Zachary Richard Blogue 2006


Zach chillin' - thinking about his monthly reports

December 6, 2006

Le plus grand problème que connaît le Sud de la Louisiane c’est qu’il n’existe aucun plan pour préserver le littoral. Si l’on espère assurer la survie des communautés de la côte, et de la ville de Nouvelle-Orléans, il nous faudra un plan.  Malheureusement dans le carnaval de cupidité qui est la politique louisianaise, on n’arrive même pas à concevoir la question d’une façon intelligente.  On est trop occupé à penser comment profiter de la manne qui tombe des mains du Corps de Génie de l’Armée. 

Pour l’instant, on part du principe que l’on doit préserver le maximum d’habitation humaine et d’infrastructure.  On peut le faire pour un temps, mais c’est de plus en plus évident qu’il faudra céder de l’espace aux inondations si l’on espère maintenir notre habitation à long terme  Ou l’on peut continuer à tenter de maîtriser la Nature avec des projets de plus en plus ambitieux et de plus en plus coûteux.  Ça marchera encore pour un temps sous condition que le gouvernement américain y consacre l’argent nécessaire.  Avec suffisamment d’argent, on peut faire faire pousser des tomates sur la lune.  Mais la question qu’on sera obligé de se demander tôt ou tard : à quoi bon?

Par contre si l’on part du principe qu’on devrait protéger le plus du littoral ainsi que le maximum des îles barrières (au large), on crée une autre suite de paramètres.  Avec cette vision, on devrait déranger les processus naturel le moins possible.  On démonte les structures qui les empêchent.  On abandonne de la terre pour établir des zones de protection contre l’inondation.  On déménage sur les côteaux naturels.  On arrête d’assécher les marécages pour construire de nouvelles habitations et pour convertir les terres basses en terre agricole.  On protège les zones qui sont possibles de protéger à long terme.  On protège l’infrastructure de l’industrie pétrolière (voyez je ne suis pas un écologiste complètement radicalisé).  On protège les zones de pendaison des poissons et des crustacés.  On protège les canaux de navigation, en bouchant les autres (voilà un beau projet pour l’industrie pétrolière : restaurer ce qu’elle a détruit).

Il faudra commencer par créer une carte.  En fait deux cartes :  Une qui montre l’écosystème à protéger, l’autre qui montre l’habitation humaine  à l’intérieur de la première.  Mais pour avoir ces cartes, il faudra avoir de nouveaux cartographes.   La gérance du système écologique du Sud de la Louisiane est entre les mains des ingénieurs civils.  Du haut de la pyramide, le Corps de Génie de l’Armée, jusqu’en bas, les Levee Districts locaux, ce sont les ingénieurs civils qui contrôlent.  Ils sont soutenus par les politiciens en place et sont effectivement autonomes.  Bien qu’il n’ait pas de cartes que l’on pourrait appeler des « cartes de planning », il existe des centaines de cartes de projets de génie.  L’avenir du Sud de la Louisiane est tracé sur ses cartes.  Par défaut, si le modus operendi ne change pas, nous arriverons au scénario du développement maximal.  La protection de l’environnement naturelle ne fait pas partie de ces projets.  Ce n’est même pas une considération, encore moins une priorité.  Même le plan de la « restauration côtière » le « Coast 2050 », est géré par les ingénieurs du Corps de Génie de l’Armée.  Ils procède avec la présomption arrogante que si nous construisons des projets de plus en plus importants, nous allons pouvoir solutionner les problèmes d’inondation.

Par contre, les scientifiques apportent une vision à long terme à l’abri de la politique, mais ils sont mal financés et ont moins d’influence.  La science n’est pas aussi réconfortante que le génie.  La science évolue et elle, dans le contexte de la protection du littoral, peut semblait contradictoire.  Exemple : il y a des scientifiques qui disent que pour assainir les marais, il faudra libérer le Mississippi pour qu’il puisse emmener les alluvions nécessaires aux marais.  D’autres disent que le Mississippi contient un cocktail de métaux lourds, de pesticides et d’engrais chimiques suffisamment toxique pour avoir déjà créé une zone morte de la taille de l’État de Délaware au large de l’embouchure, et donc qu’il ne faudra pas, à tout prix, relâcher cette eau polluée dans les marais.  Les deux groupes ont raison, et les deux points de vue doivent êtres considérés.  Le dialogue scientifique est nécessaire pour qu’on puisse trouver de véritables solutions.  Avant que Katrina arrive pour tout détruire, on avait construit une expérience scientifique sur le fleuve à Carnarvon.  On essayait de déterminer la distance nécessaire à la filtration de l’eau du fleuve pour qu’elle soit libérée des engrais chimiques et des produits toxiques.  Ce qui permettra de relâcher l’eau et ses alluvions précieux une fois les produits nocifs enlevés.  Il est évident que l’eau du fleuve contient des produits dangereux à la survie des marais, mais le processus par lequel ces produits sont éliminés doit, lui aussi, faire partie du système.

Comment inclure la science dans le choix et dans le soutien des projets concernant l’avenir du littoral est un problème fondamental.  Il faut à tout prix arrêter ce bazar qui est la façon dont le Corps de Génie et les diverses agences conduisent leurs affaires (nos affaires) actuellement.  Et cela doit passer par la classe politique.  Il faut que nos leaders acceptent que l’avenir de la communauté est plus important que les intérêts des particuliers, même si les particuliers en question s’appelle Exxon ou Shell. 

Si l’on arrive à produire ce miracle, il restera encore le problème de financement.  Le problème de la côte louisianaise est un problème américain.  Mais comme on a pu constater à la suite de Katrina, les politiciens nationaux ont peu de sensibilité aux problèmes louisianais. (On avait même suggéré d’abandonner la Nouvelle-Orléans du fait qu’elle est, dans certains quartiers, en dessous le niveau de la mer).   Il est profondément injuste de voir les citoyens de la Nouvelle-Orléans sans ressources face au défi de reconstruire leurs maisons inondées.  Les digues qui ont lâché étaient (sont) une responsabilité fédérale.  Il est logique que la partie responsable assume la responsabilité pour les dégâts.  Mais tant que le gouvernement fédéral et les politiciens qui en font partie ne comprennent pas que les problèmes de la Louisiane sont les problèmes du pays, (la Louisiane fourni plus du tiers de la production pétrolière américaine, et plus que la moitié de sa pêche commerciale), il sera difficile d’obtenir les moyens pour les résoudre.

Le problème est complexe, mais voici 10 suggestions qui pourraient améliorer la situation.  Si les 10 sont mises en oeuvre, on pourrait croire que nos petits-enfants habiteront encore le Sud de la Louisiane.  Si l’on arrive à mettre en branle un plan global qui respecte les forces de la Nature et qui travaille en collaboration avec elles plutôt qu’à l’encontre, peut-être, oui, peut-être qu’on survivra.

  1. Créer les cartes.  Non simplement une carte de plan de protection contre l’inondation, mais une carte qui désigne clairement ce que nous essayerons reprendre, ce que nous espérons sauver, et ce que nous abandonnerons à la Nature.
  2. Évaluer le financement.  Il y a plusieurs projets qui sont sur le point d’êtres financés et d’autres qui risquent de l’être (Morganza Project, voir le rapport d’Octobre, 2006) qui auront un impact énorme sur le Sud de la Louisiane ainsi que sur la ville de Nouvelle-Orléans.   Katrina et Rita ont changées toutes les données.  Il faut revoir tous les projets qui touchent au littoral avec la carte (#1) en main et les priorités bien établies.  Autrement les développeurs et les politiciens qui servent leurs intérêts vont tout diriger.
  3. Libérer les alluvions.  Il y a 50 ans, 400 millions tonnes de sédiment passaient dans le fleuve à la hauteur de la Nouvelle-Orléans.  Aujourd’hui ce n’est que 80 millions.  Ses alluvions sont retenues à l’intérieur des digues et finissent dans le Golfe du Mexique, plutôt que de combler les marécages.  Nous avons besoin que chaque motte de terre qui descend le fleuve finisse dans les marécages pour les renforcer.
  4. Libérer les rivières.  Il faut couper les digues à des endroits stratégiques et permettre les cours d’eau de suivre leurs courants naturels, plutôt que d’essayer de les retenir avec des projets dont le rapport qualité prix est désastreux.
  5. Eliminer les engrais chimiques.  L’agriculture basée sur les produits chimiques est responsable pour la pollution de la zone côtière.  Il faut que le gouvernement fédéral (ainsi que le gouvernement louisianais) accepte la réalité de la situation et qu’il impose des contrôles.
  6. Guérir les marais.  Nous avons la technologie pour assainir les marais.  Il faut l’appliquer.
  7. Arrêter la perte du littoral.  Nous savons trop bien les conséquences de la perte du littoral.  Pourtant, les canaux d’exploration pétrolière se creusent toujours.  Et l’assèchement de terres basses en vue de construction urbaine va bon train.  Chaque lopin de terre que nous perdons sera difficile voir impossible à récupérer.  Il faut arrêter cette perte immédiatement.
  8. Faire la place aux processus naturels.  Il faut surélever les routes et les voies ferrées, et ouvrir des « floodways » (cours d’eau utilisés lors d’inondation), consolider les installations pétrolières, les ports et les bancs d’huîtres.  Et fermer des zones entières au développement. 
  9. Oser penser abandonner.  Les résidents de la zone côtière sont de plus en plus menacés.  Le maintien des installations pétrolières, et des ports est possible uniquement grâce aux assurances.  Ce n’est pas le cas des zones résidentielles.  Comme on voit actuellement, il est de plus en plus difficile d’obtenir une assurance pour un domicile dans une zone sujette à l’inondation. Il faut accepter que si nous n’abandonnons pas les zones à risque, la nature le fera pour nous.
  10.  Admettre la réalité du réchauffement de la planète.  L’autruche louisianaise ne peut pas continuer à enfoncer sa tête dans la boue.  Le réchauffement de la planète doit faire partie de nos calculs.  Veut ou veut pas, les  tempêtes tropicales arriveront de plus en plus fréquemment et avec de plus de violence.  Et le niveau de la mer sera de plus en plus élevé. Voilà une réalité qui aura (a) un impact monumental sur le littoral louisianais.

Peut-on sauver la Louisiane et la ville de Nouvelle-Orléans?  En fait nous avons le choix, soit d’essayer de le faire, ou bien de continuer à faire comme nous avons toujours fait, c’est-à-dire de donner la préférence au développement sans tenir compte des effets qu’il a sur l’environnement naturel.  Nous avons le choix de continuer à regarder la Nature comme l’ennemi, ou bien de la transformer en allié.   Mais pour cela, il faudra la respecter et accepter ses conditions.  Sinon on s’engage dans une lutte à la mort contre Mère Nature.   Je ne suis pas parieur, mais si je l’étais, je parierais que la Nature va gagner. 




November 1, 2006

Ceci est le quatrième de quatre rapports qui traitent de l’impact des ouragans Katrina et Rita sur l’environnement et sur la culture humaine du Sud de la Louisiane. 

Beaucoup des idées et la plupart des faits ont été plagiés de CAN WE SAVE NEW ORLEANS par Oliver Houck, publié dans le Tulane Environmental Law Journal, Printemps 2006.  C’est l’essai le mieux informé et le mieux écrit de tout ce que j’ai lu à ce sujet.  Le texte (en Anglais seulement, hélas) est trouvable en cliquant ici

Autre lien fort intéressant, un « time-line » de Katrina sur le site du NOLA.com

Pour des photos des ouragans Katrina et Rita.

Les Hollandais se battent contre la mer du Nord depuis des millénaires.  Dans le débat autour de l’avenir du littoral louisianais et de la ville de Nouvelle-Orléans, leur exemple est souvent cité.  Mais est-ce un exemple à suivre?
      
En 1953, un ouragan a frappé les Pays-Bas.  1800 personnes ont péri.  50,000 maisons ont été détruites et 350,000 acres (plus de 100,000 hectares) ont été inondées.  Dans un pays deux fois plus petit que la Louisiane.  Les Hollandais ont décidé que ça n’allait plus jamais se passer.  Ils ont construit des barrages sur les principales rivières.  Ils ont endigué les estuaires, réduisant la longueur de la côte de deux tiers. 

Le projet a coûté 18 milliards de dollars pour les premières quarante années, et il n’y a pas eu de l’inondation depuis.  Ils prévoient que ce système va les protéger pendant 500 ans.  En même temps, ils ont comblé les terres qui se trouvent à l’intérieur des digues créant ainsi une zone agricole.  À première vue il semble qu’ils ont réussi à contrôler la mer et à développer les terres asséchées.  Que des bénéfices.  Mais à deuxième vue, le projet n’est pas le miracle prévu. 

Plus de la moitié des estuaires ont disparu et les autres sont en difficulté.  Les pêcheries de la côte n’existent plus.  À l’embouchure de deux fleuves majeurs, la Meuse et le Rhin, l’estuaire de Grevelingen était un des plus productifs d’Europe.  Deux semaines après que la barrière a été complétée, toutes les moules et tous les crustacés sont morts.  On a essayé de développer le lac ainsi crée pour le tourisme, mais l’eau est tellement contaminée qu’on ne doit pas la toucher.  Ce lac est couvert par d’algues toxiques et une vase polluée couvre le fond.  Le lac est mort.

       Ce scénario se répète le long de la côte hollandaise :  des estuaires morts à l’extérieur des digues et des lacs pollués à l’intérieur.  On a construit des barrières amovibles à l’embouchure de plusieurs rivières dans l’espoir de rétablir les marées, mais elles ont tellement réduit le sédiment que les îles disparaissent.  Les scientifiques réclament qu’on démonte les barrières.  La leçon de l’expérience hollandaise est plutôt claire : dès qu’on altère les processus naturels, on déstabilise l’écosystème créant ainsi une pléthore de problèmes.

       Bien qu’on ait tendance à prendre l’exemple hollandais comme une solution possible pour la Louisiane, son application est pleine de risques.  D’abord l’idée de poser des barrières à l’embouchure des fleuves aussi importants que le Mississippi et l’Atchafalaya semble impossible.  De plus la côte hollandaise est ancrée sur un fond de mer bien plus solide que la boue qu’on trouve au large de la Louisiane.  On a vu les dangers que les digues représentent pour l’environnement naturel en Louisiane.  On en souffre déjà.  Et puis il y a une question fondamentale :
Est-ce que le pays (USA) s’engagera à long terme? 

       Les Pays-Bas n’ont pas le choix.  Ils sont obligés de se battre contre la mer pour survivre.  Une partie du pays est plus de 5 mètres en dessous du niveau de la mer.  Pour eux c’est une question de vie ou de mort.  La Louisiane, par contre, n’est qu’une petite partie des États-Unis.  Tant que l’industrie pétrochimique reste un élément important de l’économie, on peut imaginer que le gouvernement américain s’occupera (en partie) de la protection du littoral louisianais.  Mais la construction d’un projet de génie civil aussi considérable exigera un soutien gigantesque pour toujours.  Vu le soutien que le gouvernement américain (manque de soutien) consacre à la reconstruction de la ville de Nouvelle-Orléans, on peut se demander quel sera le niveau de soutien pour un système de digues du type hollandais dans le Sud de la Louisiane dans 50 ou 100 ans ou même plus.

