de sueur et épuisé de ma journée de labour.  Pendant que je jouissais de l’eau rafraichissante qui coulait sur mon corps, j’ai aperçu un mouvement furtif dans les buissons qui font la limite de ma cour, à environ 100 mètres.  C’était un jeune coyote.  Au début je pensais que c’était un renard vu la taille, mais la couleur brun ne laissait pas de doute.  Il s’est assis et pendant qu’il me regardait, un autre et arrivé.  Deux chiots naufragés.  Je les regardait avec un sentiment de solidarité, nous trois, tous victimes de l’eau.  J’ai fini ma douche et je suis rentré vers la maison jetant un dernier regard.  Je les souhaitais bonne chance.  Quand je me suis retourné, ils avaient disparus.

 Pour aider les écoles sinistrées:

https://www.gofundme.com/2k95fbac

Abri animal "no-kill"

http://acadianaanimalaid.org/

 




August 14, 2016

Ce Blogue est un interview par Gérard Viel, publié en Tradmagazine, juillet, 2016.  

Qu’est ce que cela représente pour toi aujourd’hui la culture cajun ?  Question trop vaste pour pouvoir y répondre sans écrire un livre.  Je dirais que le culture cadienne (comme nous l’écrivons*) est très forte : Sa musique connaît une relève importante, sa cuisine est internationalement connue.  Du point de vu de la langue, il y a une vraie reprise depuis quelques années que je vais pouvoir explorer dans la réponse à la question suivant.

 

Est-ce que la langue française a un avenir  en Louisiane ?  Définitivement.  Depuis 1968, on enseigne le français en immersion, ce qui fait un impact considérable.  Le fait d’avoir une nouvelle génération, bien que vivant en milieu minoritaire, qui est LETTRÉE en langue français marque un tournant décisif.  Le français fut méprisé pendant un siècle en Louisiane à cause surtout que les francophones n’étaient pas (pour la plupart) capable ni de lire ni d’écrire dans leur langue maternelle.  Avec les programmes d’immersion, il s’est formé une génération de jeunes francophones dont la langue n’est pas un stigmate, mais une source de fierté.  Les jeunes francophones ne souffrent pas du mépris des générations précédentes, et bien que minoritaire et vivant au cœur de l’Amérique, ils s’affirment.  Il est cependant vrai que la langue française reste dans un ghetto d’élite en quelque sorte, mais il se dote d’un prestige qui fut inimaginable il y a quelques années.  Avec cette confiance arrive une vision de la francophonie louisianaise qui n’est pas seulement culturelle, mais aussi politique, ce qui est une vraie évolution.

 

Quels sont les artistes cajuns qui ont marqué ta vie ?  Je dirais que le père de nous tous est Iry Lejeune, sans doute le musicien cadien le plus influent de tous les temps.  Je dois reconnaître Félix Richard qui était mon mentor personnel.  Mais le plus influent sur ma sensibilité musicale n’était même pas cadien, mais créole noir :  Clifton Chenier.  Clifton a marqué la musique louisianaise d’une façon déterminante.  La relation entre les Cadiens et les Créoles Noirs est complexe et malheureusement troublée par le vicissitudes des questions raciales, mais la musique transcende les barrières et nous réunit.  Dans la salle de danse, la couleur de sa peau est effacée par l’extase de la musique. 

 

Comment es tu arrivé à la musique ?  À 9 ans j’ai commencé à chanter dans le chœur de l’église.  J’ai été élevé Catholique et je chantais tous les dimanches à la Cathédrale de St. Jean dans ma soutane et pour le bon dieu.  J’ai été premier soprano et je devais tourner les pages pour le joueur d’orgue.  Pour le faire je devais lire la musique et donc on m’a donné des cours de piano.  Un peu plus tard j’ai commencé mes cours de guitare.  À 14 ans, j’ai abandonné le bon dieu pour le diable et je me suis mis à jouer du rock and roll.  En 1968 je suis allé à l’université pour devenir avocat, mais ma vraie passion était la musique.  Je jouais dans un blues band (harmonica - disciple de James Cotton et Little Walter) et j’ai commencé à composer mes premières chansons.

