Zachary Richard Blogue 2004


Zach chillin' - thinking about his monthly reports

December 1, 2004

Après une période pendant laquelle j’ai essayé de rester « philosophe » par rapport aux élections américaines récentes, il me semble que la réalité de la situation mérite une expression un peu plus sincère de ma part. D’abord on entend partout que l’élection a été gagnée (perdue) grâce à (à cause de) des questions dites « morales ». Sous entendu que le camp de Bush est nettement plus « moral » que celui de John Kerry, Je n’arrive pas a comprendre comment on arrive à une telle évaluation. Commençons avec la télévision de Fox News qui est le porte-parole de la droite américaine. La chaîne a reçu une amende récemment pour la diffusion d’une émission qui porte le titre de « faire l’amour comme une vedette de porno ». Et les propos de plusieurs des « journalistes » de la chaîne sont aussi obscènes dans leur façon de rapporter l’actualité. Leur priorité semble bien être non pas d’informer, mais de faire avancer une cause politique. Peut-être ses gens ne savent pas que mentir est un péché.

La droite dite « évangéliste » forme la base du soutien de George W. Bush. Ils sont sectaires, et intolérants envers tous ceux qui ne partagent pas leur vision étriquée du monde. Ils se prétendent « pro-life », mais on peut se demander de quel genre de « life» parlent-ils? Ils sont anti-avortement certain, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont « pro-vie ». Ils veulent empêcher l’avortement, mais apparemment ils ne veulent pas soutenir l’enfant qui est né. Cet enfant, celui d’une jeune mère pauvre et seule, aura besoin d’être nourri et éduqué. Mais la droite refuse de consacrer les fonds nécessaires pour accomplir ses fins. Elle est plus concernée à réduire les taxes sur les riches. Les programmes d’éducation et d’aide aux pauvres ont souffert sous le joug de George W. Bush, et il n’y a aucune raison d’imaginer que les choses vont s’améliorer pendant son deuxième mandat. L’écart entre les riches et les pauvres s’accentue. Pendant le premier mandat de Bush, le taux de pauvreté n’a cessé d’augmenter.

Et, quelle moralité pratique t-on en Irak? Il y a eu 100,000 morts civils depuis l’invasion de 2003 (cent milles). Et parmi eux combien de femmes enceintes? Où est la moralité dans cette statistique? C’est en effet l’avortement par intervention militaire.

Toutes les promesses de cette guerre illicite, justifiée par des mensonges, sont maintenant autant de sable dans le désert. On nous a fait croire que les Américains allaient être reçus comme des libérateurs, installant la démocratie chez ce pauvre peuple meurtri. Personne ne peut prétendre, maintenant, un an et demi après l’invasion, que le sort du peuple irakien s’est amélioré. Aux dernières nouvelles, George W. Bush dit que si les Irakiens ne veulent pas la démocratie, il n’y peut rien. Une belle façon de se laver les mains. On est allé leur apporter la « liberté » mais ils n’en voulaient pas. En fait, les Irakiens seront heureux d’avoir l’électricité de temps à autre et de pouvoir sortir dans la rue. Quelle connerie. Et nous, les Américains, ne sommes pas mieux protégés pour autant.

Ce qui est le plus lamentable c’est la couche d’hypocrisie qui couvre la politique de la droite. On pourrait croire que George Bush a envahi l’Irak pour assurer une source de pétrole, ou bien pour venger son père. Mais on a juste à regarder en Afghanistan pour comprendre que la dernière chose que les Américains vont faire est de répandre la démocratie. L’Afghanistan vient d’avoir ses premières élections « libres ». Ce qui s’apparente au fantasme. Le trafic de cartes d’électeurs a été bien prouvé. On pouvait voter autant de fois que sa bourse permettait. C’est vrai qu’il n’y a pas eu de candidat sérieux à part le président élu, mais cela grâce surtout au soutien américain. Il ne peut pas sortir du palais sans encourir le danger d’assassinat. L’armée américaine, qui compte moins de 20,000 effectifs, ne peut pas assurer le contrôle du pays, alors elle est rentrée en relation intime avec les chefs de guerre. Chaque petit chef reste dictateur dans son territoire, ce qui a l’avantage, au moins, d’assurer la sécurité. Mais la sécurité de qui? Est-ce que les paysans sont plus heureux? L’économie du pays est en lambeaux. La pauvreté accablante. La seule source de revenu sure est le trafic d’opium. L’armée américaine gère le pays grâce aux chefs de guerre qui, eux, imposent leur volonté à la population locale et s’enrichissent avec le trafic de drogue. Voilà pour la démocratie.

On peut imaginer que le dénouement en Irak sera assez semblable. Comme le dit George Bush, on ne peut pas imposer la démocratie à les gens s’ils n’en veulent pas. Peut-être qu’on devrait lui expliquer que la démocratie sera difficile à implanter dans un pays déchiré par la guerre civile où les gens n’osent plus sortir dans la rue. L’arrogance des Américains leur permet d’imaginer que tout le monde pense et agit comme eux (nous). Mais si l’on veut vraiment que tout le monde embrasse notre système politique, il faut qu’on leur offre une qualité de vie comparable. Je ne pense pas qu’un père de famille, entouré par sa femme et ses enfants dans un bidonville de Bagdad, avec des tueurs islamiques d’un côté de la rue et des soldats de l’occupation américaine de l’autre est un bon candidat pour la démocratisation. Il a d’autres choses en tête.

