Zachary Richard Blogue 2014


Zach chillin' - thinking about his monthly reports

December 3, 2014

Arrivé dans la chaleur de la nuit africaine, rien d’étonnant jusqu’à ce qu’on entre dans l’aérogare.  Le comité d’accueil est composé de plusieurs personnes habillées en costume ébola : complet blanc, gants en plastique bleu, masque sur le visage.  Ils nous prennent la température avant de nous laisser avancer vers les agents d’immigration.  Ensuite ils s’assoient dans le coin, pour nous observer, les masques toujours sur le visage, comme des extraterrestres, détachés de tous, à l’aspect surréel.   Malheureusement ils sont trop réels.

Angélique Kidjo, reconnu par l’agent, bavarde avec lui avec une aisance bien à elle.  --Tu me reconnais pas? Elle demande.

-Tu connais pas Angélique Kidjo? Et elle part d’un grand fou de rire.

Partout où elle passe pendant les prochains jours, les gens vont lui demandé en photo.  Il est étonnant que l’agent d’immigration ne lui demande pas.

-Tu vois lui, elle continue, me pointant du doigt.  Lui c’est mon frère de la Nouvelle-Orléans.  Tu seras gentil avec lui. 

Commence ainsi le processus interminable d’immigration.  On passe un premier contrôle pour ensuite en passer un autre.  Le deuxième est plus chiant.  Il s’agit de la création d’un visa « bionique ».  On s’assoit face à une petite machine sur laquelle on pose nos pouces et nos indexes.  La machine prend nos empreintes digitales et finit par cracher un visa dit « bionique » contenant ses empreintes et sa photo.  La machine semble ne pas aimer le passeport américain car moi et ma femme, Claude, sont les derniers à sortir.  Derrière le mur et la vitre qui nous sépare des agents, il y a une grande discussion, plusieurs agents gesticulant, parlant fort.  Je ne comprends pas ce qu’ils disent, mais je prends ceci comme un mauvais signe.  Finalement on obtient nos visas et rejoignons nos amis.  L’arrivée des bagages est plus simple.  Il n’y a aucun contrôle, et nous passons tous avec nos valises et nos instruments.  Le charriot sur lequel nous avons posé nos affaires est très branlant, la roue à l’avant se tordant avec une douleur apparente.

 

En franchisant la porte, on est plongé dans la nuit tiède tropicale.  Il y a des centaines, voire de milliers de gens entassés contre les grilles qui longent le passage qu’on doit prendre.  Je ne sais pas ce que font ces gens, s’ils attendent quelqu’un ou s’ils sont venus pour voir le spectacle des arrivants.  On finit par rejoindre le parking où il y a deux bus qui nous attendent.  Il n’y a pas de place pour les bagages, alors on les installe sur le toit.  Je préfère garder ma guitare, la posant sur mes genoux.  Nos deux bus se faufilent dans les rues grouillantes de monde.  Tout est mystérieux, mais je suis très à l’aise, cette ville me paraît aussi sympathique que fascinante. 

On traverse la Place de l’Indépendance pour arriver à l’hôtel Tangara.  L’hôtel est protégé telle une forteresse.  Devant l’entrée et sa barricade plusieurs militaires se tiennent, les fusils à l’épaule le baril pointé vers le bas mais le doigt sur la gâchette.  Ils sont nombreux, les forces de l’ordre, et de plusieurs unités, les uns en camouflage, les autres en noir, et d’autres en bleu.  Le béret est omniprésent ainsi que les lunettes noires, même la nuit.

Pour entrer dans l’hôtel il faut franchir un autre contrôle de sécurité.  Les valises doivent passer à travers un appareil de screening tel qu’à l’aéroport et nous devons passer par le détecteur de métal.  Je dois ouvrir ma valise et expliquer les liquides qui s’y trouve.  On s’habitue à ces formalités qui sont très pointilleuses mais qui donne l’impression de ne pas être particulièrement efficace.  Enfin dans la chambre, trop fatigué pour sortir souper, on se contente de quelques cacahouètes au gingembre et d’un verre d’eau.

Le lendemain matin, nous sommes réveillés de bonne heure par le bruit du chantier de construction qui se trouve littéralement en face, de l’autre côte de la rue.  J’ouvre la vitre coulissante et je m’installe sur le petit balcon.  La journée est d’une luminosité grandiose.  L’hôtel surplombe la baie de Dakar.  C’est une scène magnifique, la verdure des palmiers et la rose foncée de bougainvilliers jetant la couleur vive sur le monde. 

Chose curieuse, des dizaines de milans noirs survolent la baie.  Partout au dessus de cette ville, ils flottent dans l’air, des centaines d’oiseaux de proie, habituellement solitaires, mais ici entassés les uns sur les autres comme des pigeons.  On voit des pigeons, mais pas beaucoup, certainement à cause des milans.  Au large, on aperçoit l’Île de Gorée, ce qui me fait sensation car c’est de Gorée que sont partis multitude d’esclaves en direction d’Amérique.  J’ai une pensée triste.  Aujourd’hui dans mon pays on est en train de subir le karma de cette inhumanité.  L’histoire de Ferguson, Missouri nous montre que nous n’avons pas fini avec ces vieilles histoires lourdes et affligeantes.  Loin de là, hélas. 

À midi, accompagné par Diane Dufresne, je pars sur le site du spectacle.  Dans le lobby de l’hôtel, on rencontre Michaëlle Jean, candidate au poste de Secrétaire-Générale.  Je lui souhaite bonne chance, convaincu que son élection sera une très bonne chose non simplement pour la Louisiane qu’elle connait, mais aussi pour la Francophonie entière à cause de sa vision et de son intégrité.  Elle m’explique qu’elle a passé un mauvais moment cette nuit.  En sortant sur son balcon, la porte s’est fermée derrière elle et elle est restée prisonnière sur le petit balcon.  Finalement quelqu’un a passé dans la rue et a répondu à ses cris de secours. 

On quitte la ville et son tumulte pour prendre l’autoroute vers Diamniadio.  On passe devant la gare de Dakar qui a l’air abandonné.  En s’éloignant du centre ville, on voit des quartiers difficiles, des bidonvilles.  Ici et là on trouve des troupeaux de vaches à grandes cornes, et partout les milans noirs nous survolent. 

Après une heure de route on arrive à l’endroit où se tient le Sommet.  Au milieu de la prairie aride surgit soudainement un oasis de modernité.  Au centre est un bâtiment flambant neuf d’un architecture épuré en pierre grise et métal.  Autour de ce bâtiment comme les danseurs autour le griot,  plusieurs chapiteaux blancs et les camions de la télévision sénégalaise.  On passe par l’entrée des artistes.  Je pense que l’architecte est un pygmée parce qu’il faut se pencher considérablement pour ne pas cogner sa tête.  À l’intérieur tout est en pierre grise et très chic.  On s’installe dans la loge qui est remplie de bouffe y compris un jus de gingembre que je descends avec un plaisir vif.  La répétition se passe agréablement bien.  On a déployé de grands moyens techniques.  Sur l’estrade il y a les 77  gros sièges en cuir où vont s’assoir les chefs d’état. 

Le spectacle est basé sur une trame narrative : deux enfants cherchent leur père à travers la francophonie, découvrant ses communautés diverses.  Les deux enfants sont très charmants, Gérard et Lolita, 8 et 12 ans, deux jeunes sénégalais plein de curiosité et d’énergie.  Il veut être scientifique.  Elle ne sait pas encore. On finit la répétition et rentre sur Dakar.  On est invité au restaurant du Lagon juste en bas de l’hôtel.  La soirée est sympathique, toute l’équipe autour de la table.  Je garde le bracelet citronelle qui m’a été offert par Angélique Kidjo pour me protéger des moustiques, histoire de ne pas flirter avec le paludisme.  Un bon poisson, le kassaw, et un dessert et bonsoir.  Après ces derniers jours je suis prêt au lit surtout que le lendemain il faudra quitter l’hôtel de très bonne heure. 

Je suis tiré d’un rêve par la sonnette à 6h30.  Une tasse de thé et lobby-call. Sur la route de Diamniadio, il n’y a peu de voitures mais beaucoup de militaires.  Ils sont concentrés autour les postes de pièges, et à tous les 500 mètres, un soldat en camouflage, chacun avec un gilet orange fluo et l’air ennuyé.  On arrive au site pour se faire tasser.  Le soldat qui garde l’entrée ne nous permet pas de passer vers l’arrière du bâtiment et on est obligé de se stationner dans le parking avec les autobus.  Depuis le fin fond, on traine nos instruments sur la terre nue couleur de sang.  Une fois dans la salle, on attend.  Le spectacle doit commencer à 10h, mais vers 11h on est toujours en attente que les chefs d’état s’installent.  Ce qui prend un certain temps, histoire de protocole, beaucoup de coqs dans la basse cour. 

 

Le spectacle est merveilleux avec un contenu très fort.  Je fais chanter tout le monde y compris certains chefs d’état sur « Travailler c’est trop dur ».  Un bon moment de détente.  Tout de suite après la fin  du spectacle on est parti sur Dakar.  Déjeuner auprès de la piscine et départ sur l’aéroport.  Il faut compléter la carte santé qu’on doit déposer à l’arrivée à Paris, histoire de suivre le tracé d’ébola.  Six heures de vol.  On arrive dans la nuit froide du nord, le passage en Afrique disparu comme un rêve au réveil, laissant des souvenirs intenses.

Le lendemain, on apprend que Michaëlle Jean est choisie à la direction de la Francophonie.  Je suis heureux pour elle comme pour nous et fier de cette Francophonie qui choisit une femme canadienne d’héritage haïtien pour diriger la flottille. 

 

 

 

 




September 27, 2014

Ce texte est un interview par Catherine Shoeffler Comeaux.  Merci à Catherine pour me donner l'occasion de m'exprimer sur la question de la poésie et de la langue.

1. Vous êtes surtout connu pour votre musique.  Vous êtes poète aussi?

Ma vie créative et professionnelle a débuté en 1968.  J’étais un hippie, gratteux de guitare quand j’ai commencé à écrire mes premières chansons et mes premiers poèmes.  Ce n’est que des années plus tard que je me suis plongé dans la musique traditionnelle cadienne et que je me suis mis à jouer de l’accordéon.  Mes grandes influences étaient les songwriters américains de l’époque surtout Dylan, Neil Young et Joni Mitchell.   En 1970, un peu par accident, j’ai rencontré Allen Ginsberg.  Il est venu à Tulane University pour faire une conférence.  Je l’ai rencontré sur la pelouse où il s’est installé pour chanter en s’accompagnant à l’harmonium.  Je me suis assis à côté de lui.  Il m’a transmit un mantra.  Certainement cette rencontre n’avait aucune importance pour lui, mais pour moi, çela m’a changé la vie.  J’ai été influencé par tous les Beats, mais c’est Gary Snyder qui a eu la plus grande influence sur mon style.  Il faut que je mentionne Kérouac, parce que Kérouac était une influence majeure point de vue philosophique.  Ce n’est que beaucoup d’années plus tard que j’ai appris que Jean Louis dit Jack Kérouac était un fils de la diaspora québécoise et que sa langue maternelle était le français.  Mes premiers poèmes, comme mes premières chansons étaient de langue anglaise.  Je ne me suis pas mis à écrire en français avant mon premier voyage au Québec en 1974.   Par contre je n’ai jamais été publié en anglais.  Je conserve un tiroir plein de notices de refus de la plupart de publications américaines de poésie qui date du début des années 1970 ainsi que trois collections de poèmes anglais qui n’ont jamais vu la lumière du jour.   Je m’apprête à publier ma 4e volume de poésie de langue française.  Mon troisième recueil, Faire Récolte, a reçu le Prix Champlain au Québec et le Prix Roland Gasparic en Roumanie.

Parlez-nous de la différence entre les chansons et la poésie?  Qu’est-ce qui fait que certaines idées deviennent chansons et d’autres poèmes? 

La poésie et la chanson sont de la même famille.  La création des deux est basée sur les mêmes éléments : la parole, le rythme, la mélodie, mais qui sont utilisés de deux façons.  Je suis très satisfait de pouvoir m’exprimer à travers les deux.  Ils se complémentent.  Ma poésie est vers libre (free verse) ce qui me permet de jouer avec la structure de la phrase, la syntaxe et le sens d’une façon qui n’est pas possible à travers la chanson folk qui a une forme très bien défini.  Dans la chanson, les phrases sont d’une même longueur, souvent en alexandrins et les rimes sont prévisibles.  La chanson exige une discipline tandis que la poésie me permet une liberté absolue d’expression.  La poésie m’offre la possibilité d’explorer la signification des mots et de jouer avec la syntaxe d’une façon qui est impossible avec la chanson.

Vous avez été influencé par les Beats, Allen Ginsberg, Jack Kerouac et Gary Snyder.  Qu’est-ce qui vous touche de ces poètes?  Quels sont les poètes que vous appréciez maintenant?  Avez-vous de nouvelles découvertes?