 

Comment s’est fait ton apprentissage de l’accordéon cajun ?  En 1972, diplômé en histoire, j’ai quitté la Nouvelle-Orléans pour m’installer à New York.  J’ai eu un contrat de disque avec Elektra.  Mon style était « Country-Rock » et j’écrivais en anglais.  Grâce à l’avance ($2500), je me suis acheté un accordéon dit Cajun.  C’était l’époque de « Roots » music et je cherchais mes propres racines.  L’acquisition de l’accordéon était un événement déterminant.  J’ai été soudainement propulsé dans le monde de la musique traditionnelle, voyage sur lequel je suis encore embarqué. Il faut comprendre que la musique « Cajun » était dépassée pour la plupart des Cadiens quand je suis né en 1950.  Mes parents écoutaient la musique « big band » et moi j’ai fais mes premiers accords de guitare sur les chansons des Rolling Stones.  La musique traditionnelle était bien vivante mais confinée aux marges de notre culture où elle avait été reléguée par l’assimilation par la dominance de la culture anglo-américaine.  L’achat de ce premier accordéon chez Marc Savoy en 1972 était pour moi l’ouverture d’une porte sur un monde qui était le mien mais que j’ignorais jusqu’à là. 

 

Quand tu regardes ton parcours, comment vois tu ton évolution musicale ?  J’espère que je suis devenu meilleur auteur-compositeur.  Je pense que côté français (j’écris en anglais et en français avec autant de facilité) la subtilité de mon expression a évolué.  Il faut comprendre que mon niveau de français a été assez primitif au départ.  Surtout après mes premiers succès au Québec, j’ai fait un effort assez important d’améliorer mon écriture.  J’ai toujours parlé le français, mes grand parents étaient monolingue francophone, mais l’anglais est la langue de mon éducation et dont je maitrise sa syntaxe d’une façon bien plus élémentaire.  Il faut que je travaille le française pour arriver à retrouver la finesse que j’exprime assez facilement en Anglais.  Pour le reste, du point de vue de style, je reste fidèle à mon premier amour : le folk rock du creuset américain.

 

Quelles sont tes sources d’inspirations et tes préoccupations aujourd’hui dans ta musique ?  Je me demande si la création, comme le prétendent certains, est forgé par la souffrance, du moins par l’émotion.  Je ne cherche pas mes chansons, ce sont elles qui me trouvent.  Je me suis fait une réputation de chanteur engagé car je parle souvent dans mes chansons de l’environnement naturel, ou de culture minoritaire, de résistance ou des victimes d’oppression.  Mai je n’ai jamais consciemment choisi un thème engagé ou autre pour faire une chanson.  Je sens des choses et je les exprime à travers la chanson, c’est tout.  J’ai fait des chansons qui parlent d’ouragan, de marée noire, donc de catastrophes naturelles ou écologiques.  J’ai des chansons qui traitent de la persécution et des défranchis.  Mais j’ai également des chansons qui traitent de bouffe (je suis Louisianais après tout) et d’autres qui sont assez légères.  Il y a aussi des chansons d’amour ou de perte d’amour.  Je chante ce qui me touche.  Et comme je suis touché par plein de choses, mes chansons profitent d’un éventail d’expression assez large.

 

Est ce que tu as le sentiment d’être  un ambassadeur de la culture cajun dans le monde ?  Je suis tout simplement quelqu’un qui aime.  J’aime la liberté d’action.  J’aime la liberté d’expression.  J’aime la nature.  J’aime mon héritage et les valeurs d’inclusion et d’ouverture qui sont au cœur de son histoire.  Je suis fier de pouvoir promouvoir l’amitié entre les peuples et à ma façon essayer de répandre un peu de beauté dans ce monde qui en a grandement besoin.  Je suis avant tout un chanteur que chante son cœur. 

 

Quel regard portes tu sur la musique en Louisiane aujourd’hui ?  Elle a toujours était et reste (et restera) magnifique.  La Louisiane est au carrefour des cultures et notre musique et un diamant à multiples facettes.  Et la relève est assurée.  Que ça soit le jazz de la NOLa ou la musique cadienne ou le zarico, et même le blues et le country, la musique populaire en Louisiane est une tapisserie riche en couleurs et en émotions qui continue à inspirer nos jeunes.  Je trouve ça très important de se situer dans une tradition.  Il y en a beaucoup qui sont passé avant moi et qui m’ont inspiré.  Et il y en aura autant qui vont suivre dans les mêmes traces qui moi j’emprunte.

 

Peux tu nous raconter l’aventure de la chanson « travailler c’est trop dur » ?