Mais cela ne paraît pas rentrer en ligne de compte chez George W. Bush. Je fais remarquer que les démissions des postes de cabinet de l’administration commencent à ressembler à un genre de « stampede » : commençant par John Ashcroft (Secrétaire à la Justice), et suivi par Collin Powell (Secrétaire d’État), Spencer Abraham (Secrétaire à l’Énergie), Rod Paige (Secrétaire à l’Éducation), et Ann Veneman (Secrétaire à l’Agriculture). Ils ne souhaitent pas rester sur un bateau à la dérive. C’est la même chose au CIA. Stephen Kappes, directeur des opérations et Michael Sulick, député directeur, ont démissionné. L’administration n’arrive pas à établir une relation de confiance avec l’agence sensée de cueillir l’information autour du monde et de renseigner le gouvernement. Mêmes les espions partent. Sauve qui peut. Le pire c’est que Bush va certainement choisir des remplaçants encore plus réactionnaires. Des gens qui partagent sa vision du monde. Ce qui enchaînera des conséquences bien plus dangereuses. George W. Bush agit par instinct, par une conviction dans la justesse de son point de vue qui ne permet pas de questionnement. Les défis qui nous confrontent ne peuvent pas êtres résolus par une politique aussi pauvre en nuance, une politique qui réduit les affaires du monde à deux couleurs : noir et blanc. (Vous êtes avec nous ou contre nous. Ya hoo!) Et qui est basée sur la certitude que Dieu est avec nous. La définition du fanatisme. (Ils ne peuvent pas vraiment croire cela.....eh?)

Les Etats Unis d’Amérique ont marqué un tournant ce 2 novembre passé. La droite s’est démasqué. Elle s’est révélé réactionnaire, hypocrite et prête à tout pour arriver à ses fins. Ce qui est le propre des gens qui refusent d’accepter un point de vue autre que le leur. Ce qui est, cependant, dans la tradition américaine. Celle des puritains. Rappelons nous que les puritains brûlaient les « sorcières » vives. Espérons que nous allons pouvoir éviter d’arriver à ça. On voit déjà une forme de censure qui s’impose de plus en plus franchement. Et des gens qui perdent de l’emploi ou sont carrément interdits, pour avoir affiché leurs opinions. Ça aussi c’est dans une tradition américaine, celle du McCarthyisme.

Avec le pouvoir de ce magnifique pays, on pourrait solutionner bien des problèmes dans le monde. On pourrait envahir des pays non pas pour anéantir la population, mais pour apporter de la nourriture, pour construire de l’infrastructure et pour donner de l’emploi et de l’espoir. Pour emmener de la lumière dans le noir. Il semble, malheureusement, que cela ne fait pas partie de nos priorités.

Et pour mes amis évangélistes, je les encourage à consulter leurs bibles, Mathieu 5, 1-12 . Rappelons que ce mois de décembre nous allons fêter l’anniversaire de la naissance du prince de la paix. Je me demande ce qu’il pense des gens qui font la guerre en son nom.

Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux les affligés, car ils seront consolés.
Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de la paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi.
Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux.




November 3, 2004

Dans les années 30 et 40, l’industrie forestière en Louisiane a pratiqué la coupe à blanc dans les cyprières. Dans l’espace de 25 ans, la forêt de cyprès rouges (taxodium distichum) a été décimé. Aujourd’hui il ne reste que la mémoire de ses arbres magnifiques dont beaucoup avaient plus de mille ans. Les premiers habitants européens du pays, Acadiens et autres, ont utilisé le bois de cœur des cyprès pour la construction de leurs maisons. Imperméables, les planches de cyprès résistent à l’humidité et a la température extrême de la Louisiane, aussi bien qu’il y a quelques maisons, dont celle de Louis Arceneaux à Beau Bassin, qui existe encore sans jamais avoir été peintes.

L’exploitation de la forêt par les grandes compagnies américaines a eu des conséquences dévastatrices comparées à l’impact de la coupe locale en vue de la construction locale. L’exploitation forestière à grande échelle répondait à une demande nationale (USA) de bois. Les bûcherons coupaient surtout en hiver quand la saison était plus propice. Les énormes billots ont été sortis au printemps grâce à l’inondation annuelle. On peut voir des photos des troncs souvent d’un diamètre de plus de 15 pieds (3 mètres). Les bûcherons travaillaient dans l’eau, utilisant leurs scies à partir des pirogues qui ont été amarrées aux arbres.

La destruction de la forêt louisianaise s’est passée dans un climat où l’on n’imaginait pas la disparition des ressources naturelles, et où la rentabilité était le seul critère important. La plupart des compagnies forestières n’appartenaient même pas aux louisianais. La mentalité qui régnait était une mentalité de propriétaire à distance. Les gens qui s’enrichissaient par l’exploitation de la forêt n’avaient aucun intérêt sauf le profit monétaire. Le résultat a été la perte et pour toujours d’une magnifique forêt d’arbres qui n’avaient pas d’équivalent en Amérique sauf que pour les séquoias gigantesques de la côte ouest américaine. Ce qui nous reste sont quelques photos.