       Il y a déjà eu plusieurs délégations louisianaises qui ont visité les Pays-Bas.  Politiciens, ingénieurs, journalistes sont revenus enthousiastes.  Ils promotionnent des projets de génie civil ambitieux :  des digues gigantesques et des barrières phénoménales.  Tandis qu’aux Pays-Bas, on est en train d’abandonner plusieurs projets de ce espèce.  Selon le Netherland Water Partnership, Water Management and Flood Control (2005) :« Uniquement en cédant de l’espace pourrons-nous rétablir la situation.  Si nous le ne faisons pas d’une façon efficace, la mer le fera d’une façon catastrophique ».  « Cédant de l’espace », ne veut pas dire des digues plus hauts et des chenaux plus creux.  Malheureusement nos politiciens n’ont pas l’air de comprendre les conseils des Hollandais. 

         Ce qu’il faut c’est revoir complètement la façon dont on perçoit le problème.  Au lieu d’essayer de contrôler Mère Nature avec des camisoles de plus en plus serrées, et des digues de plus en plus hautes, on doit étudier les systèmes naturels.  Notre but doit être de soutenir ces systèmes et d’adapter notre habitat en conséquence.  Il faut accepter que les ouragans et les inondations font partie de la vie  Il faudra intégrer la côte elle-même dans nos efforts de protection et il faudra lui céder la place.  C’est uniquement en intégrant l’écosystème dans nos plans que nous pourrons protéger nos communautés à long terme.  Il faut considérer la Nature non pas comme notre adversaire, mais comme notre allié. 

       Avons-nous la volonté politique d’agir ainsi?  Ou allons nous continuer de permettre aux intérêts spéciaux et à la cupidité de certains de déterminer notre avenir?

Le mois prochain : Rapport final, des propositions et des solutions possibles.




October 4, 2006

Ceci est le troisième de quatre rapports qui traitent de l’impact des ouragans Katrina et Rita sur l’environnement et sur la culture humaine du Sud de la Louisiane. 

Beaucoup des idées et la plupart des faits ont été plagiés de CAN WE SAVE NEW ORLEANS par Oliver Houck, publié dans le Tulane Environmental Law Journal, Printemps 2006.  C’est l’essai le mieux informé et le mieux écrit de tout ce que j’ai lu à ce sujet.  Le texte (en Anglais seulement, hélas) est trouvable en cliquant ici

Autre lien fort intéressant, un « time-line » de Katrina sur le site du NOLA.com

Pour des photos des ouragans Katrina et Rita.

L’ouragan Katrina a été la catastrophe naturelle la plus prévisible de l’histoire de la Louisiane.  Depuis l’ouragan Betsy en 1964, nous savons que la ville de Nouvelle-Orléans était à risque d’inondation.  On sait depuis des décennies que la perte de milliers (3000) de kilomètres carrés du littoral pose un problème écologique majeur.  On sait aussi depuis longtemps que les marécages agissent comme une protection naturelle contre le raz-de-marée.  Tout ce qu’il fallait faire, c’était les laisser tranquille. Mais on a fait le contraire; provoquant ainsi la perte d’une énorme partie de cette barrière protectrice naturelle.  Avant Katrina, on estimait le coût pour assainir les marécages et de stopper l’érosion  à environ 14 milliards.   Comme rien n’a été fait, on peut aujourd’hui ajouter un zéro à ce chiffre. 

Le maintien des digues fait partie d’un système qui ne fonctionne pas.  C’est un véritable panier de crabes où les intérêts politiques et les intérêts individuels (pour ceux qui peuvent se le payer, c’est-à-dire les compagnies pétrolières et les développeurs immobiliers) éclipsent l’intérêt à long terme de la communauté (survie).   En plus, la responsabilité concernant les digues n’est pas clairement établie.  Nous avons un programme de protection contre l’inondation, un programme de navigation, un programme de gérance côtière, un programme de restauration des marécages, etc., mais leurs efforts ne sont pas coordonnés, et les agences concernées ne se communiquent pas entre eux. 

L’ouragan Betsy avait sonné le tocsin.  Suite à l’inondation de la ville de la Nouvelle-Orléans, le Corps de Génie a reçu le mandat de protéger la ville d’un raz-de-marée en provenance du Sud :  le Lake Pontchartrain and Vicinity Hurricane Protection Project.  Il y avait deux choix : soit créer des digues plus hauts et plus près de la ville, ou bien construire des digues de moindre hauteur plus au loin, en plus des barrières à l’entrée du lac.   Au début, ce dernier plan a reçu plus de faveur. Il s’agissait surtout d’une question d’argent.  On pensait que ça allait coûter moins cher.

Ce plan avait aussi l’avantage d’être soutenu par les développeurs immobiliers.  À cette époque, la ville de la Nouvelle-Orléans connaissait une explosion de développement.  L’assèchement des terres basses et la construction de quartiers résidentielles avaient atteint le bord du lac (Lakeview, New Orleans East).  Mais ce qui faisait l’affaire des développeurs fut malheureusement la pire chose qui pouvait se produire d’un point de vue écologique.  En plus ce plan (barrières à l’entrée du lac Pontchartrain) menaçait de détruire la pêche commerciale et le gagne pain de plusieurs milliers de familles.

En 1982, le Corps de Génie a publié son rapport, choisissant néanmoins la première option : la construction des digues plus imposantes et plus près de la ville.  On avait découvert que c’était moins coûteux après tout.  En plus, c’était moins destructif point de vue écologique et plus efficace point de vue protection.  Le projet devait coûter $757 millions et devait s’achever en 2015.  Quand Katrina a frappé, plus de 125 miles de digues, y compris les digues le long des canaux intérieurs (ceux qui ont lâché) avaient déjà été construites.   Entre temps le budget du projet est passé de 15$ à 20$ millions par an à 5$ à 7$ millions, la conséquence de la concurrence d’autres projets dans la région.  Des digues capables de résister à un ouragan de force 3 auraient empêché l’inondation de la ville.  Malheureusement, les digues en place n’étaient pas à suffisant.

La question de l’avenir de la zone côtière se complique par le fait qu’il n’existe aucune vision globale.  Il n’existe aucun rapport, aucune agence, aucune loi, aucune carte qui traite de ce que sera le Sud de la Louisiane d’ici 50 ans.  Ce ne serait pas si dérangeant si on ne perdait pas l’équivalent en terre d’un court de tennis toutes les trois minutes.   Le paysage dont nos petits-enfants vont hérité sera formé par ce que nous faisons maintenant.  Et par ce que nous ne faisons pas. 

Pour ce qui est la ville de la Nouvelle-Orléans, la question est simple :  comment la protéger?  Malheureusement, la réponse est extrêmement coûteuse.  Il faudra construire des digues capables de résister un ouragan de force 5, et une zone côtière suffisamment importante sans laquelle la ville tombera dans le golfe éventuellement.  Mais au moins ce qu’il faut faire est reconnu.  (Si cela sera fait est une autre question.)

Mais l’avenir de la ville est indéniablement associé à l’avenir du littoral.   Malheureusement, la question de la côte est compliquée par une divergence de vision (ou manque de vision) et par l’intervention des intérêts spéciaux.    Nous avons essentiellement deux choix : 1. Donner la priorité à l’extraction du pétrole, et à l’urbanisation de la zone côtière; à l’exploitation des ressources naturelles du littoral et à la promotion du développement industriel et résidentiel sans restriction.  Cet alternatif dépend de la construction de digues de plus en plus importantes. Ou  2.  Donner la priorité à la protection de la côte elle–même.  Cette option permettrait d’imaginer que la ville de la Nouvelle-Orléans et les communautés du Sud de la Louisiane existeront dans 100 ans.  C’est la seule façon d’assurer la survie de l’écosystème du littoral.  Le problème avec cette option c’est qu’elle demande quelque chose qui est rarissime en Louisiane : un plan. 

Dans l’absence d’une vision claire et prioritaire, les développeurs immobiliers, les Levée Boards et les 18 ports vont continuer à fonctionner de la même façon, c’est-à-dire dans une concurrence de projets, où les intérêts de chacun et leur influence politique auprès du Corps de Genie détermineront l’avenir du paysage et du pays. 

Dans le désarroi qui a suivi la catastrophe humanitaire de Katrina et de Rita, les questions environnementales à court et à long terme ont été oubliées.  On  cherche à reconstruire, à rebâtir les communautés et les vies.  C’est la reconstruction qui prime.  Dans cette situation confuse et confondante, il existe une proposition de projet qui a passé sous le radar de tout le monde, et qui si implémenté, aurait des conséquences majeures pour le Sud de la Louisiane et pour tous les gens qui y vivent.  Je parle du « Morganza Project ».  Il s’agit de la construction d’une digue qui partirait de Butte La Rose (Paroisse St. Martin) pour descendre jusqu’au Golfe et ensuite remonter jusqu’à Houma. 72 miles (plus de 100 kilomètres) de digues en tout.  Le coût du projet est estimé à 40.5$ millions (ce qui sera certainement le double).  3,743 acres de basses terres seront détruites d’office.  De même, 270,000 autres acres seront affectés.

On prévoit des vannes pour maintenir une communication hydrologique entre les marécages à l’intérieur du système et ceux au Sud, mais il est fort probable que les courants naturels seront détruits.  Sans parler des affluents, des poissons et du plancton.   En plus, le système ignore complètement les courants souterrains de la nappe phréatique qui seront altérés d’une façon inconnue.  

Si ce projet est implémenté, dès le lendemain, les grues arriveront et l’assèchement des marécages débutera.  Ce n’est qu’une partie d’un ambitieux projet de génie civile qui propose d’établir une espèce de Ligne Maginot de la Pearl River jusqu’à Morgan City.   En septembre 2005, on a pu constater ce qu’il risque de se passer sur une terre asséchée sur laquelle on a construit à profusion (Lakeview, Gentilly et New Orleans East et la Paroisse de Saint Bernard) si les digues sont brisées.  En septembre 2005, la crevaison des digues a été provoquée par un ouragan de force 3.  Comme on a déjà vu, les ouragans du futur risquent d’être à la fois plus forts et plus fréquents.   Si le Morganza Project est réalisé, la terre qui se trouve au Nord des digues ressemblera beaucoup à la partie de la Nouvelle-Orléans la plus catastrophée par Katrina, c’est à dire une zone urbaine.   Ce qui arrivera aux terres qui se trouvent au Sud des digues est imprévisible, mais entre le réchauffement de la planète et l’érosion, elles risquent d’avoir complètement disparues d’ici un siècle, surtout comme les digues risquent de constituer un mur hydraulique impénétrable.  Les coûts associés au maintien d’un tel projet sont astronomiques.

L’alternatif est de commencer le processus à l’autre bout.  Au lieu d’essayer d’imposer une camisole de force sur le littoral avec un système de digues qui entourent la région complètement, on pourrait protéger les communautés du Sud de la Louisiane avec un système semblable à celui qui est sensé protéger la Nouvelle-Orléans : des digues périphériques.   Au lieu d’entourer toute la zone, on entoure des endroits précis en fonction de la topographie, protégeant ainsi la terre haute et les collines naturelles.   Ce qui ne veut pas dire que nous vivrons tel le Moyen Age, confiné derrière nos murs, mais avec un point de vue à  long terme basé sur une approche qui tente d’harmoniser notre activité et nos habitations avec l’environnement et les courants hydrologiques naturels, nous avons plus de chance d’assurer la survie de nos communautés.

Le mois prochain : la leçon du Pays-Bas et les alternatifs pour l’avenir.




September 6, 2006

Ceci est le deuxième de quatre rapports qui traitent de l’impact des ouragans Katrina et Rita sur l’environnement et sur la culture humaine du Sud de la Louisiane. 

Beaucoup des idées et la plupart des faits ont été plagiés de CAN WE SAVE NEW ORLEANS par Oliver Houck, publié dans le Tulane Environmental Law Journal, Printemps 2006.  C’est l’essai le mieux informé et le mieux écrit de tout ce que j’ai lu à ce sujet.  Le texte (en Anglais seulement, hélas) est trouvable en cliquant ici

Autre lien fort intéressant, un « time-line » de Katrina sur le site du NOLA.com

Pour des photos des ouragans Katrina et Rita.

Jusqu’à ce que je vois le « time line » de NOLA.com,  je pensais comprendre ce qui s’est passé : la levée (digue) de la 17e rue a pété, laissant quantité d’eau pénétrer dans la ville.  J’ai été surpris d’apprendre que ce qui s’est en fait passé (indiqué clairement par le « time line ») est bien plus compliqué.  Actuellement il y a eu plusieurs brèches.  Selon la maquette, l’arrivée de l’eau dans la ville avait l’allure d’une campagne militaire. L’envahisseur arrivait de toute part dans une attaque coordonnée sur plusieurs fronts.  Les défenses de la ville ont  très vite été dépassées.   La force du raz-de-marée était bien trop importante et les digues n’ont pas pu résister à plusieurs endroits.

Pour mieux comprendre les digues qui protègent la ville de Nouvelle-Orléans à la fois des eaux du fleuve ainsi que des eaux des lacs Pontchartrain et Borne, il est bien de comprendre le fonctionnement de l’agence sensée les maintenir : le Corps de Génie de l’Armée. 

Le Corps de Génie ( U.S. Corps of Engineers) a été créé au début de 19e siècle pour assurer la navigation des cours d’eau à l’intérieur des États-Unis.  La protection contre l’inondation n’était pas sa mission principale.  Elle ne l’est toujours pas d’ailleurs.  Au milieu du 19e siècle, le gouvernement fédéral a cédé le contrôle des digues aux Levée « Boards » locaux (Conseil des digues) dans l’espoir que cette fleur (gérer plus de leurs affaires internes) allait contenter les États du Sud et les garder dans l’Union.  Ce stratège n’a rien fait pour empêcher la Guerre de Sécession, mais depuis, la direction du maintien des digues est partagée entre les Levée « Boards » (gouvernement local) et le Corps de Génie de l’Armée (gouvernement fédérale), sans que ni la responsabilité ni le contrôle soit clairement établie.  Les Levée « Boards » se distinguent par leur népotisme ainsi que par leur incompétence.   Tant qu’au Corps de Génie, il ne se préoccupe pas trop de la question de protection contre l’inondation.  Voici un exemple : en 1999, le Congrès américain a mandaté une étude pour évaluer les coûts attachés aux travaux sur les digues à la Nouvelle-Orléans, en vue de les renforcer au point de pouvoir résister à un ouragan de force 5 (avant septembre, 2005, les digues étaient sensées d’être en mesure de résister à un ouragan de force 3, soit la force de Katrina quand elle a passé sur la ville).  Cette étude avait reçu un budget de 12 millions de dollars.  Quand Katrina a frappé, six ans après le mandat, l’étude n’avait toujours pas débuté.