Je lis toujours mes classiques : Ginsberg, Snyder, Kérouac, mais aussi Ferlinghetti, Corso, Levertov.  Je pense que le plus grand poète de la langue anglaise et peut-être de tous les temps William Butler Yeats.  Je trouve intéressant qu’il soit un Irlandais qui s’exprimait en anglais de la même façon que Kerouac était un Franco-Américain.  Les deux ont apporté à l’expression anglaise un point de vue, une sonorité plus libre du fait d’y arriver après avoir passer par une deuxième langue.  J’aime beaucoup les poèmes japonais de Basho qui est le grand maître de l’haiku, que je dois lire en traduction, hélas.  Même chose pour le Chilien, Pablo Néruda.  Je connais peu les poètes modernes français à part ce de l’Amérique comme Gaston Miron.  J’ai été très près et très influencé par Gérald LeBlanc avec qui je partage les mêmes influences.  Herménégilde Chiasson et Roger Léveillé sont des grands poètes, mais pour moi le plus grand de nous tous est le Franco-Ontarien, Patrice Desbiens.  J’aime beaucoup les poétesses Innus, Rita Metoshoko et Joséphine Bacon.  Il faut que je mentionne mes collègues louisianais.  Selon Antonine Maillet, la poésie est l’étape entre la tradition orale et le roman.  Selon ce critère, je dirais qu’on est bien parti par atteindre une littérature louisianaise complète.  La poésie de Jean Arceneaux, David Cheramie et Debbie Clifton se compare avec tout ce qui se fait aujourd’hui.  Mes deux découvertes les plus récentes sont le poète louisianais Kirby Jambon (récipiendaire du Prix de l’Académie Français 2014) et le jeune Québécois David Goudreault.

Vous écrivez en anglais et en français.  Dites nous comment le français en Louisiane est en train d’évoluer?  Plus spécifiquement quelle est l’influence des évènements comme le Congrès Mondial Acadien, et des organismes comme le Codofil (Conseil pour le développement du français en Louisiane) sur l’évolution de la langue?

 

Je fais référence à mon blogue de 15 juillet, 2014  Ce qui se passe en Louisiane en terme d’identité cadienne est complètement déterminé par la langue.  Il y a deux phénomènes parallèles.  D’une part il y a une nouvelle génération de « Cajuns » qui sont monolingue anglophone.  Ce qui ne les empêche pas de s’identifier fortement avec la culture « Cajun ».  Cette identité est basée sur l’héritage, style de vie et un sens d’identité très personnelle.  D’autre part la communauté francophone évolue vers une identité plus large, moins sectaire, plus inclusive que je qualifierais de « francophone louisianais ».  La vieille génération de Cadiens dont la langue maternelle fut le français est sur le point de disparaitre.  Pendant qu’elle s’efface, une nouvelle génération de francophones émerge.   Cette communauté n’est pas strictement « cadienne », bien que les Cadiens dominent ne serait-ce que par leur nombre.  Ce groupe inclut des francophones internationaux (les enseignants en immersion pour la plupart), ainsi que nombreux francophones louisianais qui ne s’identifient pas comme étant Cadien.  Ceci est très inspirant pour moi.  Cette nouvelle génération s’attache très fortement à la grande Francophonie internationale grâce à des organismes comme le Centre de la Francophonie des Amériques et des évènements comme le Congrès Mondial Acadien.  Pendant plusieurs années la communauté francophone de Louisiane a été affligée par une mentalité sectaire (anti-Codofil versus pro-Codofil).  Beaucoup de francophones natifs voyaient le Codofil comme une menace au français Cadien, et le Codofil lui même comme un agent de colonisation.  En même temps, le Codofil prônait l’idée que le français cadien était une sous-forme du français et devait être éradiqué.  Les deux points de vue étaient erronés.  Comme je le mentionne dans mon blogue du 5 septembre : « Il est évident que le parler cadien est unique.  Il se distingue par un vocabulaire, un style de syntaxe et une richesse d’expressions idiomatiques.  Mais de prétendre que notre parler est une « langue » à part est tout simplement d’ignorer la définition d’une langue. »  Aujourd’hui nous comprenons que la sauvegarde de la langue française en Louisiane est l’éducation et plus spécifiquement l’immersion française qui n’est pas simplement un outil de culture mais aussi un outil pédagogique incroyable (les étudiants en immersion française surpassent leurs collègues et de loin aux examens standards en anglais).  Il est inévitable que le français de la Louisiane va changer.  Sinon elle va mourir.  Nous allons perdre des expressions familières et peut-être du vocabulaire, mais ceci est normal dans l’évolution d’une langue.  Ce qui est important n’est pas que les enfants roulent les « r », mais qu’ils écrivent le français. 

Quel est l’avenir de la poésie?

Le développement le plus important pour la poésie depuis 50 ans (depuis l’arrivée des Beats dans les années 1950) est le Rap.  Le Rap a dépassé les confins d’un genre uniquement urbain, uniquement noir (vue le succès de Radio Radio, Loco Locass et des groupes Rap de quasiment toutes les langues de monde).  Spoken Word et Slam touchent un public jeune.  Appelle le comme on veut, c’est de la poésie.  La poésie n’est pas ennuyante, mais mal comprise.  Elle souffre d’une mauvaise association parce que son enseignement est ennuyant.  La poésie n’est pas le babélisme d’un quelqu’un qui est mort, mais la parole vivante.   Le musique, du moins le rythme, a précédé la parole dans notre évolution.  Les chimpanzés battent les arbres pour communiquer, mais ce n’est pas avant l’évolution du langage parlé que nous sommes devenus humains.  Comme dit la bible (Jean 1 :1) : Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.  Dans la mythologie Dogon, les ancêtres communiquaient avec des bruits jusqu’à ce qu’un des jumeaux Nommo, le maitre de l’eau, de la vie, de la fertilité et du langage les ait appris à parler.  Dans la cosmologie dogon, le langage est aussi fondamental à la vie que l’eau et la fertilité.  Selon moi, la poésie doit être libérée de sa mauvaise réputation.  Elle est l’expression vivante de l’esprit humain à travers la parole.  Elle doit être vécue comme la musique.  Imagine ne jamais entendre une chanson mais seulement lire le texte.  Même chose pour la poésie.  Elle doit être entendue et vécue.  Ce n’est pas étonnant que la plupart des gens pensent que la poésie est ennuyante.  Aujourd’hui, grâce à l’internet, la poésie peut  renaitre, elle peut être entendue.  Prochainement je vais rendre disponible « on-line » beaucoup de mes poèmes en audio.  Dans le but de partager l’expérience essentielle de la poésie, on pourra m’entendre déclamer.  En novembre, UL Press rééditera Faire Récolte et je mettrai à disposition l’enregistrement de 23 poèmes.  Et d’autres suivront. 

 




September 5, 2014

Vive les Franco-Américians

Il y a un regain du français aux États Unis de plus en plus considérable.  Ce  phénomène reflète une plus grande ouverture de société américaine et d’une plus grande appréciation de la diversité linguistique comme outil pédagogique ainsi que de ses avantages économiques.  Les répercussions sont à la fois générales et spécifiques aux communautés françaises de souche. Commençons avec les communautés d’héritage français.

La francophonie louisianaise entre dans une période dynamique qui correspond à l’entrée en selle d’une nouvelle génération de francophones dont la vision du français comprend un sentiment d’appartenance à la francophonie internationale.  La communauté francophone de Louisiane est en train de se transformer d’une communauté fermée aux influences extérieures à une qui célèbre ses origines tout en proclamant son appartenance à la communauté francophone internationale.   On est très loin d’une image sectaire qui repousse les influences d’ailleurs dans une tentative de garder la « pureté » de la « langue cadienne ».  Pendant longtemps, les enseignants internationaux ainsi que l’enseignement internationalisé ont été critiqués par une partie de la communauté francophone cadienne en Louisiane.  

Par manque d’ouverture, on condamnait l’enseignement du Codofil (Conseil pour le développement du français en Louisiane) en l’accusant de ne pas être fidèle au parler Louisianais.  Il est évident que le parler cadien est unique.  Il se distingue par un vocabulaire, un style de syntaxe et une richesse d’expressions idiomatiques.  Mais de prétendre que notre parler est une « langue » à part est tout simplement d’ignorer la définition d’une langue.  Pourtant, cette façon de pensée a eu beaucoup de répercussions négatives dans la communauté et a divisé les francophones en Louisiane pendant toute une génération, opposant les « puristes »  aux adhérents du Codofil.  D’un côté il y avait les partisans de James Domengeaux, premier président du Codofil qui voulait enseigner un français international.  De l’autre côté il y avait ceux et celles qui craignaient que l’enseignement d’un français international allait détruire notre parler.  Il y a même eu un dictionnaire de la « langue cadienne ».  Dans une œuvre de la pire pseudo-science, ce dictionnaire prétend que le parler cadien est une langue à part au même titre que l’espagnol ou l’italien. 

Aujourd’hui les deux points de vue se sont réconciliés.  On comprend que la sauvegarde de notre langue passe d’abord par l’enseignement, et pour préserver notre français il faudra apprendre à le lire et à l’écrire.  Nous sommes à la veille de pouvoir former nos propres enseignants louisianais aux programmes d’immersion, ce qui va réduire l’influence d’ailleurs.  Mais je ne déplore pas cette influence.  Grâce à elle nos jeunes peuvent parler français, et ça n’a pas d’importance s’ils disent « très bien » ou « beaucoup bien » à la façon des Cadiens.

Heureusement cette façon de pensée sectaire est maintenant dépassée.  Nous avons finalement compris que le français que nous parlons en Louisiane n’est autre que ça, c’est à dire un moyen d’expression francophone forgé dans le creuset de notre expérience américaine bien que dérivé du français ancien de l’ouest de la France.  Notre français n’est pas un patois exotique et incompréhensible mais un français local qui reste avant et après tout du français.  Nous avons également compris que l’enseignement est fondamental à la survie du parler cadien et qu’il y aura, inévitablement, une évolution dans laquelle certaines particularités de notre parler seront effacées.  Ou, comme dit le poète et enseignant en immersion Kirby Jambon, « Peut-être que pas ».

Une mentalité d’ouverture est fondamentale au développement de la communauté francophone de Louisiane.  Aujourd’hui nous sommes en train de progresser vers une identité de « francophone louisianais », une identité qui est ouverte et rassembleuse.   Cette communauté inclut tous les francophones louisianais, non simplement ceux et celles d’héritage cadien ou créole.  Cette évolution positive est dû au fait que les premiers élèves en immersion français (1968) sont maintenant à l’âge adulte et ils commencent à s’imposer dans la communauté. 

En même temps, il y a une convergence d’influences positives qui sont autant politiques que culturelles.  Au cours de la dernière séance de la législature (2014), le représentant Stephen Ortego a réussi à faire adopter un projet de loi sur l’affichage bilingue.  Dorénavant, dans les paroisses (comtés) qui le souhaitent, les affiches publiques seront dans les deux langues.  Cette loi a été reçue avec beaucoup d’enthousiasme.  Ce n’est pas un « ground changer » pour la situation du français en Louisiane, mais ça indique une perception positive du fait français.  Encore plus important est le projet de loi du Representative Ortego qui donnera accès à l’enseignement en immersion français à toute famille qui en fait la demande.  Actuellement il y a une liste d’attente de plus de 500 élèves pour les programmes d’immersion française et le projet de M. Ortego est conçu pour donner à tous l’accès à l’enseignement en immersion française.  Il faut souligner que Stephen Ortego est le plus jeune membre de l’assemblée, francophone engagé et diplômé du programme des Jeunes Ambassadeurs du Centre de la Francophonie des Amériques, organisme qui lutte pour la progression du français dans toutes les Amériques.    

À l’autre bout de mon pays, une deuxième communauté française est en train de déployer ses ailes.  La communauté francophone du Maine (et celle de la Nouvelle-Angleterre) suit son propre chemin, avec seulement un peu de retard sur la Louisiane.  On ne peut pas comparer les deux communautés tellement que leurs histoires sont uniques, mais il y a des similitudes qui me semblent évidentes.  Pendant très longtemps, les Acadiens du Maine et les Cadiens de la Louisiane ont souffert d’un mépris de la part de la société anglo-américaine.  La culture francophone du Maine comme celle de la Louisiane a été dénigrée et l’assimilation anglo-américaine a réduit considérablement le nombre de francophones parmi les jeunes générations.  Les deux communautés ont souffert et souffrent encore d’un complexe d’infériorité vis-à-vis la culture anglo-américaine.  La communauté francophone de la Louisiane a réussi à redresser le bateau grâce à l’immersion.  Celle du Maine ne bénéficie pas de cet outil pour le moment, mais j’ose espérer que ce n’est qu’une question de temps. 

Le Codofil existe depuis 1968 et grâce à l’acharnement de son premier président, James Domengeaux, a pu bénéficier d’ententes de coopération avec la France, le Québec et d’autres pays pour fournir à la Louisiane les enseignants nécessaires en matière d’immersion.  Ce qui n’a pas été le cas dans le Maine.  Pendant les années 1970 le focus des leaders francophones en Nouvelle-Angleterre était les programmes bilingues subventionnés par le gouvernement américain.  Ses programmes étaient administrés et enseignés par des Franco-Américains et Acadiens.  On résistait la création des programmes d’immersion pensant par ce biais assurer l’enseignement du français de la région plutôt qu’ « international ». Mais les programmes bilingues du gouvernement américain ont cessés dans les années1980 et les Franco-Americains/Acadiens de la Nouvelle Angleterre n’ont pas réussi à les remplacer.