À l’honneur des forêts et tous les êtres qui y vivent, je reproduis plusieurs articles qui sont apparus récemment dans la presse québécoise. L’auteur est Richard Desjardins. Je lui félicite pour son engagement. J’espère que le peuple québécois va entendre son cri d’alarme et agir en conséquence. J’espère que lui et ses amis vont pouvoir sauver la forêt boréale, et qu’elle ne suivra pas les traces des cyprières de la Louisiane.

Il n’y aura jamais qu’une seule façon de faire de la bonne foresterie : par la coupe sélective. Jusqu’en 1970, c’est ainsi que ça se faisait. D’abord, on ne bûchait que l’hiver, sur un sol gelé. Cette pratique faisait en sorte que quand les bûcherons laissaient le parterre de coupe au printemps, toute la régénération demeurait intacte. On n’avait pas besoin de planter. En 1940, il était interdit de couper un arbre plus petit que huit pouces. Aujourd’hui, on est tout content de trouver un arbre de cette dimension. Comme disait le bonhomme : «  Aujourd’hui, si tu veux voir un gros arbre, faut que t’ailles ne ville. »

L’introduction de la machinerie lourde sur les sols nordiques minces et déjà gorgés d’eau fut une erreur colossale.

En un seul avant-midi, la machine pouvait, certes, abattre autant d’arbres qu’un bûcheron durant tout l’hiver, mais elle déchire le sol, écrase les petits arbres, fait remonter les nappes phréatiques à la surface et creuse des ornières où rien ne repoussera. Une forêt de fardoches et de framboisiers s’ensuit.

C’est pour ça qu’on a introduit les plantations, pour essayer de compenser les dommages causés par les abatteuses.

Dans la forêt, tout est relié. Du champignon microscopique jusqu’au grand pin blanc, de l’humble bactérie à l’orignal, tout fonctionne ensemble. Alors, imaginez toutes les conséquences que ce type de foresterie occasionne à la faune et à la flore.

En plus des 45 litres d’huile que la machine vidange régulièrement en pleine nature... autre scandale.

La bonne foresterie existe. Allez faire un tour dans la forêt de l’Aigle, près de Maniwaki. Cette forêt a échappé aux compagnies lors du partage du territoire forestier en 1987.

Une corporation à but non lucratif , dont font partie les Algonquins, la gère depuis. Elle dispose d’une budget d’un million par année. On peut y faire du camping, de la chasse, et de la pêche, des randonnés de toutes sortes et aussi de la foresterie, mais par coupes sélectives.

Quand Marc Beaudoin et son équipe ont pris en main le destin de cette forêt de 140 kilomètres carrés, ils ont demandé au gouvernement combien de bois, ils pouvaient couper par année sans dégrader la forêt. La quantité qu’on leur permettait de récolter leur parut suspecte. Trop élevée. L’équipe a décidé de faire sa propre analyse.

En multipliant les prises d’échantillons de sa forêt, elle s’est aperçue que le gouvernement ne savait pas ce qu’il y avait dedans. Les erreurs de calcul variaient entre 30 et 70 pour cent selon des essences d’arbres. (C’est-à-dire qu’il est plus que probable que l’ensemble de notre forêt est ainsi surévalué.)

Sur un si petit territoire, la forêt de l’Aigle produit du gros bois qu’elle vend trois fois plus cher que sur le marché public. Deux ingénieurs et cinq techniciens y travaillent à temps plein et le produit du bois rapporte 800 000$ par année. Ça c’est de la foresterie. Et la forêt est de plus en plus belle.

Si elle avait été laissée aux compagnies, elle ne serait aujourd’hui qu’une lamentable patch à blanc comme on en voit tout autour d’elle.

Le contrat général conclu il y a une quinzaine d’années entre le gouvernement et l’ensemble des compagnies, et qui accord à ces dernières le droit de couper la forêt québécoise, est une immense arnaque. La société doit aujourd’hui envisager sérieusement de leur porter accusation par un recours collectif.

Nous sommes ne 1987. Depuis vingt ans, les compagnies bûchaient la forêt sans aucune retenue ; le volume de bois leur était garanti chaque année pour vingt ans et elles n’avaient pas à se soucier de renouveler la ressource.

Le gouvernement leur payait même le coût de construction des chemins de bois. À fallu freiner, tant la foresterie se résumait en du pillage systématique.

Bon. Tout le monde doit s’asseoir à table. En 1987. On dénombre les usines sur le territoire et à chacune, on accorde suffisamment de bois pour qu’elles roulent à l’année.

En échange, les compagnies doivent exécuter des travaux sylvicoles, payés toutefois par le gouvernement, donc, par nous.

C’est l’essence du « contrat » qui régit encore aujourd’hui notre foresterie générale. On l’appelle le contrat « CAAF », contrat d’approvisionnement ET d’aménagement forestier.

On a signé ainsi 300 contrats pour l’ensemble du territoire et pour tous les arbres de la forêt publique. Tous les arbres. (Aujourd’hui, quelqu’un qui veut aller se chercher un sapin de Noël dans la forêt est passible d’une amende de 500$ car cet arbre appartient fatalement à une compagnie.)

Le problème, c’est que le volume de bois garanti annuellement aux compagnies était calculé en fonction de la capacité de production de l’usine et non pas en fonction de ce que la forêt elle-même pouvait produire.

L’inventaire forestier était quais inexistant.