J’aimerais bien, mais c’est du travail.  LOL




May 2, 2016

Comparaison de l’évolution de l’identité acadienne en Louisiane et au Nouveau Brunswick pendant les années 1960 - 1970.

 2e Partie

Est-ce qu’il y avait des manifestations étudiantes dans la communauté acadienne en Louisiane?  Non, ça ne c’est jamais produit.  Il n’y a pas d’équivalent en Louisiane des évènements de l’Université de Moncton en 1968-1969.  La notion d’identité acadienne que je partageais avec les Acadiens de ma génération :  Ancelet, Richard Guidry, Amanda Lafleur, Brenda Mounier, Charles Larroque, David Cheramie, Earlene Broussard, etc. s’exprimait dans le domaine de la culture.  Tous mes amis acadiens (tous les noms cités) travaillaient dans l’enseignement. 

Est-ce qu’il existait un sentiment « d’infériorité » vis-à-vis la culture anglo-américaine ?

La question « d’infériorité » est survenue beaucoup plus tôt en Louisiane.  Ce fut le stigmate de la génération de mes parents.  Ils sont nés dans les années 1920.  Leurs parents, mes grands parents, faisaient partie de la dernière génération unilingue francophone de la Louisiane.  Mes parents ont subi l’assimilation à travers l’humiliation et la punition physique pratiquée sur des enfants en bas âge en entrant à l’école.  Mes parents ont été, également, de la génération de la Deuxième Guerre Mondiale, une force considérable d’assimilation.  Depuis l’arrivée des Acadiens en Louisiane, une partie de la communauté a su s’intégrer dans l’élite sociale et politique.  Ceci étant dû à l’esclavage.   Quelques Acadiens sont devenus des grands planteurs, leurs fortunes établies grâce à l’esclavagisme. En l’espace d’une génération, la plupart des Acadiens en Louisiane possédaient des esclaves.  Cependant, la plupart restaient des petits habitants.  Quelques Acadiens, par contre, Alexandre Mouton étant le meilleur exemple, possédaient des grandes plantations.  (Le père d’Alexandre Mouton, Jean, est né à Grand Pré en 1755, arrivant en Louisiane  très jeune garçon.  Jean devient riche grâce à l’immobilier.  Son fils, Alexandre, devient sénateur américain, le neuvième gouverneur de la Louisiane et propriétaire de 120 esclaves).  Il n’y a jamais eu une vision militante linguistique acadienne en Louisiane.  Depuis le début de la colonisation, les Acadiens qui ont réussi à s’intégrer à l’élite politico-sociale, ont été les premiers assimilés.  Ce n’était pas avant les années 1970 que des jeunes Acadiens comme moi, ont commencé à concevoir le question linguistique comme étant une question politique et cela grâce à l’influence du Québec.  L’évolution politique de la communauté acadienne en Louisiane était notamment détachée d’un élément linguistique jusqu’au années 1970.  En 1916, avec la loi louisianaise traitant de l’éducation publique, une autre couche de mépris s’est surimposée sur les Cadiens.  Le mépris des Cadiens a débuté suite à la Guerre de Sécession et a été encouragé largement par le fait que les Cadiens étaient, pour la plupart, illettrés.  On a crée un stéréotype du « Coon-Ass » : pauvre, ignorant et francophone.  Cette image est adoptée par les Cadiens eux-mêmes dans un stratège de survivance par autodérision.  Les blagues « Boudreaux-Thibodeaux » sont le meilleur exemple.   La chute de ses histoires illustre toujours l’ignorance voire la stupidité du Cadien.  Mais il faut comprendre que ces blagues sont surtout populaire parmi les Cadiens eux-mêmes.  Ce mépris communautaire a été une influence puissante dans l’évolution de mon propre militantisme (voir ma chanson : No French, No More).  Je réagissais non pas au mépris auquel j’ai été sujet, mais à celui dont mes grands parents souffraient.  Je refusais (refuse) d’accepter que mes grands parents ont été ignares parce qu’il ne parlaient pas l’anglais.  Mon père était un homme d’affaires.  Il était francophone et fier de l’être.  Il était complètement à l’aise en anglais comme en français bien qu’il possédait mieux l’anglais à cause de son éducation.  Il a réussi à se faire une carrière prestigieuse parce qu’il était parfaitement à l’aise dans la culture anglo-américaine ce qui l’ a mis à l’abri du mépris que certains de ses contemporains cadiens, moins bien instruits, avec moins de succès, ont connu. 