La proximité du Québec et de l’Acadie complique la situation du Maine.  Avec ses voisins francophones littéralement juste de l’autre côté de la rivière, mais également de l’autre côté d’une frontière internationale, les Franco-Américains/ Acadians ont le défi de créer une identité qui leur est propre.  Ils ne bénéficient pas du statut officiel du français garanti par la constitution canadienne dont profitent leurs cousins outre-frontière, et ils doivent faire leur vie dans un milieu américain où le français est encore méprisé.  Pas facile.  Je crois, néanmoins, que les communautés de la Saint Jean, à Frenchville, Sainte Agatha, Fort Kent et Madawaska ont tous les éléments nécessaires pour développer un enseignement en français adapté à leur situation et qui tient compte de leur histoire.  Il faut trouver la volonté politique maintenant.  Je crois aussi que le Congrès Mondial Acadien, 2014, dont plusieurs évènements se sont déroulés aux USA, aura un effet vitalisant chez les Franco-Americans/Acadians.   C’est le moment de revisiter la question d’immersion française compte tenu du succès de ces programmes en Louisiane. De toute façon,  il me semble que les Franco-Américains seront propulsés dans la mouvance francophone qui émerge partout aux États-Unis.

Récemment au congrès de la AATF (American Association of Teachers of French), je me suis entretenu avec Bill Rivers du Language Policy Institute, organisme qui promotionne la diversité linguistique à travers les Etats-Unis.  M. Rivers m’a étonné en me décrivant l’énorme succès de l’enseignement d’immersion française en……….Utah.   Cet état de l’ouest est plus connu pour son lac salé et sa communauté mormone que pour sa sensibilité au français.   Mais les citoyens de cet état archi-conservateur ont découvert les bienfaits de l’enseignement en immersion.  Tôt ou tard, bien qu’il se trouve à l’autre bord du pays, la nouvelle résonnera en Maine.




August 2, 2014

Don’t worry.  Be Acadian.

Selon une étude récemment publiée par le U.S. National Bureau of Economic Research, six des dix villes dites « les plus heureuses » aux États-Unis se trouvent en Louisiane, avec à la tête de la liste : Lafayette.   L’étude a évalué la satisfaction des habitants des villes américaines sur une base d’âge, de revenu, de race et d’autres facteurs.  Il est assez étonnant que les deux villes dites les plus heureuses sont les deux villes américaines où la présence « Cajun » est la plus forte au pays. 

Lafayette est la métropole (un bien gros mot pour une bien petite ville - population 122,761 en 2012.  La paroisse (comté) compte 227,055 habitants dont moi) de la prairie cadienne, et le soit disant capital de la Louisiane française.  Houma (population 33,727) est la ville la plus importante sur le Bayou Lafourche et donc le centre de la vie cadienne « d’en bas ».   Les autres villes louisianaises citées par l’étude sont Shreveport, Baton Rouge et Alexandria.  Elles ne sont pas des villes où la présence cadienne est très forte, mais Lake Charles (#8, population 73,474) l’est.   Cette ville a été la première halte dans la migration des Cadiens au début du 20e siècle, partis vers l’ouest à la recherche d’une meilleure vie.  Elle est une ville métissée, mi-Cadien, mi-Texan et fière de ses racines francophones. 

On peut se demander qu’est-ce qui fait que ces villes louisianaises sont les villes les plus « heureuses » du pays.  Est-ce que c’est dû à l’héritage acadien?  Sans vouloir paraitre chauvin, je pense qu’il y a quelque chose d’assez unique dans le style de vie en Louisiane et que notre vision de la vie est influencée fortement par  notre héritage.

En 1873, le lithographe anglo-américain A. R Waud écrit suite à sa rencontre avec les Cadiens :« Ces gens primitifs sont les descendants des colons canadiens-français. Par le mariage consanguin, ils ont réussi à descendre assez bas dans l’échelle sociale. Sans énergie, éducation ou ambition, ils représentent bien la basse classe, arriérés dans tout. »  Si on passe sur les préjugés évidents, cette citation est intéressante parce qu’elle illustre le caractère unique de la société acadienne en Louisiane.  Pour l’Américain qui était A.R. Waud, les Cadiens étaient totalement incompréhensibles.

Quelques années après l’arrivée des exilés acadiens en Louisiane, il y a eu une rupture dans leur communauté.   La société acadienne avant la Déportation a été distinguée par son esprit de clan.  La vie en Acadie ne dépendait ni sur la France ni sur l’Angleterre mais sur la famille, sur ses frères et sœurs, mais aussi ses cousins.  L’esprit de clan était fondamental à la société acadienne et les allégeances des uns et des autres étaient tributaires des relations familiales.  Pour survivre,  pour faire récolte ou pour protéger les aboiteaux, on dépendait sur l’aide de sa famille élargie.  Les exilés qui ont suivit Beausoleil Broussard en Louisiane étaient ses cousins en grande partie, commençant par son cousin germain, Pierre Richard, mon ancêtre.  Cette entraide familiale a permis aux Acadiens de surmonter les rigueurs (le mot est faible) de la Déportation et l’exile et cet esprit d’entraide a été très important pour la survie des Acadiens en Louisiane.  Il a perduré sans faille pendant plusieurs générations.  Cependant, cet esprit de clan a été brisé par un changement social qui allait avoir des conséquences extrêmes pour la communauté acadienne de Louisiane : l’esclavagisme.

Dans l’espace d’une génération plusieurs Acadiens exilés en Louisiane ont acquis des esclaves.  Pour la plupart il était question de quelques individus, des femmes de maison surtout.  Mais une petite partie de la communauté a commencé à développer des grandes propriétés avec de nombreux esclaves.  Ces Acadiens ont développé un style de vie et même une identité qui les séparaient de la plupart des descendants des exilés. L’acquisition des esclaves a brisé les liens de clan.  Un maitre d’esclave n’avait pas besoin de ses cousins pour rentrer sa récolte, et les Acadiens esclavagistes ont intégré pleinement le système planteur basé sur l’agriculture commerciale de coton et de canne à sucre.

Il s’est creusé un fossé dans la communauté acadien en Louisiane entre les grands propriétaires et les petits habitants.  Les planteurs d’héritage acadien ne se considéraient même plus Acadien, mais préféraient de se nommer « Créole ».   Ils ont été les premier à adopter les meurs et la langue de leurs confrères anglo-américains et par conséquent une vision de la vie plus matérialiste.  Le meilleur exemple est Alexandre Mouton.  Fils de déporté (son père est né à Grand Pré en 1754) il est devenu sénateur américain, gouverneur de la Louisiane et président de la convention de sécession de 1860 qui a brisé les liens avec les États-Unis et a plongé la Louisiane dans la guerre et dans plusieurs générations de misère.   Il était aussi propriétaire de plus de 150 esclaves.

Pendant que certains Acadiens intégraient le système planteur, la très grande majorité restaient auto-suffisants et continuaient de vivre d’une façon inchangée de celle de leurs ancêtres.  Ces petits habitants ne possédaient pas d’esclaves et vivaient modestement des fruits du labour de leurs familles.  Pour les éleveurs de la prairie des Attakapas, il n’y avait aucun intérêt à devenir esclavagiste.  Un homme et ses garçons pouvaient faire tout le travail nécessaire pour l’élevage de bêtes à corne.  Dans cette communauté de petit-habitants, les meurs et la langue des exilés ont été préservés.  Grâce à leur isolement géographique autant que social, la langue française et l’héritage acadien ont été préservés en Louisiane. Ce sont les gens que Waud a rencontrés en 1873 et qu’il n’a aucunement compris.

Selon Waud, les Acadiens, ou « Cajuns » comme disait les Américains, étaient paresseux.  Pour la plupart des Cadiens, la priorité de la vie n’était pas l’acquisition de biens, mais la jouissance.  Pour avoir une bonne vie, il ne s’agissait pas d’avoir beaucoup de choses, mais d’avoir beaucoup de plaisir et de profiter de sa famille et de ses amis. 

Je ne veux pas fabriquer une trop grande histoire avec ceci, mais il me semble qu’il y a un fond de vérité dans l’idée que les habitants de la Louisiane, Cadiens et d’autres, ont un style de vie unique, un style qui donne une priorité à la célébration, à la fameuse « joie de vivre », et où les liens de communauté sont très forts.  Nous sommes un peuple qui aime fêter et fêter ensemble.  Il est évident que nous sommes Américains et américanisé.  Il serait naïf de prétendre que les Cadiens n’ont pas l’ambition et le gout des biens de nos voisins américains.  Cependant, il me semble que notre héritage nous offre la possibilité de voir la vie d’un autre œil.

Pour ma part, moi qui est aussi américanisé que n’importe qui, et qui n’est pas allergique aux bien matériels, il me semble que l’histoire des Acadiens en Louisiane nous donne la possibilité d’évaluer nos vies sous un critère plus intéressant que simplement une question de bien matériel.  Sur son lit de mort, peu seront ceux qui vont regretter de ne pas avoir travailler plus et moins seront ceux qui vont regretter de ne pas avoir posséder plus de choses. 

Je trouve ça amusant que ma petite ville du milieu de nulle part a été désignée la ville la plus heureuse des États-Unis.  C’est ridicule quelque part, mais au moins ç’a ma permit la possibilité d’écrire ce texte pour vous encourager d’examiner vos priorités et d’évaluer ce qui est vraiment important pour vous.  La vie est courte, faisons vite d’aimer.  




July 15, 2014

A l'occasion de la convention de la American Association of Teachers of French à la Nouvelle-Orléans, ce 19 juillet, je publie mes réponses à une questionnaire de André Belver de l'Université Jean Moulin, Lyon.  

FRANCOPHONIE EN LOUISIANE

1) Quelle définition donneriez-vous à la francophonie/Francophonie louisianaise ?

 Tout d’abord la communauté francophone en Louisiane a de multiples visages.  Il y a d’abord ceux et celles dont le français est leur langue maternelle.  Ce sont des gens assez âgés, et leur nombre continue à décroitre de façon fulgurante. Mes grands parents ont été de la dernière génération monolingue francophone.  Bien que la langue maternelle de mes parents était le français, ils parlent l’anglais couramment. Leur relation avec la langue française est complexe et déterminée par une expérience d’assimilation parfois très difficile voire humiliante.  Après cette première communauté francophone native, il y a une deuxième génération qui est la mienne.  Nous, les francophones de Louisiane « post modernes », avons tous une relation professionnelle avec la francophonie surtout dans le domaine d’éducation ou dans le domaine culturel comme moi.  Depuis 1968, une communauté importante de francophones de partout, du Québec, d’Acadie, de France, de Belgique, d’Afrique et d’ailleurs est installée en Louisiane grâce aux programmes du Codofil.  Ce sont principalement des enseignants.  Leur relation avec la communauté francophone native de ma génération est très proche et leur influence sur l’évolution du français en Louisiane est très importante parce que ce sont les enseignants internationaux qui ont le plus d’effet sur le dernier élément de notre communauté francophone : les étudiants en immersion.  Aujourd’hui il a environ 6000 élèves dans les programmes d’immersion qui sont établis dans plusieurs écoles publiques surtout dans le sud de l’état.  Ces élèves représentent l’élément le plus important de la francophonie louisianaise en terme de nombre.  En plus, ils symbolisent l’avenir de la langue.  Leur français est internationalisé par la force des choses.  On peut se lamenter du fait que leur langue a perdu quelques éléments du parler natif (accent, style de syntaxe et vocabulaire), mais je crois que ce point de vue est fondamentalement rétrograde.  Le français en Louisiane doit évoluer s’il veut continuer d’exister, et le français que parlent les élèves en immersion est inévitablement influencé par la nature internationale de l’enseignement.  Ce n’est pas pour moi une question de bonne ou de mauvaise chose, mais tout simplement l’évolution du français en Louisiane.  Donc la francophonie en Louisiane est une communauté riche et complexe avec de divers éléments qui comprennent des francophones natives, des francophones d’ailleurs, et des jeunes francophones, élèves en immersion, qui sont en train de remodeler le français louisianais selon leur expérience. 

 

2) Les populations francophones de Louisiane souffrent-elles aujourd’hui d’une quelconque ségrégation ?