On se dépêcha à en faire un, comme tout bon Québécois pressé qui attache ses bœufs dans la charrette. Les bases de cet inventaire demeurent encore aujourd’hui extrêmement discutables.
On a mis des chiffres de cet inventaire dans un logiciel. Puis on a extrapolé sur le résultat que nous donneraient les plantations et autres travaux sylvicoles sur une période de cent ans, même si on ne connaissait strictement rien dans le domaine.

On incorpora cette extrapolation dans le logiciel qu’on baptisa « Sylva », comme dans « s’il va rester du bois », on brassa le tout et on sortit un chiffre qui correspondaient à ce qu’une compagnie pouvait couper par année et pour toujours.

On voit le résultat aujourd’hui. Après 17 ans de ce régime, aucun des 300 contrats n’a été résilié, les compagnies sont toutes parfaites.

Et la forêt est moribonde.

Seule une enquête publique digne de ce nom pourrait nous décrire le colossal dérapage qui a conduit au pillage actuel de notre ressource.

L’Action boréale, fondée en l’an 2000, est un regroupement indépendant de citoyen(ne) qui réclament d’abord la préservation d’écosystèmes forestiers entiers et aussi l’émergence d’une foresterie intelligente. Elle compte plus de 2 000 membres.

Pour le moment, son action se concentre en Abitibi-Tmiscamingue où elle obtient de réels succès. C’est sous son impulsion que huit forêts seront bientôt protégées.

Elles ne représentent encore que 5% de la région, mais nous sommes résolus à protéger le quart du territoire, minimum vital pour assurer le maintien de la biodiversité.

Nous travaillons à établir une réseau d’Action boréale partout au Québec. Intelligence forestière ? Après 150 ans de bûchage, le Québec ne produit encore massivement que du bas de gamme : du deux par quatre, du papier journal, et du plywood.

C’est parce que les usines ont été conçues pour ne traiter que ce type de production, qui épuise rapidement nos forêts.

Il faut, de toute urgence, faire beaucoup mieux avec notre bois, le rendre en produits finis pour utiliser moins de ressources et rentabiliser nos investissement.

Ne trouvez-vous pas aberrant qu’alors qu’Hydro rapport deux milliards de dollars par année au Trésor public, que la Loto nous rapporte 1,5 milliards, la Société des alcools presque autant, la forêt, elle, a enregistré l’année dernière un trou de 10 millions de dollars ?

Nous payons pour donner du bois aux compagnies même si elles ne paient qu’un dollar l’arbre !

Ne trouvez-vous par aberrant qu’en Abitibi-Témiscamingue, en plein coeur de la forêt boréale, les grossistes en construction ne peuvent même pas s’approvisionner auprès des usines ? Tout le bois s’en va à Toronto, où il est classé, Le plus beau s’en va aux USA.

Les grossistes envoient leurs camions, achètent les madriers plein de noeuds et les remontent au nord.

De sorte que le type qui se construit un chalet devra acheter le deux par quatre le plus cher au pays.

Les jobs ? Depuis 1950, neuf emplois sur dix ont été supprimés en forêt, mais la production n’a jamais cessé d’augmenter. Les usines informatisent leur production à tour de bras, elle utilisent de plus en plus de bois avec de moins en moins de travailleurs.

Que leur arrivera-t-il quand la ressource sera épuisée dans quelques années ?

Notre forêt est publique. Situation unique au monde. Elle nous appartient par la loi, mais nous n’en avons pas encore pris possession. Où que vous soyez, défendez vos forêts. Même si vous vivez en plein coeur de Montréal, elle est vôtre, et elle fait votre oxygène.

Action Boréale




October 6, 2004

Lors de l’invasion de l’Iraq en mars, 2003, parmi les reports en provenance des journalistes « embedded », ce qui ressemblait plus à de la propagande que du reportage, il y avait une pièce qui provenait de la télévision locale, dans lequel un de mes amis fut interviewé. Il parlait depuis la salle d’attente aux urgences de l’hôpital dit « de charité», l’endroit où l’on s’adresse quand on est, comme lui, sans assurance maladie. Il attendait avec sa femme qui a des problèmes cardiaques importants. Il décrivait sa vie : séance d’attente interminable pour voir un docteur surchargé qui n’est pas en mesure de leur donner des soins convenables. Sa vie dans l ‘Amérique de George W. Bush est semblable aux 40, 000,000 (quarante millions) de gens sans assurance maladie. Est-ce que la vie de mon ami est meilleure depuis que George W. Bush est président. Est-ce que les vies de ces 40 millions de gens sont meilleures ?

Selon les chiffres du gouvernement, depuis trois ans il y a des plus en plus de gens qui vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Les soins de santé pour la population se sont détériorés. Par contre, les compagnies pharmaceutiques vont très bien dans l’Amérique de George W. Bush.

Je suis étonné (c’est un petit mot) par le niveau de soutien pour le président américain actuel, un président dont l’héritage comprendra une baisse de contributions pour l’éducation et pour la police. Un président qui est critiqué violemment par les anciens membres de son propre gouvernement. Le problème me paraît autant culturel que politique. Les USA sont devenus le royaume du « sound bite », où la raison a cédé la place à l’image. Comment expliquer la situation autrement ? Quand « aucun enfant abandonné » (no child left behind) veut dire, en vérité « aucun aide aux écoles ». Où la politique « d’air et d’eau pure » veut dire, en vérité, « moins de contrôles, et plus de pollution ». Où la loi dite « Patriot » veut dire, en vérité « le gouvernement vous surveille ». Il semble que dans cette culture, tant que vous avez le contrôle des images, vous pouvez faire croire qu’une saucisse est un bifteck. Et la vraie tragédie c’est qu’il semble qu’au moins la moitié des Américains s’en fout, ou ne comprend pas ou les deux.