Est-ce qu’il y a une notion « d’infériorité » vis-à-vis les Anglo-Américians aujourd’hui ?

Les Cadiens sont très confiants et il n’existe aucun sentiment d’infériorité.  Cela dit, la situation linguistique est très précaire.  Il y a approximativement 4500 étudiants en immersion française actuellement.  La plupart ne sont pas d’héritage acadien.  La langue est reconnue, y compris par les Anglo-Américains, comme un aspect important et valorisant de notre culture.  Mais la langue française reste dans une situation fragile.  Il est très difficile de créer et de maintenir un programme d’immersion à cause de l’indifférence, voir d’antagonisme des conseils scolaires.  C’est compliqué et demande un effort particulier et les bienfaits de l’éducation bilingue sont mal compris.  Les programmes d’immersion à Lafayette,  Nouvelle-Orléans, Nouvelle Ibérie, Cécilia ont connu beaucoup de succès et sont bien appréciés.  Mais ils sont tous menacés par des coupures budgétaires.  C’est très ironique, mais il n’existe aucun programme d’immersion français dans la Paroisse (Comté) Vermillion.  Cette juridiction est reconnue comme étant la région la plus francophone de la Louisiane.  C’est pour cela que Vermillion est exempté de l’obligation d’enseigner le français (loi de 1968).  On pense que parce que c’est l’endroit le plus francophone de Louisiane, ce n’est pas nécessaire de l’enseigner !!!

Dans une interview de 1973 à l’occasion de la Veillé des Veillées, tu disais que la musique est la seule manifestation culturelle des Cadiens de la Louisiane.  Tu ajoutais que sans la musique la culture acadienne de Louisiane ne survivra pas.  Est-ce que c’est le cas aux Maritimes aussi ?   La présence française aux maritimes a plusieurs outils dont la musique.  Il y a aussi une présence littéraire importante (Antonine Maillet et al).  Et surtout une classe politique acadienne.  En Louisiane, l’Université de Louisiane à Lafayette est une force considérable de culture, mais on ne peut pas faire le parallèle avec l’Université de Moncton, parce que UL n’est pas une institution francophone.  Donc dans le domaine de la culture,  la musique en Louisiane prend une place importante car elle est non simplement la plus importante expression culturelle, mais aussi, à part une littérature naissante en poésie, la seule. 

Est-ce que l’identité acadienne ne passe uniquement que par les arts

Question très intéressante.  Je ne pense pas.  En Louisiane, l’identité cadienne est associée à un style de vie ainsi qu’à un territoire.  Il y a une nouvelle génération de Cadiens qui sont férocement attachés à leur identité culturelle.  Néanmoins, cette identité ne s’exprime pas en français bien qu’un effort superficiel se fait.  L’identité de ces « Gen Xs » (20 à 40 ans) est basée sur un style de vie en son sens large : musique, cuisine, danse, etc.  Il est vrai que dans les Maritimes comme en Louisiane il y a une expression artistique associée à la culture acadienne.  Ce phénomène est principalement (mais pas uniquement) attaché à la musique en Louisiane.  Il y a une école de poésie de langue française et un groupe de peintres dont le style peut être défini en quelque sorte comme étant « cadien ».  La question est complexe parce qu’il y a un débordement de cultures : par exemple, les écrits de l’auteur James Lee Burk sont complètement ancrés dans l’expérience cadienne.  Cependant, il est considéré avant tout comme un auteur américain.  L’expression artistique dite acadienne des Maritimes est définie d’abord par la communauté qui la produit.  C’est de l’art acadien parce que crée par un Acadien(ne).  Cette expression est très large en terme de style et comporte  beaucoup de tendances.  En Louisiane, par contre, le style de musique est très bien défini, et je dirais même renfermé.  Il y a plusieurs poètes qui écrivent en français et qui proclament leur identité acadienne.  Dans le domaine du cinéma, la frontière entre l’identité « Cadien » versus « Américain » est mal établie.  Il y a sentiment qu’on peut maintenir une identité régionale et en même temps participer pleinement à l’expérience américaine.  Comme le célèbre auteur américain, William Faulkner, dont les œuvres sont toujours liés à Yoknapatawpha County, Mississippi. 

Que veut dire « identité acadienne » en 2016 ?