Les jours où on était humilié et / ou puni de parler le français à l’école sont terminés depuis longtemps.  C’était l’expérience de la génération de mes parents.  La loi de 1916 a obligé tous les parents en Louisiane d’envoyer leurs enfants à l’école en créant un système d’éducation publique.  Les écoles ont été des institutions anglophones et une force considérable d’assimilation.  Bien que la génération de mes parents ait subi une assimilation assez brutale aux mains des enseignants de l’époque (pour la plupart des Cadiens issus de familles francophones mais qui avaient eu accès à l’éducation anglophone), ils ont gardé le français comme langue de choix entre eux.  Il s’est installé plusieurs zones où le choix de la langue parlée était imposé par un consensus naturel.  Par exemple dans ma famille, le français était la langue parlée en présence d’un vieux, c’est à dire un parent ou grand parent monolingue francophone.  Dans certaines autres situations, et surtout dans les institutions politiques et sociales, comme à l’école, à la banque et dans les entreprises, l’anglais était la langue dominante.  De ma génération, l’hégémonie de la langue anglaise est chose accompli et accepté.  Le nombre de francophones de ma génération représente une infime minorité.  Par contre, il n’y a plus la notion d’infériorité qui caractérisait la communauté francophone de la génération de mes parents.  Bien que le français n’est parlé par un petit nombre de gens actuellement, il est considéré un atout prestigieux.  Très souvent j’entends des gens de ma génération se lamenter du fait que leurs parents ne leur parlaient pas en français et donc qu’ils ne l’ont jamais appris.  La situation n’est pas sans une certaine ironie.  D’une part on regrette de ne pas pouvoir parler français, bien qu’on n’est souvent peu enclin au fait français.  La deuxième guerre mondiale a été l’événement marquant.  L’armée américaine a été une force irrésistible d’assimilation.  La majorité de la population mâle âgée entre 18 et 35 ans s’est enrôlée.  Beaucoup de jeunes soldats cadiens ont appris l’anglais à l’armée.  À leur retour, influencés par cette expérience et face à la dévalorisation générale du français, ils ont élevé leurs enfants en anglais. 

 

3) Les populations francophones de Louisiane peuvent-elles être considérées comme des minorités protégées ?   

Au contraire, l’expérience du français en Louisiane a été une expérience d’assimilation forcée.  Le français était méprisé et ceci depuis très longtemps.  La dévolution du français a commencé avec la vente du territoire par Napoléon I au président américain Thomas Jefferson.  La « Louisiane » en question comprenait un vaste territoire qui correspond plusieurs états américains actuels.  Plusieurs « territories » ont été crées à partir de cet énorme superficie (quasiment le tiers de Etats-Unis) dont le territoire d’Orléans qui correspond à l’état actuel de la Louisiane.  Ce territoire a été conçu en quelque sorte comme un ghetto dans lequel on allait pouvoir y confiner les francophones.  Avec l’arrivée du premier gouverneur, C.C. Claiborne en 1804, un long combat entre l’aristocratie franco-espagnole (les Créoles) et le pouvoir américain est commencé.  On a réussi à conserver une présence française dans la législature où le français était reconnu.  Mais avec un stratège machiavélique très futé, les Américains, ne pouvant pas exclure le français de la législature ont réussi à le bannir des tribunaux. On pouvait promulger les lois en français mais il fallait les interpréter en anglais.  Avec l’installation du pouvoir économique, social et politique des Anglo-Américains, surtout après la Guerre de Sécession, le français a connu un lent déclin.  La loi sur l’éducation publique de 1916 et surtout la nouvelle constitution de 1920 qui a éliminé le français du discours officiel de l’état, ont été des évènements déterminants.   Mais c’est dans le domaine du social que le déclin du français se fait sentir le plus.  La génération de mes parents avait une relation ambiguë avec le français.  D’abord c’était leur langue maternelle et la seule langue que parlaient leurs parents, mes grands-parents.  Mais leur expérience socio-culturelle d’Américains, relayait le français dans une seconde zone.  Donc la langue de leurs cœurs était le français, mais la langue de leurs têtes, l’anglais.  D’autant plus qu’ils restaient, à part quelques rares exemples, illettrés en français.  Le français est devenu une langue du samedi soir, parlé dans des contextes bien familiers, entre eux, mais dans des situations plus officielles, tous parlaient l’anglais.  La langue des affaires est devenu l’anglais. Chose curieuse, les métiers traditionnels, l’agriculture, la pêche, et l’élevage sont devenus les bastions du français.  D’une façon générale plus on est en territoire rurale, plus on risque d’entendre parler français.  De nos jours, il y a une alliance qui s’est formé entre les campagnes et les villes car c’est dans les villes qu’on trouve les programmes d’immersion.  La loi de 1968 qui a crée le Codofil (Conseil pour le développement du français en Louisiane) a aussi imposé l’enseignement du français (comme langue seconde) dans les écoles publiques.  La Paroisse (comté) de Vermillion est exempté parce qu’elle est la Paroisse la plus francophone est donc on estime inutile d’y enseigner le français car beaucoup le parle.  Vermillion est une Paroisse essentiellement rurale.  Mais l’idée qu’on ne doit pas enseigner le français parce qu’on le parle est un exemple de la situation parfois absurde dans laquelle on se trouve.   

 

4) Les populations francophones de Louisiane ont-elles bénéficié des « affirmatives actions » ? Dans quels domaines ?

Il n’y a jamais eu aucun programme tel les « affirmative action ».  En fait on continue systématiquement à pénaliser le français.  La loi qui a crée le Codofil prévoyait la création d’un poste de télévision francophone.  Le projet, bien que mandaté par loi, ne s’est jamais concrétisé.  Les studios prévus sont aujourd’hui la radio KRVS sur le campus de l’Université de Louisiane à Lafayette.  Par l’indifférence générale, cette occasion si prometteuse a été perdue. (À la même époque l’émission de télévision la plus populaire était une version française (doublée en France) de « Gunsmoke », émission de fiction western.)

On ne peut pas concevoir la possibilité d’accorder une préférence au fait français.  Pendant toute l’histoire de la présence américaine en Louisiane, le français a été dénigré.  D’imaginer que les francophones méritent une reconnaissance particulière est tout simplement inconcevable.  La langue française est conçu comme étant une question culturelle et aucunement politique.  Ce qui distingue la Louisiane du Québec.

 

5) La francophonie en Louisiane influence-t-elle les secteurs économiques de cet État, lesquels en particulier ? Et est-ce un avantage d’être francophone dans la recherche et l’obtention d’un emploi ?

Le contraire est vrai.  L’assimilation anglophone a été très efficace et depuis le milieu du 20e siècle, la langue française ne représente aucune valeur commerciale.  Sauf dans les campagnes reculées où l’on trouve encore des francophones dans les secteurs des métiers traditionnels, les quincailleries, les cours de bois.  Le poste de télévision KLFY diffusait en français tôt le matin.  L’émission Passe Partout diffusait de l’information et la météo en français pour un public de fermiers et d’éleveurs.  Récemment on a cessé cette diffusion en français.  Avec la disparition des vieux francophones, l’attraction de l’émission diminue.  Mais maintenant qu’on voit les effets remarquables de l’enseignement en immersion, et que nous établissons de relations solides avec la communauté francophone internationale, tout est en train de changer. 

 

6) Lors de différentes diplomatiques entre les ÉUA et des États francophones et plus particulièrement la France ou le Québec, peut-on constater dans la population francophone de Louisiane un sentiment de double allégeance ? De la véhémence de la part des populations non francophones à l’égard des populations francophones ?

Il n’y a aucun sentiment d’allégeance nationale autre qu’aux USA.  Il y a une très grande sensibilité de la part des Louisianais pour les Français ainsi que les Canadiens, mais on est très loin de compromettre le sentiment d’appartenance américain qui caractérise les Cadiens d’aujourd’hui.  Ce qui n’empêche pas les francophones d’êtres les victimes de la francophobie.  Au début de la guerre en Iraq, plusieurs enseignants en français ont été insultés dans les cours d’école.  Les panneaux de rue à Lafayette affichent souvent le mot « rue », tel Rue Lafayette Street.  On a effacé le mot « rue » à coup de bombe de peinture jaune, la couleur du poltron.  Dans mon village les pancartes proclamant le jumelage avec plusieurs villages français ont été abattues, tout cela parce que la France de Jacques Chirac ne soutenait pas la politique d’invasion d’Iraq du président américain George Bush.  

 

7) Quels résultats tirés vous de la participation de la Louisiane aux instances de la

francophonie (OIF, APF…) ?

La présence de la Louisiane aux instances de la francophonie est très importante pour promouvoir l’estime de la langue française chez nous.  C’est la confirmation au plus haut niveau de l’importance des liens francophones sur le plan international.

 

8) Est-il envisageable et/ou souhaitable que l’État de Louisiane participe à l’OIF en tant que membre et non plus sous réserve d’une simple invitation ?

La Louisiane n’est pas un pays, mais simplement un état des Etats-Unis.  Donc elle ne pourra pas faire partie pleinement de l’OIF.  Ceci dit, il y a une très grande sensibilité envers la Louisiane et je crois, un réel désir de lui faire une place à la grande table de la francophonie.

Un statut permanent d’observateur sera une façon de reconnaître la communauté francophone en Louisiane et de l’encourager.

 

9) Quelles seraient les motivations de l’État louisianais qui le mènerait à entreprendre une telle démarche ?

Les avantages pour la Louisiane sont compris et appréciés.  Depuis longtemps, la Louisiane par le biais du Codofil tente d’établir une relation permanente avec l’OIF.  Le problème n’est pas de notre côté, mais le dilemme diplomatique de reconnaître un état américain.

 

10) Qu’apporte le fait francophone à l’État de Louisiane dans son développement ?

Le fait francophone est apprécié en Louisiane comme un moteur économique.  Ceci est basé essentiellement sur le tourisme, mais maintenant il y a une appréciation de la valeur du français qui dépasse le tourisme culturel.  J’ai récemment entendu Michaëlle Jean suggérer des outils économiques dont on doit doter la francophonie.  Pour que la francophonie puisse s’épanouir en Louisiane, il faut qu’il y ait une évolution dans la façon dont on la perçoit.  Le français ne doit plus être confiné au ghetto des vestiges culturels, mais doit faire partie de la communauté à part entière.  Il ne faut pas concevoir le français comme une attraction touristique, mais comme un avantage économique, pas comme une question culturelle, mais comme une question politique.  Il y a une nouvelle génération de francophone, comme le membre de l’assemblée Stephen Ortego, qui comprend bien le problème et qui lutte pour trouver de véritables solutions.  Comme disait Mme. Jean par rapport à la grande francophonie, il faut donner la francophonie louisianaise le moyen d’assumer un avenir économique. 

 

11) Le peuple Cadien/Acadien/Cadjin de Louisiane n’a-t-il pas tendance à éclipser la diversité de la francophonie en Louisiane ?

Il existe un lourd héritage de racisme en Louisiane qui a empêché les Cadiens et les Créoles noirs de collaborer pour la promotion de la langue qu’ils partagent.  Les Créoles noirs se sont montré indifférents à la question linguistique, parce que, je crois, ils se sentent exclus.  Ce qui est très regrettable.  J’espère que nous allons pouvoir construire des ponts permanents entre toutes les communautés francophones dans l’intérêt de valoriser la culture linguistique que nous partageons.  Je travaille actuellement sur un album de chansons composées et interprétées par les élèves en immersion.  Je suis très fier que le projet soit très rassembleur.  Il y a autant de jeunes filles que de garçons, autant de noirs que de blancs.  Ceci représente le nouveau visage de la francophonie louisianaise : multi-ethnique et multiculturelle.  Le texte d’une des chansons (écrites par des enfants de 10 ans) résume bien la nature rassembleuse de la francophonie :

 

Les Cadiens et les Créoles sont rassemblés

Ils sont les fils d’une tapisserie bien tissée.

Les Cadiens et les Créoles savent célébrer

À travers nos différences nous sommes entiers.

 

Ou encore :

 

Que tu viennes de la Cote d’Ivoire, de la France, de la Louisiane, du Québec, du Mali, de la Tunisie,  de la Belgique, ou d’Haiti

La vie n’est pas toujours facile

Mais si on se réunit, on peut changer le monde!

12) Nous voyons que le Codofil et autres associations pro-francophones font en effet beaucoup pour le développement de la francophonie en Louisiane notamment pour la minorité acadienne de Louisiane toutefois quels sont ses actions pour le maintien de la diversité de la francophonie louisianaise ?

Il est évident que les Cadiens dominent la francophonie en Louisiane.  Je suis moi-même d’héritage Cadien.  Par leur nombre tout simplement, les Cadiens sont influents. Mais on ne doit absolument pas voir par cela une volonté de promouvoir les intérêts ethniques au dépit des intérêts généraux francophones.  Nous ne concevons pas la francophonie en termes ethniques.  La francophonie est par sa nature ouverte et rassembleuse.  Les enseignants qui sont le « mulet qui tire le wagon » de la francophonie viennent de partout.  Ce qui est vraiment intéressant en Louisiane est que la francophonie est diversifiée. 

 

13) Quels sont les moyens à disposition du Codofil afin qu’il puisse mener à bien sa mission de promotion et défense de la francophonie en Louisiane ?