Les Américains ne semblent plus intéressés à comprendre ce qui se passe dans le monde, et pour cela nous avons le président qu’il faut. Tout doit être condensé en « sound bite » de 30 secondes pour que les gens s’y intéressent. Tout ce qui est analyse est trop exigeant. On n’arrive pas à se concentrer. On ne cherche qu’à se divertir. Alors dans ces conditions, celui qui manipule l’image de la façon la plus efficace a raison.

J’ai en tête une série d’images assez déconcertantes. Rappelez-vous ces images du président déguisé en pilote de guerre, s’amusant parmi les marins d’un porte-avion. Il y est allé pour annoncer que la guerre en Iraq était finie. Sous une énorme bannière qui disait « Mission accomplie », George W. Bush nous assurait que nous avons réussi. Mais qu-est ce que nous avons réussi au juste ? Qu-est ce qui a été accompli par cette invasion mal conçue et précipitée. Nous avons réussi à créer une situation propice au développement du terrorisme. Après 200$ milliards et mille morts, nous sommes de plus en plus loin à pouvoir imaginer que la mission est accomplie.

En se déguisant en militaire, George W. Bush a rejoint le groupe exclusif des chefs d’état qui s’habille en soldat tel Manuel Noriega, Augustus Pinochet, Mohamar Kadhafi et le dictateur de la Corée du Nord. L’événement paraît d’autant plus ridicule qu’il a été conçu pour les médias. Le porte-avion arrivait dans le port de San Diégo. Normalement un hélicoptère aurait suffi, mais ce n’était pas assez spectaculaire. De plus, on a positionné de façon à s’assurer que les caméras de télévision ne voient pas la ville de San Diégo, mais l’océan derrière le président. Une image plus dramatique.

Il n’y a rien de cela qui semble avoir de l’importance dans une culture où l’image remplace la substance. Laissons de côté les déclarations que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive, ou bien qu’il était en collaboration avec Al Quaeda. Mais que penser de ces déclarations nous faisant croire que les Iraqiens allaient accueillir les Américains comme leurs libérateurs. Même l’administration Bush ne prétend plus que les soldats américains en Iraq ne sont autre chose qu’une armée d’occupation. Rappelez vous la rapine du musée de Bagdad où des trésors du patrimoine mondial ont disparus pendant que les soldats américains observaient sans intervenir. Ils étaient trop occupés soi disant, mais pas trop occupés pour protéger le ministère du pétrole.

Qu-est ce qu’il s’est passé depuis avec le musée ? On n’en entend plus parler. Par contre, on est très au courant que le prix du baril de pétrole a dépassé les 50$. Il me semble un peu trop cynique de suggérer que l’invasion de l’Iraq a été motivée par le besoin d’assurer aux USA une source de pétrole. Mais avec le Venezuela en crise et l’Arabie Saoudite au bord du gouffre un argument assez convaincant pourrait être fait (a été fait) pour soutenir cette thèse. Comme le disait William Shakespeare, même les meilleurs plans des hommes et des souris peuvent échouer. Ce qui n’est pas très rassurant en ce qui concerne les plans mal conçus et précipités de l’administration américaine actuelle.

Parlons du terrorisme que George W. Bush semble si acharné à combattre. Pourquoi a t-il attendu plus de 2 mois avec de poursuivre Ossama Ben Laden après les attaques du 11 sept. 2001 ? Et pourquoi dans les jours qui ont suivi cette catastrophe, pendant que toute l’aviation était collée au sol aux USA, a-t-on autorisé plusieurs vols nolisés à repartir en Arabie Saoudite avec à bord des membres de la famille Ben Laden ? Parce que George W. Bush n’avait qu’une chose en tête ? Saddam Hussein. L’invasion de l’Iraq a été tributaire non simplement de mauvaise information, mais aussi de raisonnement faux. Ce n’est pas étonnant venant d’un président qui n’a quasiment aucune expérience à l’extérieur de son pays, et qui a l’habitude de réduire tout à des formules simplistes. On ne peut pas, dans des conditions semblables, comprendre les conséquences à long terme de nos actions. La théorie de « frappe anticipée » est maintenant abandonnée y compris par la droite. La volonté de refaire le monde à l’image de la démocratie telle que pratiqué en occident est louable, mais pour arriver à ce but, il faut que les politiques mises en branle soient efficaces. Par contre, la politique actuelle de George W. Bush nous emmène de plus en plus au fond du gouffre.