On est Acadien parce qu’on se le considère, parce qu’on est attaché à cette communauté et surtout à l’histoire de la Déportation.  La Déportation de 1755 est l’événement fondamental de la société acadienne.  Pour pouvoir s’y identifier, on doit se sentir solidaire des victimes de la Déportation, et plus précisément d’en faire partie de par leurs descendants.  En Louisiane, l’identité cadienne ou « Cajun » se distingue de l’identité « acadienne » proprement dite.  On peut se considérer Cadien ou Cajun sans être descendant d’un exilé de la Déportation.  La culture cadienne (Cajun) a assimilé beaucoup d’ethnies pendant son évolution depuis 250 ans.  En Louisiane, suite à la Guerre de Sécession, une nouvelle identité fut forgée dont les caractéristiques dominantes ont été : 1. La pauvreté, et 2. La langue française.  Ce qui explique pourquoi il y a des noms de famille « Cajun » d’origine allemande, irlandaise, anglaise, américaine, française (de France) et espagnole.  La langue française a été transmise par la mère dont la langue était le français.  Leurs enfants sont devenus des « Cadiens » ou « Cajuns » francophones peu importe l’origine de leurs noms de famille.

Comment diffère l’identité acadienne des provinces maritimes à celle de la Louisiane ?

Question complexe.  Ce n’est pas possible de donner une réponse succincte à une telle question.  Fondamentalement, les exilés acadiens qui sont arrivés en Louisiane ont été obligé de s’adapter à un modèle complètement inconnu.  Culturellement, politiquement, socialement géographiquement, climatologiquement, la situation dans laquelle les exilés se sont trouvés en Louisiane était incomparable à celle qu’ils avaient connu en Acadie.   Depuis plusieurs mois je travaille sur un documentaire télévisé qui explore la persistance d’identité à la fois aux provinces maritimes et en Louisiane.  J’ai été surpris par la réponse d’un de mes interlocuteurs à cette question : « Qu’est-ce que ça veut dire pour vous être Acadien de la Louisiane ? »  Il m’a répondu en disant qu’il ne se sentait pas Acadien mais Créole.  Sa réponse m’a  laissé perplexe.  Il s’appelle Michot (Michaud).  Après une réflexion supplémentaire, finalement je partage son point de vue.  Créole veut dire « du nouveau monde » et vient de l’Espagnole « Criollo ».  Un poney, une tomate aussi bien qu’une personne peuvent être « Créole ».  Quand ils sont arrivés en Louisiane, les Acadiens se sont adapté à leur nouvel environnement.  Ils ont été plongés dans le melting pot de la Louisiane.  Leurs descendants ont évolué dans un nouveau contexte et se sont forgé une nouvelle identité qui a été définie par leur expérience.  Tout comme le jazz, la musique cadienne et le zydeco, une nouvelle identité a été formé d’un métissage de plusieurs influences.  Comme la musique, la culture cadienne est une adaptation à une situation nouvelle.  Ethniquement parlant, il y a une multitude de tributaires qui se rejoignent pour créer la rivière de la culture cadienne :  des influences acadiennes, espagnoles, allemandes, irlandaises, anglaises, américaines, françaises et africaines.  La culture acadienne des Maritimes est très linéaire.  Le groupe ethnique qui se considère acadien est essentiellement le même groupe depuis la Déportation (en dépit d’un nouveau phénomène d’intégration d’immigrants d’Afrique et d’ailleurs, les nouveaux Afro-Acadines, et l’ancien métissage avec le peuple Mi’qmac).  L’évolution de la société acadienne en Louisiane ne suit pas une ligne droite, mais ressemble à une confluence de lignes qui arrivent de toute part.  Bien qu’enracinée dans l’expérience acadienne, la culture cadienne (Cajun) est profondément différente de celle des Maritimes.  Elle a évolué dans une direction unique depuis 250 ans et a absorbé une multitude d’influences inconnues en Acadie.

À travers votre musique vous avez partagé l’expérience acadienne avec le monde et vous avez été un ambassadeur de la culture acadienne partout.  Pourquoi est-ce que c’est culture est importante pour vous ?

Je ne dirais pas « importante » parce que cela implique un choix.  Je n’aurais pas pu résister à l’appel de mon héritage.  Il s’est caché à l’affut et est arrivé pour me kidnapper à plusieurs carrefours critiques de ma vie.  Je dirais que c’est mon héritage qui m’a choisi plutôt que le contraire.  C’est important pour moi comme respirer est important pour moi.  Ou, mieux encore, comme la musique est importante pour moi.  C’est tout simplement qui je suis.  Je n’ai jamais décidé de devenir un militant francophone.  Ça s’est fait d’une façon très naturelle, et même douce.  Tout simplement je me soucis des choses qui me sont chères, et mon identité acadienne en fait partie. 