Il y a dans le sud de la Louisiane une quantité colossale de cours d’eau navigables.  Il y a 18 ports le long du fleuve et le long de la côte.  En plus des complexes gigantesques à Bâton Rouge et à la Nouvelle-Orléans, il existe des ports importants à Nouvelle Ibérie, Houma, Abbeville, Morgan City, Mermentau, Lac Charles, et des moins imposants à Petit Anse, Tigre, Lacarpe, Dulac, Grand Caillou et Segnette.  C’est le Corps de Génie qui maintient ces installations. 

En 1879, suite à plusieurs inondations catastrophiques, le gouvernement américain a créé le Mississippi River Commission à l’intérieur du Corps de Génie.  Cette agence est sensée contrôler les eaux du fleuve.  Depuis sa création, son stratège est de contenir les eaux du Mississippi et de construire des digues de plus en plus hautes; stratège qui a eu des conséquences désastreuses.  En bouchant les affluents, on a petit à petit étranglé les marécages qui dépendent des sédiments transportés par l’inondation printanière.  Ce phénomène d’attrition d’affluents, en combinaison avec l’énorme quantité de canaux creusés depuis 50 ans pour l’exploration pétrolière, est responsable de la disparition d’environ 2000 miles (3200 kilomètres) carrés du littoral. 

En 1917, face aux inondations chroniques, le Congrès américain a donné au Corps de Génie le mandat de construire l’ultime système de digues le long du fleuve.  Dix ans plus tard, le Corps a terminé son travail en assurant le Congrès que sa mission est accomplie.  Le printemps suivant, en 1927, le fleuve déborda et les digues pétèrent, provoquant ainsi la plus grande catastrophe naturelle dans l’histoire des États-Unis.  Plus de 3 millions de personnes sont obligées de fuir l’inondation.  Suite à cette défaillance désastreuse, le concept des digues est révisé.  On finit par construire plusieurs « spillways », c’est-à-dire des cours d’eau qu’on peut contrôler en ouvrant les vannes quand l’eau devient trop haute (Atchafalaya, Bonnet Carré), et en les gardant fermées autrement.  Depuis 1927, le Corps de Génie arrive tant bien que mal à réconcilier ses deux mandats :  maintien des digues en vue de protéger contre l’inondation, et maintien de la navigation libre sur les cours d’eau.  Tout allait bien jusqu’à ce que Katrina vienne foutre la pagaille dans les affaires.

Il n’existe aucune hiérarchie établie entre les agences gouvernementales concernées par la protection contre l’inondation.  Le maintien des digues est administré à la fois par le Corps de Génie de l’Armée, par les délégués au Congrès (« Representatives and Senators ») et par les Levée Districts locaux.   Le Corps des Génies est le seul département de l’armée américaine qui ne répond pas au Pentagone.  Ses patrons sont les politiciens élus.  Cela engendre une forme de conformisme chez les chefs du Corps de Génie, et une attitude de laisser faire. 

Tout allait bien jusqu’aux inondations de 2005.  Suite à Katrina, tous les responsables ont commencé à se cacher les uns derrière les autres.  « Ce n’est pas ma responsabilité » ou bien « On ne m’a pas donné suffisamment de moyens » étaient et demeurent les excuses les plus fréquemment utilisées. 

L’argent dédié au maintien des digues n’est qu’une partie de l’argent dont dispose le Corps pour accomplir tous ses projets : maintien des ports, maintien des cours d’eau navigables, etc.  Le résultat est une espèce de bazar marchand où les politiciens locaux se battent pour emporter le plus de projets possibles.  Exemple :  avant l’ouragan, le Levée District de la Nouvelle-Orléans s’est plaint de deux projets consacrés aux ports de Nouvelle Ibérie et Morgan City.  Résultat :  la délégation louisianaise au Congrès américain a réussi à faire passer une loi accordant plus de projets à la Nouvelle-Orléans, et cela en guise de récompense.  Les multiples projets gérés par le Corps de Génie en Louisiane sont aussi nombreux que des oisillons dans un nid, leurs becs ouverts,  criant pour de la nourriture.  Il n’est pas dans l’intérêt ni du Corps, ni de la délégation louisianaise au Congrès américain, de négliger ces oisillons.  On essaie alors de partager de la façon la plus équitable possible les moyens dont on dispose.  Certains projets sont négligés, comme les digues de la Nouvelle-Orléans par exemple. 
      
Depuis les cinq dernières années, la Louisiane a reçu plus de 2 milliards de dollars du Corps de Génie.   Ce n’est donc pas un problème d’argent, c’est un problème de sa distribution.  La protection des zones urbaines contre l’inondation demeure au fond de la liste des priorités.  Ça ne fait de l’argent pour personne.  Par contre, l’assèchement des cyprières pour les convertir en champs agricoles rapporte beaucoup d’argent, ce qui permet de payer les honoraires des « lobbyists » qui influencent les politiciens, qui influencent le Corps de Génie, marie ron marie ré, marie ron don dé.  Dans le labyrinthe des projets du Corps de Génie en Louisiane, l’argent ne parle pas, il crie.

Le système est tellement absurde qu’on a fini par faciliter plutôt que d’empêcher l’inondation.   En regardant le « time line » de NOLA.com, ce qui est le plus frappant c’est le rôle qu’a joué le MRGO (Mississippi River Gulf Outlet : MR-GO).  Ce canal a été  construit dans le dessein de permettre accès au golfe du Mexique sans avoir à passer par le fleuve. Le système fonctionne magnifiquement bien.  En même temps, on ne pouvait pas faire mieux pour assurer l’inondation de la ville en cas d’un raz-de-marée traversant le Lac Borgne; ce qui fut le cas pendant Katrina.  Le MR-GO a servi d’entonnoir, transportant un mur d’eau directement au centre de la ville de Nouvelle-Orléans, avec les conséquences que l’on connaît.  La délégation louisianaise au Congrès américain a approuvé la construction de ce canal industriel, malgré les plaidoyers des dirigeants de la Paroisse Saint Bernard (qui englobe les villes de Chalmette, Arabi, Mereaux, et Violette, toutes catastrophées par l’ouragan), et le « Lake Ponchartrain Basin Foundation », ainsi que la communauté scientifique.  Le canal est responsable de la perte par érosion de 20,000 acres de la Paroisse St. Bernard.  Il continue d’étrangler l’écosystème du Lac Pontchartrain et est directement responsable de l’inondation de la ville de Nouvelle-Orléans.  Néanmoins, les politiciens continuent à soutenir l’ouverture du canal. L’argent ne parle pas, il crie.  (Au début de septembre, une poursuite a été lancée par les dirigeants de la Paroisse St. Bernard réclamant la fermeture du MR-GO.  À suivre.)

Dans les salons du pouvoir politique en Louisiane, il y a un éléphant qui s’appelle l’Industrie Pétrolière (voir rapport d’Août, 2006).  Il y a aussi un gorille.  Il y a une différence entre les deux.   Tandis qu’on reconnaît l’existence de l’éléphant, on prétend que le gorille n’existe pas.  Le gorille s’appelle Réchauffement de la Planète.

Il y a de plus en plus d’évidence qui lie la violence et la fréquence des cyclones est dû à la hausse de la température des océans causée par l’effet de serre.   Depuis un siècle, il y a eu 18 cyclones majeurs qui ont frappé les États-Unis.  Depuis 10 ans, il y en a eu 10.  Le problème posé pour le sud de la Louisiane n’est pas seulement celui des effets catastrophiques des ouragans, nous en avons toujours connu, mais celui du niveau de la mer qui monte.  Selon les pronostiques, la montée du niveau de la mer sera une conséquence majeure du réchauffement de la planète dans les décennies à venir.  Le niveau des océans risque de monter d’un demi jusqu’à trois pieds.  C’est une très mauvaise nouvelle pour le Sud de la Louisiane.  En plus, la terre du littoral s’entasse.  À cause des effets de l’exploration pétrolière en combinaison avec les digues sur le Mississippi qui empêchent les alluvions de remplir les marécages, les basses terres s’effondrent.  Entre la terre qui coule et le golfe qui monte, le niveau de la mer pourrait monter jusqu’à quatre pieds dans le siècle prochain, créant ainsi une catastrophe aux proportions irrémédiables pour le sud de la Louisiane.   Nous voyons le golfe du Mexique monter de plus en plus vers le Nord.  Avec l’incapacité de la classe politique à adresser ou même à admettre ce problème, on se demande combien de temps est-ce que l’habitation humaine sera encore possible le long de la côte louisianaise?

Les représentants louisianais au Congrès américain se devraient d’être à l’avant-garde du mouvement de protection du littoral louisianais.  Malheureusement c’est le contraire.  L’éléphant (l’industrie pétrolière) n’apprécierait guère cette infidélité.   En novembre 2003, les deux Sénateurs louisianais ont voté contre la proposition McCain-Liberman qui allait établir un plan national pour adresser les problèmes dû aux changements climatologiques, ainsi qu’une amélioration des standards de consommation d’essence.  « L’efficacité énergétique » ne fait pas partie du vocabulaire politique de la Louisiane.   Le ralentissement des effets de serre associée à une réduction de consommation pétrolière ne résonne pas dans l’esprit de la classe politique louisianaise. Sa sensibilité penche du côté des compagnies pétrolières.  On refuse d’admettre que le réchauffement de la planète est directement lié à la perte de la côte.  Cela demeure incompréhensible, dans la mesure où l’infrastructure même de l’industrie pétrolière, des milliers de kilomètres de tuyautage, est aussi à risque.   Nous sommes piégés par une mentalité de profiteur.  Donc, profitons le plus possible et tant pis pour les générations futures.   Tant pis pour la côte, tant pis pour les poissons, tant pis pour les marécages, tant pis pour les alligators et tant pis pour nos petits-enfants.  Quelle connerie. 
      
Le mois prochain : Est-ce qu’une solution existe?




August 2, 2006

Ceci est le premier de quatre rapports qui traitent de l’impact des ouragans Katrina et Rita sur l’environnement et sur la culture humaine du Sud de la Louisiane. 

Beaucoup des idées et la plupart des faits ont été plagiés de CAN WE SAVE NEW ORLEANS par Oliver Houck, publié dans le Tulane Environmental Law Journal, Printemps 2006.  C’est l’essai le mieux informé et le mieux écrit de tout ce que j’ai lu à ce sujet.  Le texte (en Anglais seulement, hélas) est trouvable en cliquant ici

Autre lien fort intéressant, un « time-line » de Katrina sur le site du NOLA.com

Pour des photos des ouragans Katrina et Rita.

Selon les biologistes, ça prendra 3 ans avant que les marais contaminés par l’eau salée des ouragans Katrina et Rita atteignent un état naturel semblable à celui qui existait avant le sinistre. Ça prendra plusieurs années avant que l’énorme quantité de sel soit délavée et que les communautés animales et végétales se rétablissent.  Il me semble qu’une période analogue sera nécessaire pour que la communauté humaine puisse dépasser le choc qui a suivi les ouragans de 2005.

Les efforts de reconstruction sont accablés par la même incompétence, voire négligence, qui a caractérisé les efforts de protection de la population pendant le sinistre.  À ce triste relevé, il faut ajouter la cupidité et le désir flagrant de certains de profiter de la situation.  On estime que les coûts pour les contribuables américains dus aux demandes frauduleuses  et  aux diverses incompétences bureaucratiques seront de l’ordre de 2 milliards de dollars.  En effet, le FEMA (Federal Emergency Management Agency) ne s’est pas donné la peine de vérifier l’information soumise avant de payer des sommes astronomiques.  Plus de 1000 paiements ont été effectués par des personnes utilisant l’identité d’un résident d’une des prisons américaines.   Des paiements d’assurance pour perte de domicile ont été effectués pour des adresses qui n’existaient même pas, etc. etc.  Mais le pire, selon moi, c’est l’incompétence des leaders politiques et leur incapacité d’identifier et de s’adresser aux problèmes de fond.  Dans la folie de la reconstruction, on ne parle même pas des problèmes de base.  On n’admet même pas leur existence.  L’autruche louisianaise a sa tête entassée profondément dans la boue.

Commençons par l’histoire des débris.  Il y a des dizaines de milliers de maisons à la Nouvelle-Orléans qui demeurent intouchées depuis le sinistre.  Elles pourrissent au soleil, attendant qu’on vienne soit les raser ou les retaper.  Les gérants de la ville ont décidé que les déchets de ces maisons seront entassés dans des fosses à l’est de la ville au bord d’une réserve faunique.   Ces maisons contiennent des quantités importantes de produits toxiques, de produits de nettoyage, d’essence, etc.  La création de ce dépositoire, exige que l’on contourne,  voire viole les règlements fédéraux de la protection environnementale; chose qu’apparemment les responsables américains sont prêts à faire.  Il y a plus de mille familles, vietnamiennes pour la plupart, qui habitent à côte du site proposé qui se trouve au bord de Bayou Sauvage, la plus grande réserve faunique urbaine aux Etats-Unis : 9.308 hectares qui abritent quantité d’oiseaux et d’alligators et qui servent de halte migratoire pour des dizaines de milliers de canards et d’oies.   Les fosses destinées à contenir les déchets n’auront pas de mur intérieur de protection.  On prétend que les déchets en question sont « plus propres » que des déchets habituels, et donc pas besoin d’assurer que les produits déposés ne pénètreront pas les marécages avoisinants.  Selon les responsables, les appareils électroniques, les produits de nettoyage, l’eau de javel, les pesticides, les engrais chimiques, etc, ne posent pas de problème. 

Pour la communauté vietnamienne, le projet est une catastrophe.  Pour l’élaborer, le maire de la Nouvelle-Orléans, Ray Nagin a contremandé les règlements de zonage qui interdisent la construction d’un site de déchets à proximité d’une zone résidentielle.  Le site proposé aura une butte de plus de 24 mètres en hauteur, composée des déchets qui surplomberont l’église que la communauté espère construire.  Même avant les ouragans, la Louisiane n’avait pas la meilleure des réputations en ce qui est de la protection environnementale.  Il semble que le peu d’engagement que nous avons connu est tombé, lui aussi, victime de l’ouragan. 

Mais il y a un problème bien plus important, dont personne ne parle, ou plutôt dont personne n’ose parler. Dans les salons du pouvoir politique louisianais, il y a un éléphant.  Il fait peur, donc on le laisse tranquille.  Il faut surtout ne pas le mettre en colère, car l’éléphant est très riche et peut être très généreux. Mais aussi il peut être très méchant.   L’éléphant s’appelle « L’industrie pétrolière ».   Bien que le pétrole soit exploité en Louisiane depuis le début du 20e siècle, ce n’est que pendant les années 40 que la technologie de puits de forage submersible s’est développée.  L’évolution de cette technologie fut accompagnée par le creusage d’un labyrinthe de canaux le long du littoral.  Ces canaux servaient (servent) essentiellement à donner accès aux puits qui se trouvent dans les marais.   L’impact qu’ont ces canaux sur l’environnement naturel est à la fois immense et catastrophique. 