À sa création en 1968 le Codofil disposait d’un budget d’un million de dollars.  L’année passé, 45 ans plus tard, le budget est de $150,000, donc environ 85% de moins que ça l’était à sa création.  Il y a plusieurs raisons pour ceci, mais on peu associer la réduction du budget au déclin du français en Louisiane.  Il existait une élite francophone avec des leaders tel le sénateur Dudley LeBlanc et le premier président du Codofil, Jimmy Domengeaux.  Ces hommes et d’autres jouissaient d’un pouvoir politique qui leur permettaient d’obtenir un financement considérable auprès de l’état (le Codofil est une agence du gouvernement de la Louisiane). À l’époque environ 50% de la population du Sud-ouest de la Louisiane était francophone.  Ce qui rendait le projet très favorable parmi la population.  Jusqu’à l’arrivée au pouvoir du gouverneur Bobby Jindal, le budget était de $250,000, une réduction mais encore un montant important.  Sous le règne de Jindal, la culture et l’éducation ont souffert considérablement.  Avec sa vision politique d’extrême droite, et dans un effort de privatisation, Jindal a éviscéré les programmes culturels ainsi que le système d’éducation depuis la maternelle jusqu’à l’université. Mais il y a beaucoup de raison d’espérer.  Le budget du Codofil a été augmenté à 500 mille dollars cette année.  Ce qui indique un changement important de la perception de la valeur du français en Louisiane.  Je crois que nous avons touché le creux de la vague et qu’on est sur la montée.  Il existe une confluence d’éléments sociaux et politique qui est très prometteuse. 

 

14) Quelles sont aujourd’hui les réclamations des peuples francophones quant à leur reconnaissance et leur existence au sein de l’État de Louisiane ?

Un des grands problèmes en Louisiane est que le fait francophone est perçu comme étant une question culturelle plutôt que politique.  De plus, les Cadiens ont une tradition de bon ententisme dû, je crois, à leur expérience de déporté et au dénigrement dont ils ont souffert pendant fort longtemps.  Nous ne sommes pas un peuple revendicateur.  On ne peut pas parler de réclamations.  Le français dépend du bon vouloir de notre communauté entière y compris les anglophones.  Il ne s’agit pas de réclamer, mais de plutôt de convaincre.  Francophones et non-francophones doivent comprendre de la valeur du français et les avantages qui peuvent y découler, les avantages pédagogiques, économiques ainsi que culturels. 

 

15) Quels sont les liens qu’entretiennent l’État de Louisiane et les autres États francophones des USA et plus largement avec la Francophonie sur continent américain ?

La seule autre communauté francophone de souche aux Etats-Unis est la communauté Franco-Americaine de la Nouvelle Angleterre (surtout le Maine).  Malheureusement nous vivons chacun dans nos solitudes.  Le Congrès Mondial Acadien 2014 sera une occasion d’établir des liens entre nos communautés.  Le CMA 2014 est le premier Congrès international.  Il se tient au Nouveau-Brunswick, au Québec, et dans le Maine.  Avec les possibilités de communications par l’internet, nous pouvons imaginer des échanges plus fréquents et plus solides que dans le passé.  Les relations de la Louisiane avec la francophonie canadienne sont bien établies et de longue date.  Québec et l’Acadie (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse) réfèrent un très grand nombre de nos enseignants en immersion français.  Le Centre de le Francophonie de Québec, dont j’ai l’honneur de siéger au conseil d’administration est un organisme dynamique qui ne cesse de créer des programmes et des échanges pour tisser de plus en plus de liens entre toutes les communautés francophones en Amérique.  Le Centre a toujours été et demeure sensible aux défis de la francophonie en milieu minoritaire.

 

16) Sans forcément répéter le cas du « Québec Libre »La Francophonie en Louisiane attend-elle de la France un investissement et un soutien plus conséquent qu’elle ne le fait aujourd’hui ?

La France a été, depuis le début du Codofil, avec le Québec et la Belgique, un soutien fondamental pour le développement du fait français.  Elle reste un partenaire fidèle et un ami, mais la France, par l’intermédiaire de son consul à la Nouvelle-Orléans a informé la Louisiane qu’elle doit réduire les nombre de ses effectifs.  Le système de collaboration existe sur une base bilatérale.  Les enseignants sont recrutés en France par le Codofil.  Ils font de la coopération, de l’enseignement en place et lieu du service militaire.  Le département d’éducation de la Louisiane par son département d’enseignement de langue étrangère réfère les enseignants dans les écoles sous la surveillance du Codofil.  Le système fonctionne depuis 1968, mais il y a eu récemment des changements qui risquent de compromettre cette longue collaboration.  D’abord le département d’éducation de la Louisiane sous l’administration Jindal veut s’éclipser du processus donnant toute la responsabilité de la gérance du programme au Codofil sans lui donner les moyens de le faire.  De toute façon,  il est temps que la Louisiane puisse former ses propres enseignants en immersion.  Les qualifications pour les enseignants en immersion français sont bien complexes, car il faut enseigner non simplement le français, mais toutes les autres matières en langue française.  En Louisiane pour le moment, nous n’avons pas la formation nécessaire.  On peut former des enseignants en français, mais pas dans tous les matières en langue française (mathématiques, sciences, etc.) L’escadrille Louisiane a été crée dans le but de développer un groupe d’enseignants louisianais capable d’assurer la tâche.  Ils sont recrutés en Louisiane, mais doivent poursuivre leurs études……en France.  Pour le moment le système est toujours aux premières étapes, mais c’est évident que nous devons assurer l’enseignement par notre propre personnel.  La France, la Belgique, l’Acadie, le Québec ont été et sont encore très généreux avec nous, mais pour que la francophonie s’épanouisse en Louisiane, il faut qu’on assume la direction de l’enseignement par des Louisianais.

 

17) Comment interpréter cette différence de traitement entre la francophonie au Canada dont la France n’hésite pas à appuyer le dynamisme parfois en assumant le combat contre Ottawa, et le traitement timide qu’elle entretient avec la Louisiane ? Les États-Unis d’Amérique seraient un allié trop précieux pour le vexer ?

On ne peut pas comparer la situation du Québec avec celle de la Louisiane.  Au Québec, quand on parle d’assimilation on parle de « Louisianisation ».   C’est un exemple qui est de plus en plus ironique car Montréal est en train de devenir une ville anglophone.  Mais la situation du Québec ne se compare pas avec celle de la Louisiane.  Tout d’abord la résistance linguistique au Québec fut dirigée par une élite extrêmement bien éduquée.  Le sentiment d’exclusion qui était, selon moi, le fuel de la « révolution tranquille » n’aurait pas donner autant de résultat sans les chefs qui arrivaient à exprimer avec éloquence les sentiments du peuple.  Des hommes comme Pierre Bourgault et René Lévesque ont pu articulé la volonté populaire.  Il peut vous sembler étrange ce que je vais dire, mais ces intellectuels étaient les fils spirituels du clergé catholique.  Pas dans leurs opinions socio-politiques, mais dans le simple fait qu’ils étaient bien éduqués et complètement en mesure d’exprimer les sentiments du peuple en termes précis qui autrement auraient manqués de rigueur.  Il n’y a jamais eu l’équivalent en Louisiane.  L’élite éduquée en Louisiane américaine, si on fait abstraction de l’élite créole de la Nouvelle-Orléans, était assimilée.  En Louisiane, à partir de l’arrivée des Américains et de leur dominance socio-culturelle, l’élite créole franco-espagnol s’est anglicisée.  Le meilleur exemple est le gouverneur d’héritage acadien Alexandre Mouton.  Mouton était le fils d’un déporté.  Son père, Jean, fut né en 1754, l’année avant la déportation.  Jean arrive en Louisiane avec ses parents dans l’expédition de Beausoleil Broussard en février 1765.  Comme mes propres ancêtres (Richard et Boudreaux) Salvator Mouton avec sa femme Anne Bastarache et leur fils Jean ont été emprisonnés à Restigouche après la bataille de 1760 et  finit par rejoindre les Acadiens sous le chef de Beausoleil à Halifax d’où ils sont parti en novembre 1764.  Jean Mouton est devenu, malgré sa jeunesse mouvementée, un homme riche.  Il avait les moyens d’envoyer son fils à l’université.  Au contraire de l’élite créole de la Nouvelle-Orléans, qui envoyait ses fils à Paris pour les faire instruire, les Acadiens qui en avaient les moyens inscrivait leurs fils aux universités américaines.  Alexandre Mouton est donc diplômé de Georgetown University.  Devenu le 9e gouverneur de la Louisiane, Alexandre incarne l’ironie de l’élite acadienne au 19e siècle.  Propriétaire de plus de 150 esclaves, Alexandre Mouton préside la convention de sécession de 1860 qui fait de la Louisiane un état indépendant et qui plonge la Louisiane dans plusieurs années de guerre et plusieurs décennies de misère.  Alexandre Mouton, francophone de naissance et fils d’Acadien déporté s’identifiait avec l’élite planteur et non pas avec les petits habitants cadiens et francophones. Ce qui est important à souligner dans toute cette histoire c’est que l’élite acadienne ainsi que l’élite créole (français) ont été les premiers à apprendre et à pratiquer l’anglais.  La guerre de sécession a effectivement ruiné l’élite créole français, mais les intérêts de classe ont survécu.  L’ancienne élite francophone s’est entremarié avec la nouvelle élite post-bellum et a adopté sa langue : l’anglais.  L’effet de ceci est qu’en Louisiane la communauté francophone fut privé de son leadership naturel parce que les francophones les plus riches, les plus éduqués et les plus influents ont été les premiers a apprendre et à parler l’anglais.  Le Français a survécu en Louisiane grâce à l’isolement géographique, sociale et économique des francophones et non parce que ses chef se soient opposé à l’assimilation.  Les chefs ont été les premiers assimilés.

 

Pour ce qui est de l’encouragement français (de France) pour le Québec et son absence de même pour la Louisiane francophone, il n’était tout simplement pas possible de trouver d’interlocuteur en Louisiane.  Tous les hommes et femmes influents d’héritage acadien ou créole s’identifiaient à leurs confrères de classes : l’élite anglo-américaine.  Les Québécois ont pu conservé leur identité unique, tandis qu’en Louisiane, les Cadiens et les Créoles sont devenus Américains. Il ne faut pas voir dans l’appui de la France pour le Québec un désintérêt pour la Louisiane, mais plutôt l’absence des hommes et des femmes en Louisiane sur lesquels la France pouvait s’appuyer.  Cela a changé avec la création du Codofil.  Mais il y a eu plusieurs hauts et bas dans la relation entre la Louisiane et la France.  Au deuxième festival Acadien à Lafayette en 1974,  le président Pompidou avait envoyé un représentant pour assister à cette manifestation, fleur de la culture cadienne.  Ce monsieur fut assis à côté de Jimmy Domengeaux, président du Codofil lors du spectacle.  Imaginez la colère de Domengeaux quand il a vu un jeune chanteur oser brandir des drapeaux de « solidarité - fierté » et de chanter l’hymne militant « Réveille » (on n’est pas si loin de 1968).  En le voyant, Domengeaux jure que le chanteur ne mettrait plus les pieds au festival, promesse que Domengeaux a pu tenir jusqu’à ce qu’il (le chanteur) enregistre un album qui grimpe aux palmarès au Québec pour demeurer numéro un pendant des mois de temps.  Le chanteur en question est votre correspondant,  Zachary Richard




June 22, 2014

J’ai été étonné du résultat des élections québécoises du printemps 2014.  J’anticipais que le Parti Québécois allait éventuellement consolider son pouvoir.  Cela a été très évidemment le souhait ardent de Pauline Marois.  J’avais critiqué dans ces pages sa politique énergétique et surtout son plan d’ouvrir les vannes à l’exploration pétrolière sur l’Île d’Anticosti que je voyais tout simplement comme un calcul machiavélique.   Selon moi, Mme. Marois était prête à  sacrifier la qualité de l’environnement naturel du Saint Laurent  pour remonter ses cotes dans les sondages.  Si c’était le cas, c’était un très mauvais calcul.

J’ai suivi la débâcle avec beaucoup d’attention.  Depuis plus de trente ans j’observe la politique souverainiste du Québec de près.  J’ai été dans la rue Prince Arthur cette nuit de novembre 1976 quand le Parti Québécois a pris le pouvoir et j’ai toujours soutenu le rêve d’un Québec indépendant.  (Je ne suis jamais devenu un résident du Québec car pour pouvoir le devenir il aurait fallu faire un serment d’allégeance à la couronne britannique, chose particulièrement impossible vu le refus de mes ancêtres acadiens, choix qui les ont obligé de quitter la Nouvelle-Écosse pour la Louisiane.)

Avec les référendums de 1980 et 1995, j’ai vu le rêve se ternir, mais je n’imaginais pas la chute du Parti Québécois tel qu’on l’a vécu ce printemps.

Depuis, on est nombreux à analyser l’écroulement du Parti Québécois.  Selon Jean-François Lisée, le coupable est nul autre que Pierre Karl Péladeau.  Selon cette analyse, l’entrée de PKP dans les élections a convaincu les Québécois que la possibilité de séparation était réelle.  Si ce ne l’était pas, pourquoi un homme d’affaire aussi accompli que M. Péladeau se présentera-t-il?  Devant ce qu’ils ont soudainement perçu comme une vraie possibilité de séparation, les Québécois ont reculé.  Lisée  donne comme preuve les sondages.  Le PQ a chuté dès que PKP s’est présenté.