Les discussions surchauffées qui se sont déroulées aux Nations Unis à la veille de l’invasion de l’Iraq tournaient autour de la question des inspecteurs. Est-ce qu’ils pouvaient réellement dissuader Saddam Hussein ? Maintenant on sait que les armes de destruction massive n’existaient pas, mais dans ce début de 2003, on assistait à l’opposition de deux points de vue absolument opposés. D’une part, les Américains prétendaient que l’invasion n’etait que le début d’une nouvelle ère, une « nouvelle aube » pour la région. Un Iraq transformé sera le tremplin d’une mouvance régionale vers la démocratie où les dictateurs seront chassés, où Israël sera moins isolé, où la production de pétrole sera augmentée grâce à une invasion supplémentaire de technologie. D’autre part, la France, l’Allemagne et la Russie prévoyaient les « portes de l’enfer », où le terrorisme islamiste serait renforcé, et la situation militaire régionale et mondiale de moins en moins stable. Un an et demi après l’invasion de l’Iraq, la situation ressemble plus aux portes de l’enfer qu’à une nouvelle aube.

John Kerry lui-même n’a pas osé faire une accusation aussi sévère : George W. Bush n’a pas compris la menace d’Al Quaeda dans les mois qui ont précédé l’attaque du 11 sept. et par la suite, il s’est lancé dans une guerre coûteuse, qui a renforcé le mouvement terroriste international. Ces critiques viennent de Richard Clark, le conseiller anti-terroriste de George W. Bush lui-même. Clark n’est qu’un des conseillers de Bush à critiquer l’administration pour sa vision réductrice du monde. Selon George W. Bush on est soit « avec nous ou contre nous. » Pour un chef d’état pour qui le monde est coloré en noir et blanc, cela n’est pas étonnant. Plutôt que de répondre à ces critiques, Bush a choisi de faire des attaques personnelles contre ceux qui osent ne pas être d’accord avec lui. C’est triste.

Rappelez-vous la Commission du 11 Sept. ? Dans son rapport, elle déclare que 40 minutes après les attaques, Bush a dit lors d’une conversation téléphonique avec Dick Cheney—Quelqu’un va payer. Et ce quelqu’un fut Saddam Hussein. Or Saddam n’avait rien avoir avec les attaques et qu’il n’avait aucun rapport avec Al Quaeda. Dès le 18 septembre, 2001, Bush insiste qu’on trouve des preuves pour associer Saddam Hussein aux attaques. Pendant 2 mois, on ne fait rien pour trouver Ossama Ben Laden en Afghanistan. Bien que George W. Bush soit sincère dans ses efforts pour protéger le peuple américain du terrorisme, sa politique nous a rendus moins non pas plus sécuritaires. Il y a certainement une façon de solutionner les problèmes plus sophistiquée que de « attraper les mauvais » (get the bad guys).

Au lieu de gouverner, George W. Bush essaie d’imposer sa vision du monde sans avoir la compréhension nécessaire. Le résultat est le déficit le plus important de l’histoire (en trois ans, les USA sont allés du plus grand surplus budgétaire au déficit le plus important), pas de solution à la question d’assurance maladie, un taux de pauvreté grimpant et une guerre en Iraq basée sur une information fausse, et qui a le résultat contraire de celui qu’on espérait.

En plus, nous sommes gardés dans un état de peur permanent. On a vu, depuis l’inauguration du système d’alarme anti-terroriste, les couleurs du code se balançer entre jaune et orange (n’attendez pas de voir ni le vert ni le bleu, et encore moins le rouge). Le système ne fait strictement rien pour améliorer la sécurité. Par contre, les citoyens sont assiégés par une information douteuse qui ne sert qu’à augmenter l’anxiété dans le pays. Il semble que la peur sert bien les objectifs domestiques de George W. Bush. Si cela ne paraît pas trop cynique, je dirais que George W. Bush n’est pas le « président de guerre » qu’il prétend. Franklin D. Rooselvelt était un président de guerre.

Je veux vivre dans une Amérique qui s’inspire de courage et non de peur. Où l’image n’est pas manipulée à des fins politiques. Où les USA font briller leur lumière pour servir de phare au monde. Suite aux attaques du 11 sept., les USA ont reçu la sympathie et le soutien du monde. Cette bonne volonté a été gaspillée par les politiques arrogantes de George W. Bush. Les USA sont devenus un paria.

J’ai des questions par rapport à John Kerry. Il n’est pas le candidat que j’aurais préféré. Sa réticence à critiquer la guerre en Iraq dès le début crée un problème de crédibilité. Mais il n’y a que les fanatiques qui refusent de changer d’idée. De toute façon le parti Démocrate n’a pas assumé son rôle de parti d’opposition. Ils étaient tous trop prêts à suivre Bush en guerre, manquant le courage de contester. Il existe, cependant, de vraies différences entre les partis, dont la plus flagrante est l’incapacité des Républicains d’imaginer les conséquences de leur politique. Quelles seront les conséquences du déficit budgétaire sur la vie des générations futures ? Quelles seront les conséquences sur l’environnement naturel de la destruction des protections mises en place depuis des décennies ? Quelles seront les conséquences sur la nutrition de cette course inexpérimentée pour permettre l’utilisation des OGMs ? (Aux USA, on ne peut même pas savoir quels aliments contiennent les OGMs). Quelles seront les conséquences de cette politique (ou plutôt manque de politique) au Moyen-Orient ? (Rappelez-vous du plan de paix pour Israël, « Road map to peace » ?) Leur mentalité est une mentalité d’exploitation, de propriétaire à distance : la course aux dollars sans évaluer les conséquences destructives de leur politique. Il faut espérer que nous allons pouvoir trouver des solutions avant que ça soit trop tard.