La superficie initiale occupée par un canal n’est pas le gros du problème, c’est ce qui en suit.  Largement à cause des remous causés par les bateaux, les bords deviennent de plus en plus érodés, et les canaux de plus en plus larges.  En plus, les levées qui longent les canaux, faites de la matière déplacée, empêchent l’égouttement.  Sur un bord, le marécage est asséché alors que de l’autre, il est noyé.  Le marais est transformé, et pour le pire. Le canal permet à l’eau salée du Golfe de pénétrer dans un environnement d’eau douce.  Les herbes meurent, les masses de racines sont détruites, et la terre s’effrite.  Dans les années quatre-vingt, on perdait plus de 50 milles carrés (80 kilomètres carrés) du littoral par an.  Aujourd’hui il semble que le taux soit descendu à 20 à 25 milles carrés par an (plus de 30 kilomètres carrés, soit un terrain de tennis tous les trois minutes).  En plus des canaux de navigation majeure, on trouve plus de 8000 milles de canaux d’exploration, ce qui fait plus de 10 000 milles (16 000 kilomètres) en tout, et ils sont tous en train de s’éroder.  Plus de 50% de la perte du littoral est directement liée à l’exploration pétrolière. Les pertes sont sur l’ordre de 90% dans les zones les plus exploitées.   Et le plus étonnant c’est que personne n’en parle.  Jamais. 

Il y a environ 70 ans, l’État de la Louisiane a conclu une entente tacite avec l’industrie pétrolière.  L’État allait recevoir une partie des gains et l’industrie allait pouvoir faire ce qu’elle voulait.  On aurait pu exiger que les canaux d’exploration soient remplis une fois leur utilisation terminée.  On aurait pu exiger que la matière déplacée soit épaillée à travers le marécage plutôt que de se faire empiler en levée.  On aurait même pu exiger que les compagnies d’exploration se rendent à leurs sites par des véhicules capables de passer par-dessus les marécages, des véhicules qui existent depuis des décennies.  Tant de solutions possibles qui n’ont jamais été exploitées.   L’éléphant est riche et il est caractériel, mieux vaut le laisser tranquille.   Par conséquent, des kilomètres de marécages qui servaient de tampon entre le golfe et la ville de Nouvelle-Orléans ont disparu.  La catastrophe de Katrina aurait pu être mitigée par une zone de marécage plus importante que celle qui reste. 

Les canaux ne sont pas les seuls coupables dans la perte du littoral.  Le Corps de Génie de l’Armée et les digues le long du Mississippi ont leur part de responsabilité.  Nous allons en parler dans un prochain rapport. 

Autre chose dont personne ne parle : lors de l’ouragan Katrina, les réservoirs de pétrole brut de la compagnie Murphy Oil dans la Paroisse Saint Bernard ont été brisés, lâchant ainsi quantité de pétrole dans l’environnement.  Les sauveteurs qui sont descendus pour aider les gens naufragés ont été assaillis par les vapeurs.  Plus au sud, il a y eu des rapports d’une fuite qui a contaminé un territoire plus vaste que celui contaminé par le Exxon Valez.  Mais ça, on n’en entend pas parler.  Il ne faut surtout pas déranger l’éléphant. 

Les ressources du gouvernement américain ont été déployées pour venir en aide aux compagnies pétrolières.  Il fallait protéger les puits de forage et les milliers de kilomètres de tuyautage.  L’aide fut rapide et généreuse.  Par contre l’aide aux victimes est arrivée (et continue d’arriver) au compte-goutte; si elle n’arrive point.  Dans la paroisse (comté) de Caméron, la population se sent abandonnée.  Avec une population de 10 000, son appui n’est pas suffisant pour mériter l‘attention des puissances politiques.  Ils sont pêcheurs, agriculteurs et éleveurs.  Il aurait mieux fallu qu’ils soient propriétaires de puits de pétrole.  Ceux-là n’ont pas besoin de quémander de l’aide.

Le littoral de la Louisiane disparaît à une vitesse alarmante.   Avec la disparition de la côte disparaissent plusieurs trésors qui en dépendent :  la culture humaine métissée des marécages, l’abondance de la pêche (la côte de la basse Louisiane est la zone de pendaison pour la plupart des poissons et des crustacés du Golfe du Mexique), et un tampon efficace contre les ravages des cyclones. Ce qui est encore plus dérangeant, c’est que l’industrie pétrolière, responsable en grande mesure de la catastrophe écologique du sud de la Louisiane, n’accepte aucune responsabilité.  On ne la demande même pas de le faire.

Le mois prochain : le Corps de Génie et la protection des digues.




July 5, 2006

La première fois que j’ai rencontré Jackie Vautour, c’était en 1977.  J’étais en tournée permanente à cette époque, naviguant dans le « Triangle Franco » entre la Louisiane, l’Acadie et le Québec.  Suite à ma première visite en août 1975, je retournais en Acadie régulièrement pour me présenter au Cachot de l’Université de Moncton.  Les amis que je me suis faits à l’époque allaient influencer considérablement ma pensée de militant francophone.  Gérald LeBlanc, Rhèal Drisdelle, Laurent Comeau et d’autres m’ont fait connaître la réalité acadienne de ma génération.  L’esprit contestataire qui animait ces gens, devenus mes amis, résonnait dans mon coeur.  On n’était pas loin de l’épisode de la « tête de cochon » quand des manifestants ont envahi la mairie de Moncton pour poser une tête de cochon sur le bureau du maire Jones, francophobe notoire.  Inspirés par le militantisme des Québécois ainsi que par la contre-culture américaine, les jeunes Acadiens refusaient le statut de deuxième zone et le mépris de la classe dirigeante anglophone.  Ils revendiquaient une reconnaissance de leurs droits linguistiques et autres.  My kind-a-people.     

Lors d’un de ces voyages en Acadie, on m’a sollicité pour participer à une soirée levée de fonds au soutien des expropriés de Kouchibouguac.  La création de ce parc national canadien avait provoqué beaucoup de bouleversements dans la société acadienne du Nouveau-Brunswick.  On parlait d’une deuxième Déportation.  250 familles ont été expropriés pour la création du parc.  Ils étaient, pour la plupart, des gens pauvres et mal instruits  Le gouvernement les traitait avec indifférence et dédain.  J’ai compris plus tard que la situation était plus compliquée que cela et qu’en fait la création du parc était motivé par un désir sincère d’améliorer la qualité de vie de la région. Cependant, ça tourna au mal, surtout pour les expropriés qui subirent un déracinement dont la plupart ne se remirent jamais.  J’ai été outré par cette injustice.   Le porte-parole des expropriés s’appelle Jackie Vautour.  C’est comme ça que j’ai découvert l’histoire de ce monsieur, de ce résistant, qui a été propulsé, malgré lui, dans une lutte contre le système et contre le gouvernement; lutte à laquelle il a consacré sa vie.

Je n’ai pas trop de souvenirs de ma première rencontre avec Jackie Vautour.  À voir les photos, on voit un petit monsieur chauve, bien habillé avec une moustache Fu Manchu.  Je ne me souviens pas de son discours, mais j’ai été suffisamment marqué pour composer une chanson, La Ballade de Jackie Vautour. À cette époque, la controverse du parc Kouchibouguac était encore très chaude.  Bien que ça faisait presque dix ans que l’histoire avait débuté, les émotions étaient encore très vives.  Jackie, sa famille et un contingent de « purs et durs » squattaient encore leurs terres à l’intérieur du parc, des terres dont ils n’avaient plus le titre de propriété. 

Comme tout le monde résidant à l’intérieur de ce qui allait devenir le parc, Jackie Vautour reçut une offre du gouvernement pour l’acquisition de ses terres.  Il possédait 60 acres le long de la rivière Fontaine où était installé son domicile en plus de 54 acres sur la plaine Carrigan.  Le 2 septembre 1970, on lui offrit $12,100 pour le tout, somme qu’il refusa.  Selon la pratique courante, on augmenta l’offre de 10% sans difficulté.  Les négociateurs du gouvernement, des jeunes sans expérience, avaient l’autorisation d’augmenter de 10%, mais sans plus.  Jackie Vautour  refusa de nouveau l’augmentation de $13,310.  Selon lui, sa terre valait $63,000.

Dans une procédure biaisée, on lui fit une nouvelle évaluation au montant de $18,470.  La procédure était injuste car les expropriés qui ont refusé l’offre du gouvernement ont eu droit à une deuxième évaluation sur des bases différentes, évaluation à laquelle ceux qui avaient accepté la première offre n’ont pas eu droit.  En fait, ceux qui refusaient la première offre, comme Jackie Vautour, recevaient des meilleurs prix pour leurs terres.  Dans son cas, cependant, l’augmentation proposée ne servait pas à grande chose.  Il la refusa de nouveau, choisissant de passer devant le Land Compensation Board. 

Le 29 mars 1974, le gouvernement lui offrit $20,760 plus intérêt de 5% comptabilisés à partir du 2 septembre, 1970.  On lui envoya un chèque au montant de $21,157.50 qu’il refusa.  Il refusa également les bénéfices du programme de relogement ainsi que la compensation pour la pêche.  Les positions se durcirent.  Accusé d’intransigeance par certains et célébré comme un David acadien se battant contre le Goliath du gouvernement par d’autres, Jackie Vautour avait atteint un point de non retour.  À moment donné dans cette triste histoire, il a décidé qu’il n’allait jamais reculer, coûte que coûte.  De moins en moins de gens semblaient prêts à le suivre.  Peu importe, il allait se battre jusqu’au bout.

Les 23 août 1974, le conseiller juridique du ministère des Ressources naturelles, M. P.A. MacNutt écrit à Jackie Vautour lui demandant d’évacuer la propriété avant le 30 septembre.  Quelques semaines plus tard, Jackie Vautour  demande une transcription de l’audience. On ne lui répond que le 18 avril, pour l’informer que la transcription avait été perdue. Le 24 août, un an après sa première lettre, M. MacNutt écrit de nouveau à Jackie Vautour, lui enjoignant de quitter les lieux.  M. MacNutt l’informe que le ministère l’avait pourvu d’instructions en vue d’obtenir une injonction pour le faire sortir.  Cette lettre est livrée en mains propres.  L’enveloppe contenait encore un chèque.  Jackie Vautour retourne le chèque ainsi que la lettre le lendemain,

Le 5 septembre 1975, quelques semaines après ma première visite en Acadie, Jackie Vautour écrit au ministère pour exprimer son désaccord concernant l’évaluation de sa terre et sa frustration de ne pas pouvoir obtenir la transcription de l’audience du Land Compensation Board.  Une nouvelle audience est convoquée. Elle rend sa décision le 31 janvier 1976.  Elle donne raison aux évaluations précédentes, proposant un montant légèrement moindre, plus intérêts. L’offre du gouvernement se chiffrait à $23,178.  Jackie Vautour interjette un appel à la cour Suprême du Nouveau-Brunswick le 6 avril 1978, qu’il laisse tomber plus tard.  Entre temps, les évènements allaient donner une tournure bien plus dramatique à l’histoire. 

En même temps que le Land Compensation Board se préparait pour cette nouvelle séance, le gouvernement décide de sortir Jackie Vautour et sa famille de force.  Un mandat d’éviction est émis le 5 novembre 1976.  Vers 9h du matin, les forces policières arrivent chez Jackie.  Il n’était pas là.  Rappelé sur les lieux, il est arrêté avec ses fils.  Pendant sa détention, le contenu de sa maison est chargé dans un camion et la maison est rasée.  Aucune accusation n’est portée contre Jackie.  Les effets ménagers et leurs vêtements sont posés en entrepôt.  La famille est transportée à Richiboutou et logée au motel l’Habitant aux frais du gouvernement.

Par pur hasard, une voisine se promenait avec une caméra Super 8.  Elle était partie rejoindre son mari qui venait d’abattre un orignal.  En passant devant la propriété des Vautour, elle  voit le bulldozer détruire la maison et filme le tout.
Plus tard, ses images allaient faire partie d’un film produit par l’Office National du Film, bureau de Moncton.  Ce film allait chauffer les esprits et déranger plus d’un fonctionnaire.  Peu de temps après, on commence une purge au sein du gouvernement.  Le bureau de l’ONF est fermé, et le CRASE est démantelé. 

Le Conseil Régional du Sud-ouest du Nouveau-Brunswick (CRASE) était une agence du gouvernement provincial sensée venir en aide aux habitants.  La fonction bienveillante d’origine avait pris de l’ampleur pendant la crise de Kouchibouguac.  Le contrôle CRASE comme celui du CRIN (Conseil Régional du Nord-est) s’était fait arracher des mains de l’élite acadienne (prêtres et politiciens) par les pêcheurs, les bûcherons et les étudiants de l’Université de Moncton.  Bien que le CRASE ait continué ses programmes d’animation sociale, il avait, selon le gouvernement, dépassé son mandat pour soutenir, voir inciter, les expropriés de Kouchibouguac.  Ainsi, le gouvernement se trouvait dans la position peu enviable de financer ses propres adversaires.  Certains prétendent que sans le CRASE, Jackie Vautour n’aurait jamais pu monter sa résistance.  En fait les employés du CRASE étaient venus en aide à tous ceux qui leur en ont demandé.  Il était évident que les dirigeants du CRASE, Paul-Eugène LeBlanc et Gilles Thériault notamment, avaient appris aux expropriés à mieux utiliser les moyens de communication médiatique, etc.  Mais il est à souligner que le CRASE n’a jamais dirigé la révolte.  En arrivant à Kouchibouguac, ces jeunes gens, dont plusieurs sont devenus mes amis, ont mis leurs compétences au service des expropriés.  Éduqués et avec une sophistication née de leur expérience urbaine (Moncton), ils ont aidé les expropriés à gérer leurs revendications, sans plus. 

À Richibouctou, les affaires allaient mal.  Le propriétaire du motel l’Habitant était assez mécontent de ses invités Vautour, surtout quand le gouvernement cesse de payer la chambre.  Jackie Vautour refuse également.  Le 8 mars 1977, le sheriff du comté de Kent sort la famille de force.  À 4h du matin, il arrive accompagné par un contingent de la GRC (Gendarmerie Royale du Canada).  À l’odeur de gaz à lacrymogène, Jackie Vautour, sa femme et ses enfants sont sortis du motel de force.  Jackie Vautour et trois de ses fils sont arrêtés.  La lutte juridique de Jackie Vautour venait de prendre un nouveau tournant.   À l’audition préliminaire du 29 novembre, on découvre que le policier qui avait assermentés les informations de l’arrêt n’était pas sur les lieux le jour de l’incident.  Les accusés sont relâchés. Mais l’histoire n’est pas finie, loin de là.
        