Ceci me semble plausible, mais je crois que la chute du PQ indique un changement profond dans la société québécoise, ou plutôt la manifestation d’un changement qui est latent depuis longtemps.   Quand des souverainistes aussi redoutables que Louise Beaudoin jette l’éponge, on peut dire que les cartes sont jouées.  Selon moi, le débâcle est dû à deux choses : 1. Manque de leadership, et 2. Manque de clarté.  Mais aussi il y a le fait que le rêve d’un Québec indépendant n’inspire plus la nouvelle génération.

Parlons d’abord du leadership.  Depuis un long moment, le Parti Québécois est à la recherche d’un chef inspirant.  Pierre-Marc Johnson, Jacques Parizeau, Lucien BouchardBernard Landry ont tous été des hommes politiques redoutables, mais avec André Boisclair et avec Pauline Marois, la qualité du leadership était, selon moi, en déclin.  De toute façon, personne ne pourra jamais se mesurer à René Lévesque, homme devenu mythe.  Est-ce que l’époque a façonné les chefs, ou est-ce que les chefs ont influencé l’époque?  Il est certain que la situation du Canadien français n’est pas du tout la même en 2014 qu’en 1976.   Avec la révolution tranquille, on a vu le peuple québécois assumer sa place politique, économique et sociale dans le pays. 

En 1976, on n’était pas si loin du temps où on se moquait des « pea soup » et que le pouvoir du Québec restait surtout entre les mains des anglophones.  Avec la création d’Hydro-Québec, et le Festival de Jazz de Montréal, avec la réussite de Bombardier, du Cirque du Soleil et de Céline Dion, fini l’époque où le Québécois doutait de lui et se soumettait à l’Anglais.  Cinquante ans après la révolution tranquille, le Québécois d’héritage français ne doute pas de sa capacité de réussir non simplement dans son pays, mais sur la scène internationale.  Dissipé depuis longtemps est le sentiment de sujétion qui était une motivation puissante pour le Parti Québécois à ses débuts.  Quand le Québécois se sentait impuissant économiquement et politiquement dans son propre pays, le sentiment souverainiste battait son plein.  La nouvelle génération est à l’abri de ces sentiments d’infériorité et conséquemment l’individualisme prône sur le collectif en conséquence.  Et cet individualisme n’est pas sympathique à la politique récente du Parti Québécois. 

Depuis le référendum de 1995, le Parti Québécois est un parti qui joue cache-cache avec lui même.  Le parti existe pour se séparer du Canada, mais, attention, on n’en parle pas trop, ou plutôt pas du tout.  Le Parti Québécois divague de sa mission fondamentale, et donc ne symbolise rien  Il cherche à trouver une politique qui le différencie des autres partis, mais il a de plus en plus de difficulté.  Les « accommodements raisonnables » est l’exemple le plus flagrant.  On a crée une commission (Bouchard-Taylor) pour faire le tour de la province et écouter tout le monde dans le but de décider quoi faire avec les immigrants.   Finalement, pour s’assurer que la société québécoise reste laïque, on a décidé d’interdire tout port de signe religieux dans le secteur public.  C’était autant d’énergie, d’argent et de temps perdus.  Comme la société québécoise dépend sur l’immigration pour assurer sa croissance, la question est comment intégrer les immigrants.  Sous prétexte que le port de signe religieux (surtout le hijab) n’est pas compatible avec la société québécoise, on voulait l’interdire.  Finalement ça n’intéressait personne.  Un malade qui se présente aux urgences s’en fout que le médecin porte un masque de Halloween pourvu qu’il le soigne, et pour une nouvelle génération de Québécois, cette politique est incompatible avec la notion d’individualisme.  C’était inévitable que le Québec se désenchante du Parti Québécois, parce que finalement le Parti Québécois n’avait plus rien à lui dire. 

Je mangeais à Paris avec une vielle amie, elle aussi grand amoureuse du Québec et mêlée à son histoire aussi longtemps que moi.  « Si les Québécois voulaient être indépendant, ils seraient prêts à mourir pour l’obtenir ».  Mon amie est libanaise et donc a tendance à dramatiser avec ce charme passionné du moyen-orient, mais je suis d’accord avec son analyse.  Le Québec est confortable.  La vie est belle.  Outre les hivers, tout est assez facile.  Tant que les Canadiens gagnent au hockey de temps en temps, et qu’on touche pas à la qualité de vie des étudiants, on n’est pas prêt à descendre dans la rue. 

Il est difficile d’éviter la conclusion que le rêve d’un état politique de langue française en Amérique du Nord est mort et enterré.  Ce n’est même pas moi qui le dit mais des souverainistes dévoués comme Louise Beaudoin et Gérard Bouchard.  Si seulement les Expos pourraient revenir.   Au moins, ça c’est un rêve qui pourra se réaliser.




June 4, 2014

Habituellement j’ai suffisamment de choses à dire pour faire mon propre blogue, mais cette fois-ci, suite au passage de la SB469 par la législature louisianaise, je publie cet article du Tulane Institute of Water Resources and Law Policy.  Cet organisme compte plusieurs professeurs de loi environnementale dont mon ami Mark Davis.  Ils sont le phare qui brille dans la nuit de politiques mal conçues et peu explicites qui caractérise trop souvent, hélas, la façon dont on aborde les problèmes environnementaux en Louisiane.  Pour souscrire à TUWaterWays.  Voici le dernier article.

Le projet de loi concu pour contrer la poursuite judiciaire du Southeast Louisiana Flood Protection Authority contre 97 compagnies pétrolières risque d’avoir des conséquences malheureuses.  La SB 469 a été adopté par la législature louisianaise cette semaine et est en attentee de la signature du gouverneur pour entrer en vigueur.  Le projet fut conçu pour protéger les compagnies pétrolières contre les poursuites en dommages à l’environnement causés par leurs activités.  Le projet a le soutien du gouverneur lui-même, mais si SB 469 devient loi, il pourrait y avoir des conséquences imprévues, ce qui laisse perplexe le gouverneur.

Il est possible que SB 469 limite les réclamations de l’État et les juridictions paroissiales sous le Oil Pollution Act et d’autres lois, modifiant éventuellement les procès entamés contre BP suite à la catastrophe Deep Water.  Cette question fut évoquée par plusieurs juristes (incluant le directeur du Tulane Institute of Water Resources and Law Policy).  Le Attorney General de la Louisiane, Buddy Caldwell, a demandé au gouverneur un délai pour qu’il puisse examiner la loi et ses conséquences.  Si le gouverneur attend plus de vingt jours, le projet devient loi sans sa signature (excluant un véto).  (Fin de l’article)

Il semble que ça ne sera pas aussi facile d’exempter les compagnies de pétroles de la responsabilité des dégâts qu’elles ont causés.  Je félicite mes représentants locaux, Stephen Ortego, Jack Montoucet et Vincent Pierre pour leur vote contre SB 469 ainsi que 36 membres en plus.  Les remarques de John Bel Edwards pendant le débat ont été justes.  Il a dit que cette loi n’est autre qu’une tentative anti-constitutionnelle de transférer les coûts de la restauration du littoral ($50 milliards pour l’instant) des compagnies pétrolières aux citoyens de la Louisiane.  Ouch!  Restons à l’écoute, l’histoire n’est pas finie.  




May 6, 2014

À mes amis Québécois qui sont en train de s’interroger au sujet de l’exploration pétrolière dans l’estuaire du Saint Laurent, je vous présente l’exemple de ce qui se passe en Louisiane dans l’espoir que ça ne vous arrive pas.  Trop souvent les compagnies pétrolières opèrent selon un modèle où les conséquences environnementales de leurs activités ne sont pas assumées et les dégâts laissés aux citoyens.  Voici les faits :

1.  L’exploration pétrolière a débuté dans les marécages louisianais dans les années 1930.

2.  En 1933, l’état de la Louisiane a instauré des règlements afin de protéger l’environnement naturel basés sur la notion que les compagnies pétrolières doivent retourner les marécages à leur état initial. 

3.  Depuis les années 1930, l’état de la Louisiane a perdu à cause de l’érosion côtière l’équivalent de la superficie de l’état de Delaware.  Un des facteurs importants sinon le plus important est l’intrusion d’eau saline causée par les plus de 10,000 miles (16,000 kilomètres) de canaux d’exploration.

4.  Une poursuite en justice a été déposé par le Southeast Louisiana Flood Protection Authority-East (agence du gouvernement qui s’occupe de la protection des digues) accusant 97 compagnies pétrolières d’avoir endommagé le littoral (ce qui rend les digues plus vulnérables).  La poursuite réclame des dédommagements.

5.  Un projet de loi (S.B. 531) de la séance actuelle de la législature cherche à stopper la poursuite en enlevant toute possibilité à un Lévee Board (direction des digues) de poursuivre une compagnie de pétrole.  Le projet a été déposé devant le comité judiciaire.  Il a été retiré le 29 avril, car il n’avait pas les appuis nécessaires pour passer.

6.  Dans un stratège digne d’une pièce de Shakespeare, les articles du projet défait ont été inclus en amendement à un autre projet.  L’amendement de ce qui est devenu S.B. 469 est donc le projet défait déguisé, un cheval de Troie de Big Oil.  L’objectif reste le même : d’empêcher un Levee Board de poursuivre une compagnie de pétrole.  Ce nouveau projet n’a pas été représenté devant le comité de justice mais devant le comité de ressources naturelles, beaucoup plus favorable, où il a été adopté le 1 mai.

Voici maintenant ce que je pense.  D’abord la création de ce projet est extrêmement suspecte.  On ne pouvait pas le faire adopter devant le comité judiciaire alors on l’a ajouté en amendement dans un autre projet de loi et présenté devant le comité des ressources naturelles qui était plus favorable.  Bizarre.

Encore plus dérangeant est que S.B. 469 me semble être tout simplement une tentative honteuse de la part des compagnies pétrolières de refiler la facture de la restauration de la côte (dont elles ont contribué à la destruction) aux contribuables de la Louisiane.  Encore plus confondant est le fait que le projet tel qu’écrit actuellement reste silencieux sur la question de rétroactivité.  Est-ce qu’il s’agit d’une loi qui prendra effet ultérieurement ou rétroactivement? 

La question fondamentale est de statuer qui a l’autorité d’assigner la responsabilité pour la restauration de la côte, qu’on estime à $50 milliards.  Selon moi, seul les courts de justice ont ce pouvoir.  La tentative de Big Oil d’empêcher les Levee Boards (mandatés par la constitution de protéger les digues donc les citoyens) de poursuivre m’est scandaleux.  Je suis un résident de la Louisiane depuis toujours et férocement attaché à ce pays et son peuple. Je suis bien au courant des bienfaits économiques que l’industrie pétrolière a apporté à la Louisiane et l’importance qu’elle occupe dans notre société.  Mais je refuse d’accepter que les compagnies pétrolières se comportent comme des bandits.  Il est incontestable que les canaux d’exploration sont le facteur principal dans la destruction de la côte (un terrain de football va disparaitre dans le temps que ça vous prend de lire cet article).  La part de responsabilité des compagnies pétrolières doit être débattu en justice. 

Le S.B. 469 est tout simplement un mauvais projet qui deviendra une mauvaise loi.  Concertant les Levee Boards, il nous faut des scientifiques et des gens impartiaux dont la seule priorité doit être la protection des citoyens, non pas les copains du gouverneur.  S.B. 469 doit être défait et la part de responsabilité de la restauration du littoral laissé à la justice. 

Cette question est primordiale pour notre société.  Les marécages sont une énorme partie de notre culture et nous les perdons à une vitesse alarmante.  Ils nous fournissent non simplement de la richesse économique et culturelle, mais aussi la protection contre les tempêtes tropicales.   Les compagnies pétrolières doivent faire partie de la solution du problème qu’ils ont créé.  On ne doit jamais créer des lois pour rétroactivement empêcher les poursuites parce qu’on veut éviter les réclamations.   Les Américains se vantent que le « American Way » est basé sur la vérité et la justice.  Soyons Américains.  




April 5, 2014

Depuis plus de 12 ans que je fais ce blogue, je n’ai jamais eu besoin de faire appel aux autres pour mes idées, ayant suffisamment de choses à raconter moi-même.  Aujourd’hui, néanmoins, je vous propose un texte de Jean Lemire, biologiste et chercheur de réputation internationale.  Il vient de faire un voyage de 1000 jours à bord le Sedna IV.  J'ai effectué moi-même un voyage à bord le Sedna en compagnie de Pierre Béland sur le Saint Laurent.  Vous pouvez le consulter sur mon blogue de août 2005.  J'ai également parlé de la situation politique au Québec à quelques reprises (blogue avril 2007).  Mais à la veille des élections au Québec, je fais circuler un texte d'autrui. Il se trouve à être une condamnation de la politique actuelle.  Le Parti Québécois, qui était pour moi une source d’inspiration et d’espoir, est devenu une parti politique comme les autres avec des idées pauvres en substance et un projet de société unidimensionnel. 