April 1, 2016

Une comparaison entre le militantisme de la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick et celui de la Louisiane pendant les années 1960-1970.  En deux parties. 

1e partie

Revisitons d’abord les faits saillants des mobilisations au Nouveau-Brunswick à la fin des années 1960. En février 1968, l’Association des étudiants de l’Université de Moncton (AEUM) déclenche une grève de  deux semaines afin de protester contre la hausse imminente des droits de scolarité. Au cours de la même semaine, un groupe d’étudiants organise une manifestation en faveur du bilinguisme au secondaire – ils défilèrent devant l’hôtel de ville durant une réunion du conseil. C’est la première fois qu’une manifestation atteint une telle ampleur à Moncton. Une délégation de quatre étudiants présente aux élus, moins qu’amicaux, des revendications inspirées des recommandations de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, rendues publiques quelques semaines plus tôt.

Des escarmouches entre des étudiants et le maire, notoirement francophobe, ponctuent les jours suivants, et les événements culminent avec la livraison d’une tête de cochon à la porte de la demeure du magistrat et l’arrestation de deux étudiants. La semaine suivante, c’est en faveur de la gratuité scolaire qu’on manifeste, dans la capitale provinciale cette fois. Environ 1200 des 3000 manifestants sont des Acadiens venus soit de Moncton, soit du Collège de Bathurst, et une délégation de l’AEUM est reçue par le premier ministre. Toutefois, celui-ci ne leur promet rien, et les étudiants repartent déçus.

En janvier 1969, frustré par l’échec des pressions exercées au cours de l’année précédente, un groupe d’étudiants – plus limité, cette fois, et non élu – hausse le ton d’un cran et décide d’occuper un bâtiment important du campus principal de l’Université de Moncton «pour une période indéterminée», afin d’exiger le gel des droits de scolarité et des fonds additionnels pour l’Université de la part du gouvernement fédéral. L’occupation dure huit jours et se termine mal : l’administration fait appel aux policiers municipaux pour évacuer le bâtiment, supprime purement et simplement le programme de sociologie (discipline jugée subversive) et, en invoquant des prétextes, congédie sept professeurs plutôt engagés, ce qui ne manque pas de choquer plusieurs observateurs. Finalement, elle choisit de ne pas réadmettre une trentaine d’étudiants, parmi lesquels se trouvent les organisateurs de l’occupation et la plupart des bénévoles du journal étudiant.

Le « moment 1968 » des étudiants acadiens a suscité beaucoup d’intérêt pendant son déroulement, et les « événements » sont devenus quelque peu mythiques sur la scène acadienne, voire au delà. Étonnament, peu de travaux en histoire ou en sociologie portent explicitement sur les mouvements étudiants acadiens des années 1960.  Beaucoup plus nombreuses sont les études qui ont inclus ces événements dans une perspective plus large, macrosociologique, ou dont le thème est voisin de celui des mouvement étudiants. 

Suit la  transcription d’une entrevue d’ Anick Marchand qui traite de la situation identitaire acadienne parmi la population étudiante en Louisiane au début des années 1970 comparée à celle du Nouveau-Brunswick à la même époque. 

Au début des années 1970 est-ce qu’il y avait une revendication d’identité acadienne en Louisiane?  La situation au Nouveau-Brunswick n’est aucunement semblable à celle de la Louisiane.  L’identité acadienne en Louisiane s’est manifestée à travers la culture et plus spécifiquement la musique.  L’évènement principal fut le premier Festival Acadien et Créole au printemps de 1974.  Les joueurs étaient Jimmie Domengeaux, directeur du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), le musicien Dewey Balfa et l’étudiant et activiste Barry Jean Ancelet.  En 1964, les Frères Balfa ont joué au Newport Folk Festival.  L’expérience a inspiré Dewey Balfa (les Frères Balfa ont été encensés par le public malgré le mépris qu’on regardait la musique traditionnelle en Louisiane à l’époque).  Dewey est revenu convaincu de l’importance de la musique pour la défense de la culture.  Le premier festival est conçu comme un « hommage à la musique traditionnelle ».  Il insistait pour  que le festival ait lieu dans un endroit « où les gens ne peuvent pas danser ».  C’était une vision assez singulière dans cette culture où la musique sert surtout pour faire danser. 