En juillet 1978, Jackie Vautour, sa famille, et huit autres résidants du parc retournent s’installer sur les lieux.  Bien qu’ils ne possédassent plus de maison, ils étaient cependant déterminés à y rester.  Les agents du gouvernement pensaient que l’hiver allait régler le problème.  L’idée que Jackie Vautour, sa famille et ses amis étaient de passer l’hiver sous la tente paraissait invraisemblable aux yeux du gouvernement.  Le froid allait faire ce que les forces de l’ordre n’arrivaient pas à faire.  C’était en 1978.  Aujourd’hui,  bien tôt trente ans plus tard, Jackie Vautour habite encore au bord du ruisseau Claire Fontaine, au milieu d’un parc national. 
        
Le 6 avril, 1978, le gouvernement du Nouveau-Brunswick transfère la propriété de Jackie Vautour au gouvernement du Canada.  Selon le gouvernement, il n’était plus chez lui.  À cette période, Jackie Vautour réussit à faire signer une pétition par 602 expropriés; une pétition qui réclamait leur retour sur les terres.  Le nombre de ménages signataires était de 152, soit 66.7% des familles expropriées.  Selon le rapport de la Commission Spéciale de 1980, cette pétition n’avait pas de valeur.  On explique que les gens ont signé par crainte de Jackie Vautour ou dans l’espoir d’augmenter les indemnisations.  On soupçonnait les gens de tout sauf d’exprimer leurs vrais sentiments.  Pour le gouvernement, l’histoire était close. 
        
La Commission Spéciale est formée le 15 mai 1980, par le ministre de l’Environnement du Canada, John Roberts, et le Premier ministre du Nouveau-Brunswick, Richard Hatfield.   L’enquête faisait suite à la décision de la Cour Suprême du Canada qui refusait d’examiner le jugement de la Cour d’appel du Nouveau-Brunswick confirmant le jugement d’expulsion de M. le juge Stuart Stratton contre les anciens résidents réinstallés dans le parc.  La Commission a siégé pendant des mois, passant plus de 250 personnes en interview.
Malgré la sensibilité des commissionnaires envers les expropriés, il est évident que cette commission n’était qu’un jeu de miroirs, une illusion de « fairplay » de la part des gouvernements.  En effet, on n’a jamais admis la possibilité que le gouvernement ait eu tort d’exproprier.  Les évaluations ont été revues à la hausse et on a fourni plusieurs recommandations.  Mais on n’a jamais remis en question la politique de base : qu’un gouvernement puisse exproprier à sa guise quelque soit la valeur de projet en question.  En parlant de la création du Parc, Roméo LeBlanc, politicien acadien, ministre canadien à l’époque, et éventuel Gouverneur Général du Canada,  explique qu’une fois que la machinerie bureaucratique s’était mise en branle, il n’y avait rien qui pouvait l’arrêter (propos cueilli par le journaliste Achille Michaud).
        
Dans l’intervalle, la Cour d’appel du Nouveau-Brunswick avait entendu l’appel sur la légalité de l’éviction, et le 28 décembre 1979, elle rend son jugement en faveur du gouvernement.  Une tentative d’appel à la Cour Suprême du Canada est initiée.  Le 17 mars 1980, cette Cour refuse d’entendre la cause. 
        
Le lendemain de cette décision, des coups de feu sont tirés à travers la porte principale de l’édifice du Parc.  Le 27 mars 1980, des protestataires barricadent le Parc et forcent les employés de fuir.   Le 2 avril, les autorités du Parc tentent de rouvrir les bureaux.  Le lendemain, plus de 200 personnes manifestent.  Gaz lacrymogène, émeute, violence.  Les bureaux du Parc sont assaillis à coups de pierres. 
        
Des manifestations se sont produit partout en Acadie.  À Shédiac, Roméo LeBlanc, le ministre canadien des Pêches à l’époque, intervient pour calmer la foule.  À Kouchibouguac, des expropriés occupent leurs terres et brûlent Louis Robichaud en effigie.   Le 23 avril, une manifestation violente s’est produit.  Bernard Léger, animateur social de la Société Acadienne du Nouveau-Brunswick, réclame la fermeture du Parc auprès du surintendant.  Le refus déclanche la bagarre.  Deux voitures de police sont renversées et mises à sacre.  Plusieurs manifestants sont arrêtés et condamnés à la prison. 
        
En réponse à ces évènements, les gouvernements sont créée la Commission Spéciale, une campagne de propagande autant qu’un effort pour rectifier la situation.  La Commission rend son rapport en octobre 1981.   Les indemnisations sont augmentées.   On sympathise avec les expropriés.  Jackie Vautour, cependant, est châtié. Un chapitre, sur onze, lui est consacré.  À la fin du compte, 250 familles, plus de 1200 personnes, ont eu leurs vies bouleversées.  Certains s’en sortent bien.  Mais la plupart ne s’en remettent jamais. 
        
Aujourd’hui, trente (30) ans plus tard, le Nouveau-Brunswick essaie d’oublier.  Il y a un magnifique parc dans le Compté de Kent; un endroit serein même en saison touristique.   Malheureusement les bienfaits économiques et sociaux ne se sont jamais produits.   Le Comté demeure pauvre.  Le Parc n’a jamais créé la manne économique souhaitée.  Les mères et les pères de famille de l’époque sont maintenant vielles et vieux.  Beaucoup sont morts. 
        
Ça fait plus de 25 ans depuis le rapport de la Commission spéciale.  Ce   document devait clore l’histoire.  Mais Jackie Vautour vit encore dans le Parc, sa vie ruinée par un gouvernement insensible.   Aucun des participants à cette tragédie grecque à l’acadienne n’a pas été profondément touché par cette histoire, même ceux du côté du gouvernement. La plupart des fonctionnaires de l’époque regrettent.  La plupart d’entre eux parlent de Jackie Vautour avec beaucoup de respect.  Certains l’attaquent encore, comme pour se laver la conscience.  On le tient responsable de la violence des évènements, causée selon eux par son entêtement.  D’autres admirent sa ténacité. Tant qu’aux expropriés, ils sont nombreux à dire que s’ils avaient eu le courage de Jackie Vautour, les choses ne seraient pas passées ainsi.  Tant qu’à lui, tout ce qu’il voulait et tout ce qu’il souhaite encore c’est de rester chez lui.
        
En 1998, Jackie Vautour et sa femme, Yvonne, sont arrêtés par des agents de Parcs Canada.  Ils pêchaient des coques (coquillages) à l’intérieur du Parc.  Il y a eu bagarre.  Jackie Vautour passe 6 mois en prison, sa femme 1 mois.  Il avait 72 ans.  Elle un peu moins.
        
Ils sont encore dans la Parc, habitant une cabane avec un poêle en bois et un toit qui coule.  La maison n’est pas assez grande pour contenir la famille à Noël.  Jackie passe son temps à couper du bois.  Il en a assez pour plusieurs hivers.  Au fur et à mesure des années, ses camarades l’ont lâché.  Personne n’était capable de le suivre.  Aujourd’hui, il lutte dans la solitude.  Il espère que ses avocats vont enfin pouvoir lui obtenir justice.  Remarquablement, il n’a jamais perdu confiance dans le système juridique.  Il croit encore qu’un jour la justice lui sera rendu.
        
La dernière fois que j’ai vu Jackie Vautour, c’était une belle journée d’été.  Pour une fois, on ne parla pas de son prochain procès.  On se raconta des histoires d’habitant.  Je lui ai conté mon aventure avec un serpent suite aux ouragans.  Il m’a conté ses aventures avec un ours au printemps dernier.  Il ne peut plus chasser comme il aimait tant le faire.  Harcelé constamment par la GRC, il est obligé de se tenir tout près de la cabane.  À 78 ans, il est un peu usé par le temps, mais encore capable de bûcher du bois comme un diable.  Il est toujours bien habillé.  Il parle doucement.  Je ne l’ai jamais entendu attaquer personne.  Son ennemi est le système.  Son arme n’est jamais loin.
        
Tant qu’au gouvernement, on le laisse tranquille.  Politique d’usure.  On espère qu’il va mourir et qu’on pourra enfin enterrer cette histoire.  La GRC n’ose pas le déloger.  On ne voudrait pas ramener cette histoire sur les nouvelles du soir.  Surtout quand cela possibilité de résistance armée existe.  Mieux vaut laisser Kouchibouguac tranquille, et Jackie Vautour périr dans l’oubli.
        
En rentrant dans le Parc, il y a un grand panneau qui interdit  la « livraison d’aucune marchandise à l’intérieur du Parc sans la permission du surintendant ».  Le message est destiné à ceux qui pense aider Jackie Vautour. L’année passée on a livré une cabane à Jackie Vautour.  Ça lui sert de toilette extérieure.  Le livreur, qui habite un village avoisinant, a été arrêté.  Question de respecter la loi.  Et si l’on respectait les gens pour une fois?




June 8, 2006

L’idée était celle du premier Premier Ministre acadien du Nouveau-Brunswick, Louis Robichaud, ou bien de quelqu’un de très haut placé dans son entourage. À cette époque, le comté de Kent était un des plus pauvres au Canada. Il y avait quelques villages plutôt prospères, mais la plupart de la population était ancrée dans une pauvreté chronique. Une étude de 1968 sur145 foyers de la région a révélé que seulement 23% des maisons avaient des toilettes intérieures, que seulement 22% avaient de l’eau chaude courante avec baignoire ou douche, et qu’uniquement 36% avaient de l’eau courante froide. 58% des adultes étaient mariés et 53% des célibataires n’avaient que 6 années de scolarité ou moins et étaient pour ainsi dire illettrés.

Avec la création d’un parc national, on pensait qu’on allait non seulement préserver la beauté naturelle de la région pour les générations futures, mais on voulait surtout stimuler l’économie locale et encourager le développement économique si cher aux politiciens. Le parc allait promouvoir la région, mettant ainsi fin à la pauvreté matérielle, tout en assurant le bien être des résidents. Une solution louable à une situation difficile. Un cadeau du ciel et du gouvernement. Malheureusement, ça ne s’est pas passé tel que prévu.

Une entente entre les gouvernements provincial et fédéral fut signé le 13 octobre 1969. Selon les conditions, le gouvernement du Nouveau-Brunswick devait rendre à Parcs Canada la terre destinée à la création d’un espace vert. De ce fait donc, il revenait au Nouveau-Brunswick la tache d’exproprier les résidents. Sur ce point, le ministre canadien responsable du dossier, Jean Chrétien, demeura inflexible. Il y eut plusieurs problèmes, notamment à Banff en Alberta, où l’on a permit aux résidents de rester à l’intérieur d’un parc national. Au Nouveau-Brunswick cependant, il n’en était pas question. Les gens devaient partir. Point.

Le rapport préliminaire du 16 mars 1967 estimait que la somme de $2.790.100,00 (près de 3 millions de dollars) était nécessaire pour l’acquisition des terres. Selon un témoin oculaire, c’est Louis Robichaud lui-même qui coupa la somme en deux. Les fonctionnaires chargés de l’expropriation allouèrent la moitié de la somme originale. Cependant, ce montant fut dépensé dans la première des trois phases prévues (les secondes et troisièmes phases furent consolidées dans le but d’accélérer ce qui devint un processus des plus controversé). Au bout du compte, l’acquisition des terres coûta plus de 4.5 millions. En 1979, plus de 11 millions avaient été dépensés par les deux gouvernements pour l’indemnisation, les coûts de construction et les programmes destinés aux expropriés. Dès le début, la création du parc, qu’on a fini par appeler Kouchibouguac, fut caractérisée par l’incompétence et l’indifférence à l’égard des résidents.

La bureaucratie à Frederickton était à la fois géographiquement et émotionnellement éloignée du processus. Les responsabilités furent mal définies et partagées entre plusieurs agences. Les fonctionnaires provinciaux et fédéraux se croisaient dans le tunnel, sans rien de plus. Et surtout, la décision de créer un parc fut prise en l’absence d’une étude compréhensive. Les fonctionnaires chargés de la mission n’eurent peu ou pas d’influence sur les décisions prises à Frederickton. Ils devaient suivre les directives conçues par des gens loin de la situation. En plus, la plupart des fonctionnaires qui traitaient avec les résidents étaient jeunes et sans expérience. Cette inexpérience choqua les expropriés. De ce fait, l’expropriation, entreprise déjà délicate, fut extrêmement difficile; comme du sel jeté sur une blessure. Le fait que beaucoup de fonctionnaires étaient monolingue anglophone n’aida pas non plus à la situation. La plupart des expropriés étaient Acadien, et donc francophone. Les interlocuteurs ne se comprenaient même pas.

Dans la première phase de ce qui allait rapidement devenir une tragédie grecque à l’acadienne; plusieurs spéculateurs, dans un effort de profiter de la situation, achetèrent des terres qu’ils savaient destinées aux phases suivantes. Les estimations de la première phase furent relativement généreuses. Les estimations des phases suivantes furent moindres, ce qui provoqua la rancoeur des habitants. Le processus lui-même fut insultant. Les résidents étaient convoqués au bureau du parc à Richibouctou. Là, ils recevaient une offre écrite à la main sur une feuille de papier ordinaire. Le comportement des « négociateurs » était méprisant. Les résidents, troublés, étatient confrontés à la dure attitude du «take it or leave it ». On leurs expliqua que s’ils n’acceptaient pas l’offre du gouvernement, ils auraient à s’embarquer dans un procès juridique pour lequel la plupart, sinon tous, étaient mal préparés. L’intimidation n’étant pas une politique officielle, les « négociateurs » prirent cependant avantage de l’inexpérience des expropriés ainsi que de leur manque d’instruction. Tant qu’aux résidents, ils demeurèrent confus et apeurés. Beaucoup d’entre eux acceptèrent la proposition du gouvernement avec résignation, mais non sans rancoeur.

Les estimations étaient problématiques. Avant la création du parc, la région était isolée et la valeur immobilière demeurait relativement basse. Il y avait peu de ventes sur lesquelles on pouvait baser une estimation. Le problème fut d’autant plus difficile à cause que les évaluateurs étaient en même temps des fonctionnaires du gouvernement. Il n’y eu pas d’évaluation indépendante. Les fonctionnaires se trouvèrent dans un conflit d’intérêt classique. Leur travail principal consistait à respecter le budget établi. Une fois l’offre faite, les « négociateurs » étaient contraints de ne pas dépasser une augmentation de 10%. Pour les expropriés, un refus de cette offre impliqua une convocation directe du Compensation Board. Dans ce cas échéant, une autre estimation fut posée, mais selon d’autres critères. Par conséquent, les règles n’étaient pas les mêmes pour ceux qui ont accepté l’offre originale et ceux qui l’ont refusé.