J’assiste à l’évolution de la société québécoise depuis quarante ans.  J’ai été dans la rue Prince Arthur le 15 novembre, 1976 quand le P.Q. a passé.  J’ai dansé avec mes amis, fou de joie et certain que l’avenir était prometteur non simplement pour les Québécois, mais pas ricochet, pour tous les francophones nord-américaines.  J’ai vécu avec déception le premier référendum de 1980 et je vais toujours me souvenir d'un René Lévesque réduit et fatigué qui disait: "Si je vous ai bien comprit, vous me disez : À la prochaine. » Peu de temps après j’ai quitté le Québec pour un exile qui allait durer 15 ans jusqu’à ce que je suis rentré du large du cap enragé de mon errance.

Mon destin, comme celui de tous les francophones nord-américaines, est inextricablement lié au Québec.  Je ne suis pas citoyen canadien, et donc (ironie) je ne pourrais pas voter aux élections du Québec.  Je suis néanmoins amoureux de ce pays et de son peuple que je considère en quelque sorte les miens.  Et je suis déçu de voir que non simplement le Québec n’arrive pas à assumer la possibilité d’indépendance, mais qu’il n’arrive non plus à réaliser son potentiel de leader mondial de développement durable et donc de s'adresser au problème fondamental de société: la survie. 

Je m’arrête là, et je cède la place à Jean Lemire :

La période électorale au Québec devait permettre de parler « des vraies affaires». Belle occasion pour notre société de se montrer « déterminée » à prendre la voie du changement. Que l’on vote avec son cœur ou « avec sa tête», il est urgent d’agir pour modifier le modèle actuel qui nous mène tout droit vers la mort, celle d’innombrables espèces animales et végétales qui peinent à coexister avec notre humanité. Dans le récent débat des chefs, l’environnement a été poussé sur la voie d’accotement de l’autoroute économique.

Pourtant, après avoir parcouru plus de la moitié de la planète dans le cadre de la mission 1000 jours pour la planète, le constat est clair : jamais, dans l’histoire de la planète, n’a-t-on connu pareille destruction de la vie sur Terre. Les espèces disparaissent à un taux inégalé et si rien n’est fait pour modérer nos pratiques d’exploitation des ressources, les scientifiques estiment qu’entre le tiers et la moitié des espèces connues à ce jour disparaitront au cours du prochain siècle! Je ne sais plus comment le dire, comment le montrer. Nous sommes dans l’urgence! On peut m’étiqueter de catastrophiste, je persiste et signe : la situation est catastrophique!

Il n’y a plus de poissons dans nos océans. Les monocultures étouffent la vie sur cette planète. La pollution coule dans les veines de la Terre, se faufilant vers le cœur de cette planète qui agonise. En exploitant les ressources de façon irresponsable, on tue la vie, celle dont nous dépendons.

Le modèle économique actuel avait pourtant promis de créer une richesse locale en exploitant les ressources de la terre. Partout où nous sommes allés, c’est le même constat : les compagnies ont fait fortune et les sociétés locales n’ont eu que des miettes. Ce modèle économique ne fonctionne tout simplement pas. Quand on nous répète durant le débat des chefs qu’il faut d’abord créer la richesse pour prendre soin de notre monde, j’ai mal au cœur! Que j’aimerais embarquer les chefs sur le Sedna IV pour montrer l’échec de ce système planétaire!

Le débat des chefs a confirmé une évidence historique : l’environnement est une priorité quand les affaires économiques vont bien. Cette réalité s’applique autant ici qu’ailleurs. Et puisque le Québec, comme la majorité des sociétés riches, vit au-dessus de ses moyens véritables, on nous propose des solutions à courtes vues, pour générer plus de richesses, plus de revenus. Au nom de l’équilibre budgétaire, il faut exploiter davantage, pour répondre aux seuls besoins économiques et boulimiques à court terme. Ce principe est en contradiction avec les fondements du développement durable, la seule avenue possible pour demain.

Pourtant, le Québec a tout pour devenir un exemple de développement durable. Il faut y croire et exiger un grand chantier d’idées pour créer un nouveau modèle économique qui respectera la vie, sous toutes ses formes.

On repoussera ces arguments en me taxant d’environnementaliste aux idéologies irréalistes. Pourtant, la population est inquiète et personne ne s’en soucie. Dans ce débat électoral qui nous rejoue les vieilles cassettes, et dans lequel chacun accuse l’autre, qui parle au nom de qui?




March 17, 2014

 

Aidez nous à sauver les martinets de l'Outaouais

Parmi nos plus agréables visiteurs volatiles pendant l’été sont les martinets.  Avec leur vol acrobatique et leur piaulement joyeux, ils arrivent comme des petits éclairs et zoom, ils sont partis. Les martinets méritent bien leur nom.  En Anglais, on les appelle « swift », ce qui veut dire « rapide ».  On les associe aux hirondelles, mais ils sont plus proches des colibris du point de vue taxonomique

Leur territoire de nidification comprend l’est des États-Unis et le sud du Canada.  Les martinets migrent en Amérique du Sud en hiver.  Leur territoire hivernal n’était pas connu avant 1944 quand des bagues utilisées pour la recherche ont été découvertes au Pérou en collier autour du cou d’un habitant local. 

En 2012, l'Union internationale pour la conservation de la nature a changé leur statut de « Least Concern » (Moindre danger) à « Near Threatened » (Presque menacé).  Bien que la population mondiale soit d’environ 15 millions, le nombre des martinets a chuté précipitamment sur la plupart de leur territoire.   Les raisons de cette chute ne sont pas très bien comprises mais c’est probablement dû à l’élimination des insectes causée par les pesticides ainsi que la perte de sites de nidification. En 2007, au Canada, le COSEPAC a déclaré les martinets « Menacés » à cause de l’ampleur de la chute de la population. 

Aux 19e siècle la population des martinets a augmentée avec l’introduction des cheminées par les colons européens.  Omniprésent dans les zones urbaines, le martinet connait néanmoins un déclin à travers tout son territoire.  Le Breeding Bird Survey indique que la population au Canda a subi une perte de 92%  depuis 1970!

L’habitat naturel de nidification des martinets est l’espace vide à l’intérieur des grands arbres.  Depuis deux cents ans, cet habitat est en déclin à cause de l’exploitation forestière.  Les oiseaux se sont adaptés en utilisant les cheminées.  Malheureusement les cheminées qu’utilisent les martinets pour faire leurs nids disparaissent aussi.  À travers l’Amérique du Nord, les cheminées traditionnelles sont abandonnées ou modifiées avec un revêtement en métal et des bouchons, les rendant ainsi inutilisables pour les martinets. 

À l’école McDowell à Shawville, Québec, pendant l’été de 2013, le Conseil Scolaire de l’Ouest du Québec a fait modifié la cheminée.  Cette cheminée a servi pendant des générations comme site de nidification pour les martinets.   Maintenant avec son revêtement en métal et son bouchon, la structure est inutilisable pour les oiseaux.  Quand les martinets arriveront en avril de leur territoire d’hivernage, les quelques 200 oiseaux se trouveront sans abri.

VOUS POUVEZ AIDER.  J’ai des amis qui espèrent construire une tour de nidification pour les martinets sur le site de l’École McDowell.  Basé sur un projet réussi à Fairview Indiana, les plans existent pour la construction d’une tour d’environ 11 mètres qui pourra accueillir les oiseaux à leur retour.  Je vous invite de VISITER LE SITE du projet et faire un don. 

Voici quelque chose que nous pouvons faire de concret pour protéger la nature.  Merci de votre soutien.  




March 6, 2014

Voici le discours que j'ai offert aux convives du Cercle Richelieu-Senghor, le 4 mars, 2014:

Vous me faites un très grand honneur en me remettant ce prix prestigieux et, ce faisant, en ajoutant mon nom à ceux et à celles qui, avant moi, ont été honorés par votre Cercle. Je suis surtout très fier de voler un peu du tonnerre de Léopold Sédar Senghor et par votre reconnaissance de pouvoir à ma façon revendiquer son héritage d’humanisme.

C’est par un très heureux hasard que je reçois ce prix le jour du Mardi Gras.  Dans mon pays, ce matin à l’aube, une multitude de cavaliers se sont rassemblés pour courir le Mardi Gras.  Selon une tradition vieille comme le moyen âge, les Mardi Gras masqués iront d’une ferme à l’autre pour demander la charité.  Cette fête de la quémande qui est nôtre est la preuve de la résistance de nos traditions.  Même de nos jours, même au fin fond de cette Amérique assimilatrice, les Mardi Gras vont se mettre sur le chemin se parlant en français.  Je viens du sud-ouest de la Louisiane, aujourd’hui État des États Unis, mais originairement colonie française fondée par Pierre LeMoyne d’Iberville le jour du Mardi Gras il y a 315 ans.  Et malgré la persistance des forces assimilatrices, moi et mon voisin continuons à nous parler dans la langue de nos pères et nos mères.

La langue n’est pas simplement un moyen de communication, mais aussi une façon de voir les choses, une vision du monde.  C’est pour cela je crois que c’est si important que la Francophonie embrasse à bras le corps l’idéal de Léopold Senghor et devienne « Cet Humanisme intégral qui se tisse autour de la terre. » Ce grand poète imaginait un idéal de francophonie universelle respectueuse des identités.

En 1969, il envoie des émissaires à la première conférence de Niamey avec ce message:

« La création d’une communauté de langue française sera peut-être la première du genre dans l’histoire moderne. Elle exprime le besoin de notre époque où l’homme, menacé par le progrès scientifique dont il est l’auteur, veut construire un nouvel humanisme qui soit, en même temps, à sa propre mesure et à celle du cosmos. »

Mais je ne suis pas venu ici pour vous parler de Senghor que vous connaissez bien mieux que moi, mais dans l’espoir de vous faire découvrir un peu ma francophonie nord-américaine.  D’après moi notre histoire et notre actualité sont trop méconnues de ce côté de l’Atlantique.  La France a longtemps oublié son ancienne colonie je crois, parce qu’il s’agit d’une histoire de l’ancien régime, mais aussi parce que l’aventure s’est terminée en septembre 1759 sur les plaines d’Abraham par une défaite.  La France connait  la neige du Québec et le Jazz de La Nouvelle-Orléans, mais peu sur les communautés francophones qui y habitent. Mais nous sommes encore là, obligés de tracer notre chemin à notre façon, souvent sans moyen à part un attachement féroce à notre héritage.

Mais qui sommes nous?   Nous sommes d’abord 33 millions sur le continent, la plupart d’entre nous habitant les Etats-Unis.  Nous sommes Acadiens, Québécois, Haitiens, Franco-Ontariens, Franco-Manitobains, Fransaskois et j’en passe, sans oublier les Français de France installés par milliers à Los Angeles et New York.  Nous sommes des fils de toutes les couleurs tissés ensemble pour faire une tapisserie éclatante.  Mais on s’ignore tout autant que vous nous ignorez.  Perdus dans les recoins d’Amérique, nous sommes des communautés isolées. La seule chose que nous partageons à part la langue française est la menace constante de la perdre.  Nous n’avons même pas de nom pour nous décrire.  Français d’Amériques ça fait vieux,  Franco-Américains c’est le nom de la communauté francophone de la Nouvelle-Angleterre.  Alors on reste sans appellation sinon tout simplement : Francophone.  Mais quand on se découvre, quand on se rejoint, il se passe quelque chose d’extraordinaire.  Car la Francophonie est par sa nature une exploration de la diversité.  Quand on se rencontre, quand l’Acadien découvre le Franco-Albertain, et le FranNordois  rencontre le Cadien, nous découvrons que nous partageons quelque chose de fondamental tout en restant différent avec des cultures différentes, et des réalités quotidiennes différentes mais qui finissent toujours par se ressembler quelque part .  La Francophonie par sa propre nature nous oblige à s’ouvrir, à aller vers l’autre.  La Francophonie est une célébration de la diversité et qui dit diversité dit tolérance. 

Aujourd’hui en Louisiane, il y a beaucoup de raisons d’espérer pour la langue française.  D’abord parce qu’elle est enseignée.  En 1900, 85% de la population du sud-ouest de la Louisiane était monolingue francophone.  On le sait grâce aux recensements américains.  Mais la plupart de Cadiens étaient illettrés.  Alors face au pouvoir économique et social des Anglo-Américains, nous ne possédions pas les moyens, et surtout pas la confiance de  pouvoir concevoir une résistance et d’imaginer que nous pouvions défendre et revendiquer notre culture linguistique.  En 1916, la scolarité est devenue obligatoire en Louisiane, mais les écoles étaient des institutions anglophones où il était interdit de parler français.  Notre héritage linguistique et culturel a été méprisé, non simplement par les Américains, mais aussi et péniblement par nous même.  Rendu au début du XXIe siècle le pourcentage de francophones est inversé, on n’est plus 85% mais 15%.  