Je veux vivre dans un pays où je peux avoir confiance dans l’avenir, un pays où l’on agit par courage et non pas par peur. Un pays où l’éducation et l’environnement naturel sont respectés. Un pays où tous sont assurés contre la maladie. Un pays où la politique étrangère est basée sur la collaboration avec le monde plutôt que sur l’arrogance. Un pays dont je peux être fier.

Pour ces raisons, je soutien la candidature de John Kerry à la présidence des États Unis.




September 1, 2004

15 août Sur la butte de la Citadelle d’Halifax.

Il me semble difficile de pouvoir mettre en mots le sentiment que la fête des Acadiens a provoqué en moi cette année. D’abord les détails : On est arrivé la veille après avoir conduit de Cap Pelé en compagnie de Jean-Claude Bellefeuille et Oana La Roumaine de la compagnie de production responsable pour le documentaire qui traite de la migration ailé en Amérique dont nous venons de terminer (le tournage). Il faisait gris. Un temps maussade. La veille, j’avais joué à Shédiac dans la pluie. Il y avait une foule déchaînée sur la Parlée Beach, mais la température avait compromis la soirée. Les gens étaient très enthousiastes malgré cette pluie, parfois très forte, mais nous avons eu de la difficulté à continuer. J’ai failli arrêter plusieurs fois, voyant mes camarades musiciens trompés de plus en plus. J’ai fini par raccourcir le spectacle quand je me suis assis au piano pour trouver le clavier complètement mouillé. Je n’avais pas de problème avec l’humidité. Ce qui me déconcertait était la possibilité de plus en plus apparente d’électrocution. On a été privé du plaisir d’un rappel. Lina Boudreau était là et j’avais prévu de l’inviter partager avec moi une version de « Réveille », mais dans l’état actuel des choses, j’ai décidé que le jeu ne valait pas la chandelle.

Il ne pleuvait pas le lendemain, mais il faisait froid et gris. La route à Halifax s’est passée en silence. J’étais perdu dans mes pensées. Je n’ai pas de souvenir d’avoir passé sur cette route auparavant. Je ne suis jamais allé à Halifax de ma vie. Passant près de Windsor et Truro, je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer ce que ces villes, autrement sans intérêt, seraient devenues si elles s’appelaient encore Piziquid et Cobéquid.

L’arrivée à Halifax était très heureuse parce que j’ai pu retrouver mes parents. Ils sont venus de la Louisiane pour le Congrès Mondial malgré un problème de santé. Ils avaient l’air heureux de nous voir aussi. En leur compagnie j’ai assisté au banquet officiel de la réunion de la famille Richard, des descendants de Michel Sans Soucy, arrivé en Acadie de sa Saintonge natale en 1651. Il faut bien dire que la réunion de famille n’est pas mon affaire. L’idée de se retrouver avec 600 personnes avec lesquelles je ne partage pas plus qu’un ancêtre lointain ne me touche pas particulièrement. Il faut dire, cependant, que j’ai été touché par ces gens. Ils étaient francophones et anglophones, partagés moitié-moitié. Mais il y avait une ambiance chaleureuse que je trouvais très touchante. Même le côté plutôt raide de ce public était charmant. Au moins ça m’a charmé

Moi et Claude ne pouvions pas rester trop longtemps car nous étions convoqués à la répétition du grand spectacle comprenant les plus grandes vedettes d’Acadie et d’ailleurs et diffusé par satellite dans le monde entier. Il faisait froid et il y avait beaucoup de retard, mais la chose la plus frappante pour moi était que là aussi, il y avait une ambiance chaleureuse. Normalement quand on rassemble des dizaines d’artistes, il risque d’avoir des carambolages d’ego. Mais pas ici. Tout le monde était heureux d’être là. Comme une grande famille. Ça peut paraître assez couillon, mais il y avait un amour véritable, une complicité, une amitié, ce qui faisait que tout le monde était heureux de se retrouver ensemble, malgré le froid et la fatigue.

La répétition a fini très tard et on s’est couché avec une énergie débordante ce qui a réduit la nuit à quelques lambeaux de sommeil. Le lendemain, le réveil était un peu brutal. À 10h on était de nouveau sur le site. Pour une dernière répétition et une générale, interrompus par quelques minutes et un sandwich vite fait.

Il y avait du nouveau pour moi, des Acadiens de la Nouvelle-Écosse que je ne connaissais pas : les groupes Le Grand Dérangement, et Blou, et l’auteur compositeur Lenny Gallant et les rappeurs Jacobus et Maléco. Et il y avait des vieux amis : le groupe Suroît, Paul Hébert, Solange Campagne, Marie-Jo Thério, Edith Butler, la violoneuse Dominique Dupuis, Wilfred LeBouthillier, et à la direction musicale Marc Beaulieu. Le plus étonnant étaient les danseuses de la Baie Sainte Marie, des jeunes filles qui sautillaient sur place comme des asticots en furie. Elles font une gigue d’héritage irlandais et propre à la communauté acadienne de la Nouvelle-Écosse. Elles dansent le corps raide, les mains à ses côtés et les pieds tapant cent miles à l’heure.

J’avais également le grand plaisir de retrouver mes camarades louisianais : Waylon Thibodeaux et Bruce Daigrepont. Entre la générale et le spectacle même, on s’est retrouvé dans la loge pour faire une petite « jam session » de chanson cadiennes.