L’acte d’expropriation en vigueur au Nouveau-Brunswick à cette époque spécifiait qu’une terre pouvait être appropriée par le gouvernement par un simple Order in Council enregistré au bureau provincial du comté. Le titre de la terre passait ainsi du propriétaire à la Couronne en droit de la province. Aucune notice ne n’était requise. Ce qui est assez dur, mais le pire c’est que l’acte d’expropriation ne tenait pas compte des conséquences sociales d’une telle mesure. Les expropriés étaient donc confrontés à une bureaucratie méprisante dont la préoccupation principale était de respecter le budget. Il n’y eut aucun souci d’aider les gens à passer à travers ce qui fut pour tous une situation extrêmement pénible et déshumanisante. Obligés de quitter leurs terres, ils n’étaient aucunement préparés à faire face à leur nouvelle situation. Ils se sentirent impuissants face au gouvernement, et méfiants. Des rumeurs se répandaient dans une espèce de tourbillon nourri par de la jalousie et la peur. Les voisins se méfiaient les uns des autres. Les familles étaient déchirées. Personne ne se sentait à l’aise.

Le pire pour les expropriés était d’abandonner leur mode de vie. Bien que matériellement pauvres, ils vivaient dans un espace naturel apparemment illimité, près de la nature. La chasse et la pêche faisant partie intégrale de leurs vies. Déracinés et exilés, ils se sentaient isolés socialement et méprisés par leurs nouveaux voisins. L’indemnisation qu’ils ont reçu (en liquide) représentait une somme bien plus importante qu’ils n’avaient jamais connu. Mais, cela ne dura pas très longtemps. La plupart se trouvèrent rapidement dans une situation très précaire. Une fois une nouvelle maison achetée, certes plus « confortable » que celle d’avant, il ne leur resta que très peu. De même, des marchants locaux les assaillirent avec des propositions de motoneiges et de machines à laver. La plupart ont tout dépensé en l’espace d’une année. Loin de leur terre, ils ne pouvaient plus compter sur la chasse et la pêche pour s’alimenter.

En1972, la situation était devenue critique. Le plus grand problème fut la compensation pour « perte de revenue». À l’intérieur du parc, la chasse et la pêche étaient interdites, ce qui posa un problème vital pour les pêcheurs commerciaux. Le gouvernement présuma qu’ils allaient tout simplement déménager. Cependant, on ne comprenait pas le fond du problème : que les pêcheurs ne seront pas reçus à bras ouverts sur un autre territoire. L’espace au quai et les coûts du fuel ajoutèrent au problème.

Le 23 mai 1972, le parc fut occupé par un groupe d’approximativement 80 pêcheurs qui contestaient la compensation offerte par le gouvernement qu’ils jugeaient inadéquate. Il y eut aussi du mécontentement à cause de la politique d’embauche au parc puisque souvent les emplois étaient offerts à des étrangers plutôt qu’aux expropriés. Les pêcheurs réclamaient une compensation uniforme plutôt qu’une compensation basée sur le revenu individuel, en estimant qu’ils avaient tous perdus la même possibilité de gagner leur vie. Des incendies d’origine criminelle ont surgi dans le parc.

Les manifestants ont occupé le parc jusqu’au 4 juin, 1974. Quelques jours plus tard, un comité de 5 pêcheurs a présenté une pétition signée par 175 de leurs homologues réclamant une compensation uniforme. Dans les mois qui ont suivi, le gouvernement tergiversait. Finalement, en janvier 1973, les présidents des Comités des Citoyens de Claire Fontaine et de Cap St. Louis, Jackie Vautour et Oscar Doucet, ont envoyé un télégramme à Jean Chrétien exigeant une réponse avant le 15 janvier. Quand la date limite est passé sans réponse, approximativement 200 manifestants ont occupé le parc de nouveau le 20 janvier. Les employés ont été évacués sous la garde de policier attelés en habit anti-émeute accompagnés de chiens d’attaque. Le 31 janvier, Jean Chrétien a proposé une « offre ultime ». Plusieurs pêcheurs l’ont accepté, mais la plupart demeuraient insatisfaits; et le parc restait barricadé.

En avril 1973, un arbitre, choisi par commun accord, a été nommé. Camille Richard a été chargé de trouver une solution au conflit dans une ambiance qui était demeurée très tendue. Plusieurs bagarres ont éclaté entre les résidents du parc et les employées. Le 17 juillet, M. Richard a présenté ses recommandations. Il a constaté qu’il était impossible d’évaluer la perte précise de revenue. Il a recommandé alors que la compensation soit accordée sur une base uniforme. Il a recommandé également que les limites du parc soient modifiées pour permettre la pêche commerciale dans des zones autrement interdites. Le 25 juillet, les pêcheurs ont accepté les recommandations et le 30 juillet, 1973, le parc a ouvert de nouveau ses portes.

Bien que le pire de la crise ait passé, des problèmes considérables demeuraient. Les sentiments étaient encore très à vif. Plusieurs résidents qui habitaient encore à l’intérieur du parc refusaient de partir. Ces gens et leur lutte allaient devenir le épicentre de la tempête qui continué à bouleverser la région. À leur tête se trouvait un homme dont le nom allait devenir synonyme de résistance, John L. « Jackie Vautour ». Son histoire le mois prochain.




May 3, 2006

Je suis le descendant d’agriculteurs.  Depuis des siècles, voir un millénaire, ma famille, comme la plupart des gens sur la planète, a survécu grâce au labeur de la terre.  En Louisiane, en Acadie, dans l’ancienne  France, comme dans la Gaule, mes ancêtres pratiquaient l’agriculture  pour survivre.  C’est le cas de la plupart de l’humanité  depuis que l’homme à découvert qu’il pouvait se nourrir en faisant pousser la graine.  J’habite une région où l’agriculture reste la partie de l’économie la plus importante.  Entourée de champs de canne à sucre, de savanes et de pâturage, l’agriculture est omniprésente dans ma vie.  Mais il me semble qu’elle ne représente plus ce que ça représentait pour mes grands-pères.  Notre société a franchi un seuil dans le courant de ma vie, et la nature de l’agriculture, la plus ancienne et la plus fondamentale industrie dans notre civilisation, fut altérée d’une façon difficile à évaluer et dont l’avenir est devenu impossible à prévoir.

La vie du fermier a toujours été dure.  Les imprévus du climat sont toujours à l’affût.  S’il pleut quand il le faut, et pas trop souvent, s’il ne fait ni trop chaud, ni trop froid, si les insectes ne viennent pas tout dévorer, et que la maladie n’arrive pas pour détruire les plantes, le fermier a une chance de faire une bonne récolte.  Le malaise, la perte, voire la famine ont toujours fait partie de l’histoire  agricole.  Mais le malaise aujourd’hui  dépasse la question économique.  Il est social, environnemental, et identitaire même.  Identitaire parce que l’agriculture n’est plus l’affaire de la majorité, mais d’une minorité de plus en plus isolée.  En plus, les fermiers ne savent pas trop quel genre d’agriculture  qu’ils doivent pratiquer! 
           
Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l’agriculture  est l’esclave d’une illusion de progrès technologique.  Avec une foi aveugle dans le progrès scientifique qui caractérise la fin du 20e siècle, on a vu la disparition de beaucoup  de fermes familiales  et la consolidation des terres en des entreprises de plus en plus vastes qui emploient de moins en moins de gens.  On voit des gigantesques méga-fermes, opérées par quelques hommes qui utilisent quelques ordinateurs et quelques moissonneuses.  La relation intime entre le paysan est sa terre disparaît; remplacée par la relation entre l’homme et l’écran.  
           
À l’occasion du Salon international de l'agriculture  en février 2005, à Paris, une enquête originale, notamment par son ampleur (78 000 questionnaires, 8 000 réponses), a été réalisée. Les agriculteurs ont été interrogés sur leur métier et sur leur perception de l’avenir. Ils ont exprimé un malaise profond, que les aléas économiques seuls sont loin d'expliquer.
           
Premier point surprenant: plus d'un exploitant sur deux (56,4 %) affirme qu'il lui arrive de regretter d'être agriculteur. Même les jeunes de moins de 30 ans, tout juste installés, disent, à 47 %, avoir souvent des regrets. Et si c'était à refaire, moins qu’un agriculteur sur deux choisirait  de nouveau cette profession (48,8 %). Seulement 30 % des moins de 30 ans rempileraient.  On est loin de l’image du fermier généreux qui nous nourrissent tous. 
           
Les questions qui confrontent les agriculteurs  sont de plus en plus complexes.  Comme dit un de mes amis éleveurs : si le bon Dieu, la température et la banque sont tous de votre côté, peut-être (peut-être seulement) vous allez réussir.

Aujourd’hui pour être agriculteur, il faut être scientifique  aussi.  Mais la question est quelle  science doit-on utiliser?  Depuis la deuxième guerre mondiale, le succès des compagnies pétro-chimiques dans la commercialisation des pesticides, insecticides  et les OGMs est très (trop?) important.  Comment ne pas aimer des produits qui facilitent le travail et fait accroître le rendement?  Comment ne pas aimer un produit qui est censé réduire la famine dans le tiers-monde  tels les OGMs?  Le seul problème c’est que ce n’est pas vrai.  L’utilisation d’engrais  chimiques contribue  à l’appauvrissement de la terre et finit par emprisonner le fermier dans un cycle nuisible où de plus en plus de produits sont nécessaires pour de moins en moins de rendement.

Tel un junkie avec sa dope, les fermiers américains sont accrochés aux engrais chimiques.  L’utilisation de nitrates en quantité de plus en plus grande contribue à la pollution de la nappe phréatique et la pollution des cours d’eau.  Tous ces produits finissent dans l’eau.  Rendu dans le sud de la Louisiane, le Mississippi  est un cocktail de produits toxiques composé largement de nitrates.  Avant que l’ouragan Katrina, des chercheurs essayaient de trouver une méthode efficace pour purifier l’eau divertie du fleuve.  Ils espéraient de replanir les marécages avec les alluviens,  et donc de contrer l’érosion qui cause la perte de plusieurs dizaines de kilomètres du littoral à chaque année. Cependant, l’eau est saturée d’engrais chimiques.  Il faut filtrer l’eau avant de la lâcher.  Mais avec quelle technologie  et sur quelle distance? Ça va prendre un bon bout de temps avant qu’on sache combien de kilomètres de système purificateur seront nécessaires, étant donné les problèmes plus pressants de la région et la destruction de l’expérience  dans la tempête.  L’ouragan et ses répercussions ont éclipsé les problèmes environnementaux.  Ce qui fait l’affaire des compagnies pétro-chimiqes.  Suite aux ouragans de 2005, le gouvernement américain abandonne ses propres règlements environnementaux  sous prétexte d’efficacité.  Honteux.

Les fermiers ne vivent pas en marge de la société.  L’internet et les satellite emmènent l’actualité dans les coins d’Amérique et d’Europe mêmes les plus reculés.  Les fermiers sont au courant des problèmes causés par une agriculture intensive basée sur les produits pétro-chimiques : pollution des cours d’eau et de la nappe phréatique, appauvrissement de la terre, etc.   « Organique » devient de plus en plus à la mode même dans mon coin isolé où les fermiers sont depuis longtemps partisans de l’agriculture  dite« moderne » c’est-à-dire  synthétique.  Et voilà le problème identitaire :  dans un métier de plus en plus compliqué où les problèmes d’une exploitation basée sur les produits chimiques sont de plus en plus apparents, comment trouver suffisamment d’intérêt économique  et de prestige personel , pour attirer les jeunes?  Les statistiques font preuve d’une tendance alarmante.  Il y a de moins en moins de fermes familiales et de plus en plus d’agro-business. Comment contrer cette tendance qui vise la méga-ferme orwellienne  où le « fermier » ne quittera pas sa cabine de contrôle par peur de se salir les mains avec la terre.
           
S’il y a une lueur d’espoir dans ce tableau plutôt sombre, elle réside au tiers-monde. Ils sont 12 millions de paysans. Ils utilisent des pesticides seulement en dernier recours. Ils sont chiches de leurs engrais chimiques. Ils conservent l'eau. Et en plus, ils combattent la famine. Ces paysans participent à une vaste recherche dont les premiers résultats ont été publiés par une revue de l'Association  américaine de chimie (American Chemical Association).
           
Selon les chercheurs, l'agriculture «durable» pratiquée par ces paysans et leurs familles est très productive en plus d'être plus respectueuse de l'environnement. En moyenne, les rendements ont augmenté de 79% comparé aux pratiques dites chimiques.  L'équipe dirigée par Jules Pretty, de l'Université d'Essex, en Angleterre, a suivie 286 projets d'agriculture durable. Ces projets impliquent 12,6 millions de paysans et leurs familles, dans 56 pays. Au total, ils cultivent 37 millions d'hectares, soit 3% (pas beaucoup, mais c’est mieux que rien) de toute la terre arable dans les pays en développement.
           
Dans un article publié dans Environmental Science and Technology, les chercheurs ont établi 360 comparaisons choisies au hasard sur 198 projets. En moyenne, les rendements agricoles ont augmenté de 79 %. Seulement trois projets dans des rizières ont entraîné une chute de rendement. En revanche, dans un quart des projets, le rendement a au moins doublé. Le maïs, le millet et les légumineuses ont le plus profité des techniques d'agriculture durable. Dans ces cas, les rendements ont plus que doublé.
           
En plus, en épargnant sur les pesticides et autres produits de synthèse, les paysans pauvres ont plus d'argent pour répondre à leurs autres besoins.  Ce qui ne fait pas l’affaire de Monsanto.  La fabrication de pesticides, insecticides et d’OGMs est un « big big business ».  Comme tout commerçant, les fabricants des produits de synthèse aimeraient contrôler le marché, c’est-à-dire  d’assurer que l’agriculture  à base de produits chimiques continue à croître, assurant ainsi un bon dividende pour les investisseurs.  Tant pis si ces pratiques s’avèrent ruineuses.  Tant pis si les OGMs n’effacent pas la famine, mais l’aggravent.  Tant pis si de plus en plus de fermiers sont obligés d’abandonner leurs terres.  Tant que le « bottom line » est bon, on pourra bien se payer quelque chose de bon à manger. 

Pourquoi l'agriculture biodynamique plutôt que la culture transgénique?




April 5, 2006

C’est vendredi soir à Paris.  Jacques Chirac, président de la République, parle à la nation.  Suite aux manifestations qui ont vu descendre des millions de Français dans la rue, Chirac essaie de calmer les esprits.  Il porte des lunettes qui lui font ressembler à un professeur d’économie.  Au-dessus de son épaule, les drapeaux de la France et de l’Union Européenne s’entrelacent.  Derrière lui un parc bucolique donne un air serein à la scène. À part le costume, on croirait un tableau italien du 16e. Chirac explique qu’en fait, il veut promulguer la loi du CPE, ce document qui a  provoqué toute la merde dans laquelle nage la France depuis quelque temps.  Le Président de la République ajoute qu’il a demandé au gouvernement de Dominique de Villepin de réviser les détails de la loi pour que la période de ce contrat de première embauche soit réduite à un an (plutôt que de 2) et que l’employeur en congédiant l’employé fournisse un motif. 