Mais il y a raison d’espérer. Aujourd’hui en Louisiane le français est enseigné d’une façon efficace grâce aux programmes d’immersion.  Il n’y a pas d’écoles françaises, hélas,  mais le français est enseigné en immersion basée sur le modèle canadien : 60% de la journée scolaire se déroule en langue française.  Ça commence à la maternelle, et ça marche.  Le fait d’avoir à apprendre dans une langue dite « étrangère » fait qu’en peu de temps, le jeune étudiant devient francophone.   Mais ce n’est pas, à mon avis, l’élément le plus important.  On pourrait apprendre le Chinois ou l’Espagnol et ça aurait autant de bienfaits pédagogiques.  Ce qui est important, à mon avis, est que l’enseignement du français en Louisiane donne à nos élèves l’image d’une communauté diverse composée de gens de partout.  Nos enseignants nous parviennent des quatre coins du monde: du Québec, de l’Acadie, de la Belgique, de la France bien sur, mais aussi de l’Afrique. Le portrait de la Francophonie en Louisiane est multinationale et multi-ethnique.  Pour les jeunes francophones donc, la leçon est claire : être francophone c’est faire partie d’une communauté diverse composée de toute sorte de monde venu de partout.  Être francophone c’est donc de faire partie d’une communauté qui rassemble des gens de toutes les couleurs et de toutes les nationalités.   Qui dit diversité dit tolérance.  Une petite parenthèse : grâce à une nouvelle génération d’activistes, une nouvelle loi exige la création d’un programme d’immersion française dans tout district scolaire où les parents de vingt-cinq élèves le demandent.  Alors pour la première fois dans cette Louisiane française bon-ententiste, on a compris que la sauvegarde de notre culture passe par la politique et non par le folklore.

À chaque fois qu’on s’apprête à fermer le cercueil sur le cadavre de la culture cadienne, il se lève pour demander une autre bière. 

Ce qui m’amène à une proposition.  Je serais négligent si je ne vous parlais pas de Champlain.  Je vous encourage vivement à changer le nom du Cercle Richelieu-Senghor en Senghor-Champlain.  Je vous le dis en ne rigolant qu’à moitié, car je suis convaincu que l’humanisme si cher à Léopold Senghor est très loin de l’héritage du Cardinal Amiral qu’était Richelieu, mais très proche de l’homme qu’était Champlain. 

On connait Champlain dans son rôle de « Père de la Nouvelle-France ».  Il était soldat, explorateur, cartographe dont les cartes ont augmenté la qualité et l’exactitude de l’époque.  Il était auteur prolifique et ethnographe qui nous a légué une pléthore de descriptions sur de nombreuses nations indiennes d’Amérique du Nord.  Il était naturaliste et administrateur de talent.  Sous sa gouverne la Nouvelle-France est passé à travers de trois décennies de grands défis.  Champlain a fait plus que quiconque pour établir plusieurs populations de langue française en Amérique du Nord et pour encourager leur essor.  Il a joué un rôle capital dans la fondation de trois cultures francophones distinctes : la québécoise, l’acadienne et la métisse.  Mais ce n’est pas à cause de son rôle de fondateur que Samuel de Champlain mérite votre reconnaissance, mais c’est parce que ses valeurs d’humanisme le rapproche de Léopold Senghor. 

Un grand nombre de récits ont pour thème les premières rencontres entre Amérindiens et Européens, mais rares sont ceux qui font état de relations paisibles.  Quelque chose d’extraordinaire s’est produit en Nouvelle-France au début du XVIIe siècle, quelque chose de radicalement différent de ce qui s’est passé en Nouvelle-Espagne ou en Nouvelle-Angleterre.  Que ce soit avec les Innus à Tadoussac en 1603, les Penobscots à Kenduskeag en 1604 ou les Micmacs de l’Acadie en 1605, les rencontres entre Amérindiens et explorateurs français se faisaient dans l’amitié et la concorde.  C’était la même chose lorsque les Français arrivaient chez les Abenaquis du Maine, les Canadiens de la Gaspésie, les Algonquins du Saint-Laurent, les Hurons des Grands Lacs, les Andastes, les Winnebagos et autres nations.  Ces Français n’étaient pas venus conquérir les Amérindiens ou les asservir comme en Nouvelle-Espagne.  Ils ne les chassaient pas de leurs terres comme c’était le cas en Virginie ou en Nouvelle-Angleterre.  De 1603 à 1635, dans la région qu’on commençait à appeler le Canada, de petites colonies de Français et d’imposantes nations amérindiennes vécurent les unes près des autres en paix.  Seule exception, les affrontements constants avec les Iroquois, le fléau de la Nouvelle-France, une guerre incessante dans laquelle Champlain s’est laissé entrainer par ses alliés Innus.  Pendant cette période, il a réussi, cependant, à maintenir des relations étroites avec toutes les autres nations amérindiennes. 

Qu’est ce qui fait que cet homme avait un regard d’humaniste envers les « naturels »?  Il a grandi dans une France déchirée par des conflits sanglants : quarante années de guerre de religion et des millions de morts. Soldat recru de guerre, il s’est mis à rêver d’un monde nouveau où les gens pourraient vivre en paix même avec ceux qui n’étaient pas leurs semblables.  Las de la guerre, Champlain rêvait d’un monde différent où des gens de cultures différentes pourraient vivre ensemble.  Il côtoyait les humanistes qui gravitaient autour de Henri IV et le cercle américain de Paris dont les membres étaient galvanisés par l’idée d’un monde nouveau.  Il partageait l’esprit libéral des humanistes chrétiens français qui considéraient tous les enfants de Dieu comme leur proche.  Comme Léopold Senghor à travers son expérience de négritude et de colonisation, le caractère de Samuel de Champlain fut forgé dans le creuset d’expérience difficile, les guerres incessantes qui ont déchiré l’ouest de la France et comme Senghor, Champlain rêvait d’un monde meilleur. Je crois honnêtement que Champlain mérite une reconnaissance toute particulière à l’intérieur de la Francophonie grâce à ses relations avec les amérindiens basées sur l’amitié et le respect.  Il n’était pas un saint mais un homme avec ses qualités et ses défauts, mais son histoire d’ouverture et de respect envers les amérindiens est un symbole de ce que devrait être la Francophonie. 

Je vous arrive ce jour de Mardi Gras pour vous quémander dans la plus veille tradition de la Louisiane.  Mais je ne vous demande ni patate douce ni poule grasse, mais plutôt votre considération.  N’oubliez pas les communautés comme la mienne à la lointaine frontière de la Francophonie.  Je vous arrive la main ouverte comme Champlain devant Membertou, une main tendue vers l’amitié.  N’oubliez pas les communautés francophones semées comme autant de graines au vent.  Célébrons ensemble notre richesse de langue et d’histoire. Nous avons beaucoup à nous dire, beaucoup à apprendre les uns des autres.

Je vous remercie de la reconnaissance que vous me faites, et au nom des toutes les communautés francophones d’Amérique je vous invite à venir à notre rencontre. 

 




February 25, 2014

Je suis estomaqué par la politique énergique du Parti Québécois et son projet cavalier d’exploration pétrolière sur l’Île d’Anticosti.  Sur tous les plans, économique autant qu'écologique, c’est lamentable.  Il est évident que ce plan est conçu dans un objectif politique et que Mme la Première Ministre espère utiliser ce projet pour obtenir des avantages dans une éventuelle élection. Mais il est aussi évident que ce plan est très risqué et qu’il n’y a aucune raison de croire que ce projet va apporter les gains économiques souhaités.

Le projet d'exploration prévu à Anticosti me rappelle les premiers jours de la marée noire dans le Golfe du Mexique en avril 2010.  Pour donner l’impression qu’il était en train de régler la situation, le gouverneur de la Louisiane est monté sur un bulldozer pour se faire photographier en train de construire des digues le long du littoral.  Peu importe que la communauté scientifique condamnait unanimement le projet, ça donnait bonne impression : voilà le gouverneur, lui-même assit sur son bulldozer en train de faire quelque chose pour nous protéger.  Aujourd’hui, quatre ans plus tard, nous avons la confirmation que ce projet a été mal conçu et a fait bien plus de mal qu’autre chose, mais à l’époque c’était politiquement payant. Scénario similaire avec Madame Marois.  Peu importe que le projet d’Anticosti risque de saccader l’environnement naturel de l’Île et de mettre l’écologie du Golfe du Saint Laurent à risque, peu importe qu’il y ait peu de chance qu’il apporte les gains souhaités, la première ministre sent le besoin d’agir et voilà un projet qui pourrait, soit disant, améliorer l’économie. Peu importe les résultats, elle va pouvoir l’agiter devant les électeurs comme une panacée. Ceux qui vont en bénéficier sont les compagnies d’exploration et leurs alliés politiciens.  De prétendre que le peuple Québécois en bénéficiera est tout simplement une promesse électorale, sans plus.

Selon Marc Durand, géologue, l’ampleur du réservoir de pétrole sur l’Île a été exagéré par le gouvernement.  Il dit que seulement 1.5 % ( !! ) des 30 milliards de barils peuvent être exploités. M. Durant admet que le plan du gouvernement a le potentiel de cumuler $40 milliard de dollars.  Le seul problème est que cela nécessitera un apport de $120 milliard pour l’extraire.  M. Durand, ex-professeur à l’Université du Québec à Montréal dit qu’il y a une chance sur mille (1 sur 1000) que le gouvernement puisse rentabiliser l’investissement de fonds publiques.  

C’est la première fois en Amérique du Nord qu’on voit un gouvernement investir dans le développement d’exploration pétrolière non conventionnelle.  Distinction un peu douteuse pour le Québec. Le gouvernement de Pauline Marois vient de faire appel à l’industrie pétrolière, et le message est claire : Le Québec est « open for business ». Après le moratoire de l’année passé sur la fracturation dans la vallée du Saint Laurent, les compagnies pétrolières doivent maintenant se lécher les babines.  

Il y a dans cette politique une contradiction qui frôle l’absurdité.  Le Québec se veut pro-actif dans la lutte contre le réchauffement de la planète avec une volonté très claire de la part de la population de se sevrer des combustibles fossiles.  Cette volonté fait partie du discours public depuis suffisamment longtemps pour se dire que la société québécoise comprend l’enjeu et est prêt à travailler en ce sens.  La politique de Mme. Marois tourne cette vision sur sa tête.  Au delà des menaces à l’environnement local ainsi que l'entièreté du golfe du Saint Laurent, la politique de Mme. Marois ne tient pas compte des impacts sur le réchauffement climatique mondial. Au lieu de développer des énergies locales et renouvelables moins polluantes (la biomasse par exemple), elle veut que le Québec se lance dans l'exploitation pétrolière. Les rapports les plus récents et les plus costauds du GIEC nous interdisent toute ambiguïté à ce sujet. Selon Camil Bouchard, ex-ministre du Parti Québécois : «  ou bien vous êtes du côté des protecteurs de la Terre ou du côté de ses fossoyeurs."  Malheureusement le gouvernement de Pauline Marois semble se foutre de la volonté des Québécois et est prêt à mettre à risque l’environnement naturel du Saint Laurent pour un gain économique potentiel éphémère tout en augmentant les dangers du réchauffement de la planète.  Honte !

Je viens d’un pays qui a été saccagé par l’exploration pétrolière.  La perte du littoral en Louisiane en est le résultat.  Chaque année on perd des kilomètres carrés de marécages, causé par l’intrusion d’eau salée des canaux d’exploration pétrolière.  Notre protection contre les tempêtes tropicales est diminuée à chaque mètre de terrain perdu, 30 à 50 kilomètres carrés par an depuis les années 1980, un terrain de tennis dans le temps que ça vous prendra à lire cet article.  Pire encore sont les milliers de sites contaminés que l’on appelle poétiquement les sites d’héritage (legacy sites) et qui posent des sérieux problèmes environnementaux depuis des décennies, sans parler des déversements récurrents dont ont ne porte même plus attention comme l’accident du 24 février 2014 qui a déversé on ne sait pas combien de litres de pétrole dans le Mississippi.  Les conséquences de l’exploration pétrolière sur l’Île d’Anticosti sont mal connues et imprévisibles, mais je parierais cher que si l’exploration a lieu, les accidents polluants seront multiples et dangereux.  Les bienfaits de cette exploration seront profitable surtout pour les compagnies pétrolières et leurs alliés politiciens.  Je suis fortement déçu par ce projet du gouvernement du Parti Québécois.  

Plutôt que de donner un exemple au monde d’une société éclairée qui va de l’avant avec prévoyance, le Québec, si on se fie sur son gouvernement, est prêt à sacrifier son patrimoine naturel pour enrichir une faible minorité de sa population ainsi que les sociétés multinationales. Pas de quoi à être fier selon moi.

Il est évident que ce projet est avant tout un stratège électoral.  Si Pauline Marois pense agir dans l’intérêt de la société québécoise, qu’elle explique aux générations futures pourquoi elle met en péril l’environnement naturel du Québec tout en augmentant les conséquences catastrophiques du réchauffement de la planète pour courir après une leurre de prospérité qui ne se réalisera jamais. Si ce n’est pas pour jeter de la poudre aux yeux des citoyens et bonifier sa cote de popularité dans les sondages. Écoeurant. Les Québécois et les Québécoises méritent mieux.