Au début des années 1970,  il y avait encore beaucoup de salles de danse dans le pays Cadien où jouaient des musiciens professionnels, bien que le phénomène tirait à sa fin.  Je n’ai pas joué dans ce premier festival.  Je me trouvais à Québec, mais j’ai été invité pour jouer au deuxième.  Ma prestation fut audacieuse, incluant un élément provocateur et revendicateur, et j’ai été banni du festival pendant sept ans par la suite.  Moi et mes amis militants acadiens des années 1970, notamment Barry Ancelet et Richard Guidry partagaient une expérience commune non pas de l’Acadie, mais du Québec.  Il y avait en Louisiane une présence québécoise : plusieurs enseignants qui travaillaient dans le programme du CODOFIL, et surtout un bureau du Québec à Lafayette.  Son directeur, Léo LeBlanc et son adjoint, France Lemay, ont été très actifs à promouvoir une vision québécoise de la défense de la langue.  Je connaissais bien cette communauté et leurs idées politico-culturelles correspondaient bien à mes propres idées.  

J’avais tournée en France en 1973 et ensuite au Québec en 1974 et j’avais été submergé dans le tourbillon de la « révolution tranquille » du Québec pendant mon séjour.  La raison pour laquelle j’ai été banni du Festival Acadien est que j’avais interrompu le spectacle pour poser un geste politique.  Pendant que mes collègues brandissaient  des drapeaux de notre fabrication (cousus par des Québécoises en Louisiane, ils représentaient  un chêne vert sur fond  blanc avec les mots « Solidarité » et « Fierté » surperposés),  je chantais « Réveil ».  J’avais composé cette chanson en 1973 au retour de mon premier voyage en France.  Elle est, selon moi, la première chanson de la diaspora acadienne qui évoque directement  la Déportation de 1755.  L’inspiration de la chanson a été l’outrance que je ressentais à la découverte des faits de la Déportation.  L’influence musicale a été la musique bretonne et surtout Alan Stivell que je venais de rencontrer en France.  L’histoire de la chanson est de raconter le « Grand Dérangement » du point de vue d’un exilé. 

Cette histoire n’était pas (elle n’est toujours pas) enseignée d’une façon formelle dans les écoles de Louisiane.  Je l’ai apprise dans les livres de Dudley LeBlanc et Bona Arsenault.  Suite au bicentenaire en 1955 de la Déportation,  il y avait une revitalisation d’identité acadienne en Louisiane, mais ce phénomène était essentiellement une manifestation de l’élite menée par Thomas Arceneaux, professeur d’université, et Allen Babineaux, un avocat.  La majorité de notre communauté ignorait l’histoire acadienne.  Quand j’ai chanté « Reveil » le poing levé, les gens au Blackham Coliseum ne comprenaient rien.  Par contre, Jimmie Domengeaux, avec le représentant du président français, Georges Pompidou, à ses côtés, fut outré.  Pendant sept ans il m’a déclaré « persona non grata », jusqu’à ce que mon succès au Québec soit  devenu trop important pour m’écarter.

Tout ceci est survenu  au printemps de 1975.  L’été suivant, en août, j’ai participé au Frolic Acadien sur la butte à Napoléon à Cap Pelé, Nouveau-Brunswick.  Le 14 août à minuit dans la rue Archibald en face du bâtiment de Radio Canada à Moncton, moi et plusieurs de mes nouveaux amis ont fait un tintamarre.  Je jouais de l’accordéon et nous faisions un charivari. Herménégilde Chiasson, Gérald LeBlanc, Laurent Comeau et d’autres m’accompagnaient.  La police est arrivée et Rhéale Drisdelle est arrêté, probablement parce qu’il est connu de la police suite à l’histoire de la tête de cochon du maire Jones.  Immédiatement je me sentais parmi des âmes sœurs.  Plusieurs de ces personnes allaient devenir des amis à vie, notamment Herménégilde et Gérald.  Les sentiments qu’ils exprimaient étaient les mêmes que j’avais connu auparavant.  Je faisais partie du mouvement de protestation contre la guerre du Vietnam, et ce militantisme acadien se trouvait dans la même mouvance.   Les émotions qu’exprimaient mes nouveaux amis correspondaient bien à mes propres revendications et à la découverte d’une identité acadienne bercée dans le militantisme.