On coupe à la réponse du Secrétaire Général de Force Ouvrière (syndicat), M. Jean-Claude Mailly.  Lui aussi porte des lunettes, un modèle plutôt réduit comparé à celles de M. Chirac.  Mailly a l’air d’un écrivain ou d’un comptable fatigué.  Comme il les porte à chaque fois qu’on le voit à la télévision, (ce qui est assez fréquent ces temps-ci, M. Mailly étant devenu la « tête parlante » du mouvement), 0n peut croire qu’il en a besoin pour autre chose que de projeter une image.  Derrière lui, l’emblème de son syndicat en rouge et or est plaquée sur un mur de bibliothèque]. « Inacceptable », dit-il d’un air sérieux. « Soyons responsables.  Nous avons clairement exprimé notre position.  Il ne s’agit pas de modifier le CPE, mais de le retirer. »  Accusation de non-recevoir.  Même réponse des chefs étudiants.  On joue dur.
          
Dans un cas de « déjà-vu encore une fois » je me demande si c’est moi qui déclanche la folie dans ce pays.  À chaque fois que j’y mets les pieds, c’est l’émeute.  La tension ronge depuis plusieurs semaines.  Nous avons vu des manifestations gargantuesques.   Le 23 mars, ça a dégénéré.  Sur la Place des Invalides, des casseurs, des gangs de jeunes, se sont livrés à un festin de violence.  Ils se sont attaqués non simplement aux voitures et aux vitrines, mais aussi aux manifestants, les sacrant à terre pour les couvrir de coups et ensuite les déplumer de leurs téléphones cellulaires et leurs cartes de crédit.  Je ne suis pas certain que personne puisse bien expliquer le pourquoi de tout cela, mais voici ma tentative.

Premièrement, le CPE, contrat de première embauche, est responsable pour les tensions, à la manière de la paille qui casse le dos du chameau.  Cette loi spécifie une période de 2 ans (Chirac propose 1 an à la place) dans laquelle un employeur peut licencier l’employé (un jeune forcement, car il s’agit d’un premier emploie) sans motif (Chirac propose de rectifier cela en exigeant que l’employeur explique la raison du licenciement).   Cette loi a été conçue dans l’espoir de permettre aux compagnies d’obtenir plus de latitude, une période de grâce en fait, avant d’assumer toute la responsabilité envers un employé à imposée par le code de travail actuellement en vigueur en France.  L’idée derrière cela est de rendre les entreprises ainsi que l’économie française plus performante face à la concurrence mondiale.  Cette loi permet non simplement le licenciement d’un employé pour n’importe quelle raison, mais aussi, et c’est la raison d’être de la loi, elle permet le « downsizing », c’est-à-dire la restructuration de l’entreprise, sans avoir à justifier quoique ce soit.  Évidemment, cette loi ne fait pas l’affaire des jeunes qui sont prêts à rentrer sur le marché du travail. Elle est perçue comme une atteinte à la sécurité que tout travailleur français estime être son droit; du berceau jusqu’à la fosse. 

À première vue, il semble que cette loi, bien que provocante, n’est pas suffisamment méchante pour mériter le niveau de tension qui secoue la France depuis des semaines.  En plus, l’alliance des étudiants et des syndicats est une allégeance politique qui m’apparaît assez bizarre.  Bien que traditionnellement liés dans la protestation, les étudiants et les syndicats ont des intérêts opposés.  Les pensions généreuses que reçoivent les retraités syndicaux sont financées sur le dos des nouveaux travailleurs. L’intérêt des jeunes est donc de les réduire. Cela voudrait dire, par contre, que leurs propres fonds de retraite seront réduits en fonction.  L’élément unificateur le plus important entre les étudiants, les syndicats et toute la classe moyenne française qui les soutient, c’est la peur.

Le problème fondamental est la précarité; ce mot qu’on entend sans cesse depuis le début de cette crise.  Les gens se sentent en position précaire; alors que fondamentalement, c’est tout simplement la politique sociale de la France d’après guerre qui est mise en question.  Les jeunes qui rentrent sur le marché du travail prévoient recevoir les mêmes bienfaits sociaux que les générations précédentes :  retraite choyée, en plus des soins médicaux et l’éducation de leurs enfants; alors que le gouvernement se demande comment il va payer pour cela.

Le fardeau de charges sociales posé sur les épaules des entreprises françaises est considérable.  En plus du salaire, l’employeur doit payer des charges qui doublent la mise.  Je connais la question.  Quand nous engageons un musicien français, les charges sociales payées au gouvernement sont plus que le salaire en question.  Ceci est un frein considérable pour quelqu’un qui pense engager en employé en France.   Mais, ma situation est intermittente.  J’engage occasionnellement. Par contre, l’entreprise qui emploie des centaines, voire des milliers, de personnes, traînent un énorme boulet. Les entreprises ainsi que les travailleurs se trouvent dans une drôle d’impasse. Curieusement, les jeunes ont plus de chance de se faire engager avec moins de qualification, avec moins de diplômes.  Plus qu’on est qualifié, plus qu’on peut demander un salaire élevé.  Plus que le salaire est élevé, plus qu’il y a de charges.  Ainsi, les entreprises évitent d’embaucher des jeunes trop qualifiés à cause des charges.  Absurde.

Dans un sondage fait dans 22 pays le mois de janvier dernier, les Français ont été les seuls à réfuter la notion que le meilleur modèle économique est le « free enterprise system and a free market economy ».  Le sondage, géré par l’Université de Maryland (USA), a conclu que seulement 36% des Français étaient d’accords.  Par contre, le pourcentage chez les Italiens était de 59%, de 65% chez les Allemands, de 66% chez les Anglais, de 71% chez les Américains, et de 74% chez les Chinois.  Très évidemment, les Français ne sont pas à l’aise dans un monde de capitalisme sauvage.

L’automne dernier, l’Institut Ipsos a demandé à 500 Français entre 20 et 25 ans cette question :  Que représente la mondialisation pour vous?  48% ont répondu « la peur ».  Seulement 27% ont répondu « l’espoir ».  La mondialisation est  perçue comme une menace au système social français.  Le « downsizing » et la relocalisation des entreprises à l’étranger est inacceptable.  Un modèle économique, qui donne la priorité aux dividendes des actionnaires plutôt que le bien-être des travailleurs, va à l’encontre de plusieurs générations de lois françaises qui concernent le travail.  Le problème demeure donc fondamental : comment financer les acquis sociaux que les Français considèrent comme étant leur droit, avec une population vieillissante et face de la concurrence mondiale?

Dans son rapport «, Comment sera le monde en 2020 »  le NIC (National Intelligence Council C.I.A.USA) http://cia.gov/nic/NIC_2020_project.html exprime le problème clairement: Soit les membres de l’Union européenne  adaptent leur main-d’oeuvre, et réforment leur système de protection sociale, leur éducation et leurs systèmes fiscaux en accueillant des populations d’immigrés en volume croissant (en provenance des pays musulmans); soit ils acceptent d’être confrontés à une longue période d’immobilité économique. »   La France demeure secouée par les émeutes du mois de novembre qui ont vu les banlieues s’enflammer pendant des semaines à cause des problèmes d’intégration que connaissent la communauté immigrante.  La France ne veut pas entendre parler d’accueillir « des populations immigrés en volume croissant ».

Le problème qui bouscule la France actuellement est de nature plutôt sociale qu’économique.  C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les manifestants reçoivent tant de soutien.  Les manifestations sont en fait un cri de révolte face aux changements que la France sera obligée de faire, si elle ne veut pas voir son économie et sa qualité de vie  se détériorer.  Les Français sont confrontés à un choix entre le maintien de leurs acquis sociaux, d’une part, et la croissance de leur économie de l’autre.  Pas étonnant qu’ils manifestent.   Le rapport de la NIC prédit que la tendance  de mondialisation s’accentuera dans les années à venir, et que ceux qui vont en souffrir le plus sont les gens de la classe moyenne, dans les pays développés. Ce sont ces gens qui sont descendus dans les rues de Paris ces derniers jours.




March 1, 2006

Un des plus importants historiens américains du 19e siècle, Francis Parkman, en parlant des Canadiens Français, les décrivait comme étant « affaiblis par une soumission mentale héréditaire. » Selon Parkman, la lutte entre Français et Anglais en Amérique était la lutte « du passé contre l’avenir, de l’ancien contre le neuf, de la torpeur morale et intellectuelle contre la vivacité morale et intellectuelle, de l’absolutisme contre la liberté incohérente mais pleine de vitalit é. »

Ce mépris envers la culture française en Amérique revient constamment dans les écrits des auteurs de langue anglaise. On peut même parler de tradition. Avec l’arrivée de grand nombre d’immigrés Canadiens Français aux Etats-Unis à la fin du 19e siècle, le sentiment anti-catholique francophone a atteint son apogée.. Un éditorial du New York Times de 1892 accuse les Canadiens d’être particulièrement mal adaptés à la société américaine. Dans l’article, on fait référence aux écrits du Dr Egbert C. Smyth. Dans un papier qu’il a publié dans le journal de la American Antiquarian Society, il prétend que l’immigration envers les USA des Canadiens Français était organisée par les prêtres catholiques dans le but de soumettre la Nouvelle-Angleterre à leur contrôle. Selon le Dr. Smyth, tous les immigrants canadien français faisaient partie d’une société secrète qui avait pour mission d’inonder la Nouvelle-Angleterre dans une marée catholique et par ce biais de dominer la soci été anglo protestante.

Selon les historiens américains du début du 20e siècle, Henry M. Utley et Byron M. Cutcheon, le Canadien français typique était «paresseux, sans ambition, content de satisfaire son estomac et de laisser le monde s’occuper de soi-même. » Curieusement c’est la même critique qui était appliquée aux Cadiens de la Louisiane par les journalistes américains suite à la Guerre de Sécession. Les Cadiens, selon les articles publiés dans le Harper’s Weekly, étaient des gens qui se satisfaisaient de peu. Ils étaient paresseux, et sans ambition. Dans un manuel d’histoire encore utilisé dans certaines écoles de la Louisiane, les Cadiens sont décrits comme des gens qui aime « danser et s’amuser, avec un penchant pour le vin français ».

Comment expliquer ce mépris? Et de l’autre côté, comment expliquer la soumission des communautés françaises en Amérique. D’abord il y a la question du racisme religieux et ethnique. Avant que la Bataille sur le Pleines d’Abraham règle la question pour de bon, Français et Anglais furent entrelacés dans une lutte sans merci pour le contrôle non simplement d’Amérique, mais pour le monde entier. Et cela sur un fond de haine religieux la persistance de laquelle on peut facilement constater en Ireland du Nord aujourd’hui. N’oublions pas qu’Iberville a délogé les habitants anglais de Terre Neuve en pleine hiver, les envoyant dans le bois avec seul leurs habits sur le dos. N’oublions pas que le père Le Loutre, missionnaire aux Mi’kmacs dans l’Acadie ante Déportation, était autant chef de guerre que guide spirituel. Selon Le Loutre, si les Anglais prennaient possession de l’Acadie, les Mi’kmaqs allaient perdre leur prêtres catholiques, et donc leur accès aux sacrements, et donc leurs âmes immortels. En tuant les Anglais, les Mi’kmaqs faisaient un devoir religieux. On est obligé de souligner que du côté français, il existait autant de racisme et de haine que du côté anglais. Mais la conquête du Canada, tout comme la vente de la Louisiane cinquante ans plus tard, a changé la dimension du jeu. Dans une situation où la suprématie anglaise est devenu incontestable, le Français Nord Américain : Acadien, Canadien, ou même Louisianais, se trouvait du mauvais bout du bâton.

La création même de ce qui est aujourd’hui l’état américain de Louisiana était basée sur une volonté de mieux contrôler sa population française. Le Congrès des Etats-Unis à crée le territoire d’Orléans (actuellement la Louisiane) en 1804 incluant sa ville du même nom, dans le dessein de ségréger les Français. Les relations entre l’élite anglo-américaine, avec le gouverneur C.C.Claiborne en tête, et la population créole francophone ont été des plus mouvementées. Des deux côtés, l’incompréhension et le mépris régnaient. Les aristocrates créoles francophones traitaient les Américains de rustres ignorants tandis que les Américains traitaient les Français de fainéants prétentieux. La constitution de l’État de la Louisiane, bien qu’admettant une place pour la langue française, était en effet un des instruments de son éventuelle disparition. Les lois du pays étaient publiées dans les deux langues, et les séances de la législature furent conduites dans les deux langues : (La Louisiane est encore officiellement « Bilingue »). Par contre, la Cour Suprême de la Louisiane tenait ses séances qu’en anglais. Le message était clair : on pouvait promouvoir les lois du pays dans la langue de la grande majorité de sa population, mais pour les plaider, il fallait utiliser la langue de l’élite américaine. La Guerre de Sécession et la démographie ont ensuite réglé les choses.

Les relations entre les Créoles francophones et les Américains ont été tellement difficiles, qu’on a fini par créer plusieurs « municipalités » dans la même ville, un épisode unique dans l’histoire américaine. Les Américains se sont installés dans le Faubourg Ste. Marie, la mairie sur trouvant sur la place Lafayette, tandis que les Créoles étaient au pouvoir dans le Vieux Carré. La troisième municipalité, le Faubourg Marigny, était disputée par les deux camps. La situation a perduré aussi mal que bien pour plus de cinquante ans. Ce n’était que la Guerre de Sécession et la « Reconstruction », période de sept ans durant laquelle la Louisiane était occupée par l’armée nordiste, qui a placé le pouvoir définitivement entre les mains des Anglo-Américains.

La fin du 19e et le début de 20e siècle sont caractérisé par un retrait du français partout. En Louisiane, la loi sur l’Education de 1916 était un des plus grands clous du cercueil de la langue française. La loi elle-même n’interdisait pas la langue française en tant que telle, mais elle obligeant tout enfant à intégrer l’école à 6 ans. Comme toutes les écoles étaient de langue anglaise, il allait de suite que le français n’avait pas de place dans l’avenir du pays. Les enfants francophones ont été ainsi confrontés à une assimilation brutale accomplie par l’humiliation publique et même par la violence physique. C’est dans cette même année que la Saskatchewan a banni le français des écoles. En Manitoba, en Ontario, au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse, sur l’Ile du Prince Édouard, en fait partout en Amérique pendant cette même période, le français était de plus en plus attaquée. En Nouvelle-Angleterre, les fils et les filles des immigrants canadien-français subissaient une assimilation de plus en plus féroce. Même à l’intérieur des églises catholiques, auparavant le bastion de la culture francophone, les prêtres et les évêques irlandais menaient la guerre à la langue française. Usés par des générations de mépris, soumis aux règles sociales et économiques gérés par l’élite anglo-protestante, les Français d’Amérique, partout sur le continent, baissaient la tête. Les efforts de résistance en dehors du Québec ont finis par être minés par le temps. On parle encore de Louis Riel, mais qui se souvient d’Elphège Daignault?

La révolution tranquille du Québec des années 1960 marque un tournant important dans l’histoire de la culture francophone nord-américaine. Pour la première fois depuis 1759, une population française a tenu tête à la classe dominante. Les répercussions de cette « révolution » se font sentir encore, et heureusement. Lors de ma première visite au Québec, j’ai été propulsé dans un courant qui me chavire encore. La frénésie du 15 novembre, 1976 reste un des plus grands souvenirs de ma vie. Forgé dans le creuset du Québec des années 70s, mon engagement francophone est inébranlable. Je suis, néanmoins, Cadien de la Louisiane, ce qui veut dire membre de la communauté francophone d’Amérique la plus vulnérable. Mais cette vulnérabilité me renforce dans mon enthousiasme. Comme disait si bien ma voisin de Port Arthur, Texas, « When you ain’t got nothing, you ain’t got nothing to lose. »

Ironiquement, un des plus grands évènements de ma vie était la convention du parti Democrat de Chicago en 1968. À 18 ans, la violence de cet évènement a bouleversé mes relations sociales et même familiales. Moi et mon père, nous nous sommes disputé, une dispute qui allait durer plus de dix ans. Je dis « ironique » par rapport aux commentaires de l’écrivain américain Normal Mailer. Parlant de cette fameuse convention politique qui a vu des émeutes déchaînées et une répression sanglante dans cette grande ville américaine, il disait que « toutes les ethnies imaginables étaient présentes, sauf les Français, qui ne voyagent pas. » Il ignorait probablement que la ville de Chicago comme tant d’autres : Juneau (Alaska), Yellow Knife, anciennement Couteau Jaune (NWTerritories) Detroit (Michigan), Milwaukee (Wisconsin), Duluth (Minnesota), etc., etc. étaient toutes fondées par des Français. Bien avant que Lewis et Clark ont accompli leur fameux voyage trans-continental, les coureurs des bois et les missionnaires français parcourraient l’Amérique. Sans l’aide de François Charbonneau et de sa femme indienne Sacagawea, les fameux explorateurs américains n’auraient pas été plus loin que St. Louis Missouri (encore une ville d’origine française).

Dans les années 60, le Ku Klux Klan manifestait dans l’Etat de Maine, la cible de leur haine étant les Catholiques francophones. Les Orangistes du Nouveau-Brunswick terrorisaient les Acadiens à la même époque. Lors de mon premier voyage en Acadie en 1975, j’ai été refusé service dans un restaurant parce que je parlais français avec mes amis. « Speak white or leave ». Le 15 août de cette même année nous avons reçu la visite de la police de la ville de Moncton et un de mes amis, Rhéal Drisdelle, fut traîné en prison parce qu’on osait célébrer la Fête des Acadiens.

Le sort du Français d’Amérique est marbré de tristesse, d’ironie et surtout de soumission. Jean Louis Kerouac (Jack) est célébré comme l’auteur américain le plus influent de sa génération. Combien d’Américains savant qu’il était fils de Canadien Français et que sa première langue était le français et qu’il n’a jamais parlé avec ses parents autrement que dans cette langue. Et pourtant il décrit sans pitié le désespoir et la « tristesse froide et gercée » des Petits Canadas des villes comme sa ville natale de Lowell, Massachusetts. Pour lui, comme pour beaucoup de Français en Amérique, cette culture n’était qu’un boulet, quelque chose dont on voulait se débarrasser, quelque chose dont on avait honte.

Depuis Jean Louis Kerouac, et surtout depuis René Lévesque, les Français d’Amérique ont pu se défaire un peu de cette tristesse « froide et gercée » qui nous pèse comme un fardeau. Nous avons fait du progrès, grâce très largement à la confiance qui découle de la « Révolution Tranquille ». Nous avons l’assurance de notre héritage et la confiance que nous pouvons accomplir notre destin de citoyen de langue française. Nous ne marchons plus la tête baissée, accroupis sous le fardeau de la soumission, prêt à céder la place de choix aux Anglos. Mais un vieux sentiment de doute nous hante comme un péché lointain dont nous ne pouvons purger la faute. Nous sommes plus confiants, mais pas tout à fait convaincus. Tant que les parents francophones de la Nouvelle-Écosse continueront d’envoyer leurs enfants aux écoles anglophones, et que les Cadiens de la Louisiane n’auront pas compris que leur identité culturelle est indéniablement associée à la langue française, et que le Conseil de Développement du Français en Louisiane publiera ses communiqués en anglais, nous (la communauté francophone d’Amérique) aurons un problème. Comme on dit en bon français américain : « You’ve come a long way, bébé ». Mais nous avons encore un long way pour aller.




February 1, 2006

Selon la linguiste Colette Grinevald, des 6000 langues qui sont parlées sur la Terre actuellement, il ne restera que la moitié d’ici un siècle. La question qu’on peut se poser est si l’homme existera sur la Terre d’ici un siècle. Nous sommes témoins d’une déchéance planétaire à tout niveau, qui menace notre survie comme espèce. Il y a moins de diversité, moins de langues et moins de cultures en face du rouleau compresseur mono-américain. Cependant, la déchéance culturelle nous ne menace pas d’une façon vitale. Pour cela, il faut regarder la disparition des espèces biologiques et dégradation de l ’environnement naturel.

Selon Michel Loreau, chercheur à l’Université de McGill à Montréal, nous assistons à la sixième extinction massive d’espèces dans l’histoire de la Terre. Cette extinction se distingue des précédentes par le fait qu’elle est provoquée par l’homme. Due en grande partie au réchauffement de la planète, la disparition des espèces accélère. Le rythme d'extinction des vertébrés et des plantes est déjà cent fois plus important que lors des temps géologiques. On calcule que cette vitesse sera multipliée par 100 dans les prochaines décennies, soit un rythme 10 000 fois supérieur au taux naturel. La question qu’on se pose est si l’homme sera encore là pour vérifier d’ici quelques décennies.

Lors des grandes crises d'extinction, jusqu'à 95 % des espèces ont pu disparaître d'un coup, du moins à l'échelle paléontologique (sur plusieurs millions d'années). Je ne sais pas si on peut mettre ce qui se passe actuellement sur le même plan, mais la communauté scientifique pousse un cri d'alarme : nous sommes en train de modifier les systèmes naturels à tel point que des extinctions massives risquent de toucher tous les groupes d'êtres vivants, du champignon au gorille en passant par l’homme.

L’accélération de l’extinction des espèces biologiques est due à la destruction des habitats, causée par l’avènement de la société humaine et la déforestation qui l’accompagne. Ce processus existe depuis que l’homme a commencé à se « civiliser », mais aujourd’hui le processus prend une allure alarmante à cause du changement climatique. Selon une étude dirigée par Chris Thomas en Grande-Bretagne et basée sur les projections climatiques du GIEC [Groupe d'experts intergouvernementaux sur l'évolution du climat], la planète pourrait perdre jusqu'au tiers des espèces existantes d’ici 2050.

Les conséquences seront l’invasion de nouvelles espèces, l’émergence de nouvelles maladies, y compris pour les plantes, la perte de productivité des écosystèmes, et la disparition des pollinisateurs naturels (abeilles). Le problème se posera pour la communauté humaine par le manque de nourriture. La « solution » éventuelle risque de compliquer les choses davantage. En mettant de plus en plus de terre en production agricole basée sur les pesticides et herbicides chimiques on fera le bonheur de Monsanto, mais à quel prix pour l’environnement naturel et pour l’homme qui y habite ?

La période que l’on traverse est critique. Tout se déroule à une vitesse invraisemblable. Nous détruisons les systèmes naturels en leur imposant des défis impossibles. La nature est capable de surmonter ces problèmes, mais sous condition d’avoir suffisamment de temps. Ce qui n’est plus le cas. L’écologie n’a de plus en plus souvent pas le temps de s'adapter. Parallèlement, la population humaine va augmenter de façon substantielle. Près de 9 milliards d'habitants peupleront la planète en 2050, soit 50 % de plus qu'aujourd'hui. Va-t-on pouvoir inverser le processus de destruction de la biodiversité ? Les limites de la résistance de Mère Nature sont extensibles, mais pas à l'infini.

L'histoire de l'humanité, c'est un peu celle du nénuphar qui se développe dans l'étang. Il commence par en occuper une fraction infime. Ensuite, il double de taille, se multiplie jusqu'à couvrir la moitié de l'espace. À la génération suivante, il s'est répandu sur tout l'étang et ne peut plus croître. La déstabilisation du système naturel en est la conséquence, ce qui est nuisible pour le nénuphar aussi. Comme un nénuphar hors contrôle, nous avons colonisé pratiquement toute la surface de la planète. On peut se demander pour combien de temps il sera possible d’agir ainsi.

Et qu’est ce que font les gouvernements en commençant avec le mien ? L’administration de George W. Bush est consacrée à l’exploitation des ressources naturelles d’une façon tellement cavalière que c’en est criminel. Devant une évidence irréfutable, les dirigeants de mon pays continuent à prétendre qu’il n’y a pas de problème. Ils essayent même de censurer les scientifiques. James E. Hansen, le chef des climatologues à la NASA a révélé qu’on l’oblige maintenant à soumettre toutes ses publications ainsi que ses interviews pour approbation. Mr. Hansen dit qu’il est victime de censure suite à une conférence en décembre, 2005 où il a très vivement appelé à une réduction des gaz à effet de serre.

Face aux des ravages de plus en plus évidents de l’effet de serre, les Républicains proposent non pas le développement de l’énergie alternative, mais l’exploitation du parc faunique d’Alaska. Néron joue pendant que Rome brûle. Tant mieux si la banquise disparaît de l’Arctique, on va pouvoir enfin ouvrir le passage du Nord-Ouest. Ça sera bon pour le transport, et donc bon pour le commerce. Pour ce qui est des ours polaires, on en gardera au Zoo de San Diego. Ils sont tellement mignons.

Gulf Restoration Network
http://healthygulf.org/

Coalition to Restore Coastal Louisiana
http://www.crcl.org/




January 4, 2006

Il y des années qui marquent le temps, des années qui, par leur influence sur la cour de la vie, restent gravées sur les tablettes de nos histoires. 1957 en est une. C’était l’année de l’ouragan Audry qui a détruit le sud-ouest de la Louisiane en tuant 526 êtres humains et une quantité incroyable d’animaux domestiques et sauvages. Cette catastrophe fut l’inspiration d’une de mes chansons fétiches, « L’année de 57 », composée et enregistrée par Alex Broussard. 1957 fut également une année remarquable dans le design d’automobile. La Chevrolet 1957 reste une classique; une des voitures les plus belles de l’époque sinon de tous les temps. Comme tout enfant américain né dans les années 50, j’ai toujours gardé une passion pour les automobiles. À chaque mois de septembre, j’attendais avec impatience la sortie des nouvelles modèles. Dans un monde divisé entre les partisans de Ford et ceux des voitures General Motors (Chevrolet, Cadillac, Buick, Pontiac), je demeure un inconditionnel de General Motors. Bien que j’aie perdu l’habitude depuis bien des années, je pouvais, pendant mon adolescence, identifier facilement tous les modèles de toutes les voitures. Mes deux années préférées sont 1965 (GTO de Pontiac) et 1966 (Cadillac Eldorado). Mais j’ai également un grand faible pour 1955, 1956 et 1957 (Chevrolet Bel Air, Corvette). Pour ces deux raisons (les voitures et l’ouragan Audry), 1957 est devenu mon année fétiche. En plus elle sonne bien sur la langue.

2005 restera pour moi, et pour plusieurs, une année remarquable non par pour les qualités de ses automobiles, mais pour l’ampleur de ses catastrophes autant naturelles que personnelles. C’est en 2005 que j’ai perdu plusieurs êtres qui étaient parmi mes plus chers. La vie prend un aspect quasiment irréel suite à la perte des êtres qu’on aime. Elle devient surréelle quand on perd une ville, voire un pays ainsi que toutes les habitudes qui y étaient attachés. La Louisiane est dans une impasse difficile. La reconstruction de la Nouvelle-Orléans et du sud-ouest de la Louisiane reste prisonnière d’incompétence, d’indifférence et d’avarice.

Plusieurs mois après les ouragans Katrina et Rita, le pays est encore paralysé. On nous dit que ça prendra trois ans avant que les terres basses (les marais) arrivent à se régénérer. On se demande combien de temps ça prendra pour que la vie de la communauté humaine et de l’économie reviennent à la normal. Cela n’est pas évident et beaucoup de questions sont posées. Les villages du sud de la paroisse de Vermilion; Henry, Pecan Island, Forked Island; ont reçu un tel coup qu’ils ne vont probablement pas se relever. Sans son église et son école, Henry sera tout simplement abandonné. Dans la paroisse de Caméron, les communautés de Grand Chenier, White Lake et Caméron ont été anéanties. Est-ce que les habitants vont enfin reconstruire les maisons selon les exigences du gouvernement, c’est-à-dire à 12 pieds (4 mètres) au-dessus du sol? Pour l’instant, rien n’est évident.

La situation dans certains quartiers de la Nouvelle-Orléans est semblable. Le 9e district, Chalmette et St. Bernard ont été dévastés à un tel point qu’on suggère tout simplement de les abandonner. Les résidents sont confus, et ceux qui souhaitent y retourner sont incapables, à cause du manque total de services de base. Ils n’ont pas les moyens de se reconstruire dans cette zone et le gouvernement semble indécis quant à l’aide à contribuer.

Après une catastrophe d’une telle dimension, les survivants ne peuvent que tenter de rebâtir leur vie aussi mal que bien. Pour beaucoup, il s’agit de s’installer ailleurs. Est-ce que la culture distinctive de la Nouvelle-Orléans survivra loin des ruelles dans lesquelles elle a été créée? Cela me semble peu probable. Dans la ville, on est obligé de composer avec une situation où tout a changé : les relations, l’infrastructure, l’approvisionnement en nourriture, les écoles, tout. Tout est à recréer, mais avec quels moyens?

Cette nouvelle année se présente devant moi remplie de questions et de défis. Le monde a changé pour des centaines de milliers de mes concitoyens. On est obligé d’accepter le défi et de faire de son mieux. On ne peut pas vivre dans la nostalgie du passé. On ne peut pas non plus se prendre en pitié. On avance un pas à la fois, avec espoir et courage. En ce qui concerne2005, on compte l’enterrer avec un coup de pied au cul et bon débarras. Je vais toujours me souvenir de cette année, mais je ne vais certainement jamais la célébrer en chanson. Elle ne détrônera jamais, la merveilleuse année de 57.

Pour aider aux victimes des ouragans:
http://solidaritelouisiane.info/