Des heures de plaisir. Mes parents ont pu assister au spectacle. J’ai été très heureux, mais étant donné les conditions climatologiques, j’avais prévu qu’ils allaient partir avant la fin du spectacle. Ils sont restés jusqu’au bout. Merci à Jacques Normandeau et à la très charmante Lina Boudreau de s’en occuper. Et à notre chauffeur Glen Amirault, born again Acadien, et puis gentil comme un coeur.

Comment décrire la sensation de chanter « Réveille » sous la citadelle d’Halifax le drapeau acadien flottant dans la brise. D’abord il faut comprendre que la citadelle d’Halifax est en quelque sorte le symbole de l’arrogance britannique en Amérique de Nord. C’était à l’intérieur de ces murs qu’est parti l’ordre de la Déportation. Et pour trouver un francophone dans ce coin de pays, il faudra chercher longtemps et puis gratter fort. On se pensait débarrassé de ces vilains depuis bien longtemps, et les (nous) voilà revenu pour faire toutes sortes de dégâts et faire du bruit (you call that music ?) jusqu’aux petites heures du matin. Mais nous voilà, 249 ans après que le pouvoir britannique a fait subir à mes ancêtres un nettoyage ethnique incomparable dans l’histoire de l’Amérique. Nous voilà. Et pour chanter « Réveille » en plus.

Vue de la scène, la vision était incroyable. On attendait 3000 personnes. Il faut comprendre que la population acadienne de la Nouvelle-Écosse n’est que de 30 000 personnes et qu’ils sont éparpillés partout dans le pays sauf dans cette ville loyaliste anglaise. Mais nous voilà et en chantant « Réveille ». Il y avait des milliers de personnes, plus de 15 000 certain et tous avec un drapeau acadien à la main. En plus avec la fumée des machines à fumées, et les éclairages colorés le tout a pris un air surréel. J’ai chanté « Réveille » comme je ne l’ai jamais chanté avant. Accompagné par Wilfed LeBouthillier et Jean-François Breau. Pour sauver l’héritage.

En sortant de scène, j’ai pris Ronald Bourgeois (l’organisateur et celui qui a ramé contre-vents et marées pour que cela se passe) dans mes bras et je l’ai serré fort. J’ai pleuré, non simplement à ce moment précis, mais une bonne dizaine de fois dans la soirée. Je ne savais pas pourquoi. Parce que j’étais fier. Fier d’être là. Fier de pouvoir témoigner que 249 ans après la Déportation nous sommes encore là. Et que nous chantons toujours aussi fort.

Et le moment le plus magique était lors de la dernière note de la dernière chanson. La pluie nous menaçait depuis deux jours. Les prévisions-météos étaient des plus mauvaises : orages violents en soirée. Pendant tout le spectacle, ça bruinait, des gouttes ici et des gouttes par là, mais rien d’important. Et là, après qu’Edith Butler nous a dirigés dans une version échauffée de l’Escaouette, tout le monde sur scène, des Acadiens de partout comme une grande meute de chiens errants jappant, là, sur la dernière note de cette toute dernière chanson, tout d’un coup, le ciel s’est ouvert et un torrent d’eau à commencer à tomber, comme une crevasse d’aboiteau en verticale. Une pluie torrentielle, une avalasse biblique. Comme si les anges ne pouvaient plus retenir leurs larmes.




August 4, 2004

Je ne me souviens pas du moment précis où j’ai commencé à me considérer « Acadien ». Bien que je ne puisse pas me souvenir de la date, je peux, cependant reconnaître l’événement qui a provoqué mon épiphanie. C’était le moment où j’ai compris les faits de la Déportation de 1755. Pendant ma jeunesse et mon adolescence, je ne me considérais pas comme étant membre d’une communauté particulière. Je savais que nous étions Cadien ou « Cajun » comme l’écrivent les Américains. Mais les Américains, j’en faisais partie. La vie était l’école, mes amis, ma famille. Je ne me posais pas de question. Personne de se posait de question. C’est quand j’ai compris ce qui s’est passé lors de la Déportation et l’influence que ce « Grand Dérangement » a eu sur ma famille, que j’ai commencé à me considérer autre chose qu’Américain, bien en l’étant aussi. Vers le début des années 70, lors de l’achat de mon premier accordéon, dit « Cadien », j’ai été plongé dans l’univers de la musique francophone de mon pays. J’ai suivi ce chemin sans réfléchir, motivé tout simplement par une curiosité très peu définie. Je suivais le courant de l’époque, à la recherche d’un style de vie moins compliqué, voir campagnard et une musique qui y correspondait. La découverte de ce riche patrimoine, les poèmes chantés d’Ira Lejeune, les sonorités douces et chaudes d’Ambrose Thibodeaux, et les acrobaties vivaces à l’accordéon d’Aldus Roger m’a poussé vers une découverte supplémentaire : que je fasse partie d’une communauté qui existe à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la société dans laquelle elle se trouve. Il y avait également la réalisation que l’identité de cette communauté dont je fais partie est définie par le souvenir d’une tragédie humaine. Mais cette deuxième réalisation a pris un peu plus de temps.

Rentre Donald Doiron. Acadien du Nouveau-Brunswick, il était descendu en Louisiane sur le pouce dans l’espoir de trouver un travail d’enseignant de français. Seuls dieu et Donald savent ce qui lui à donné cette idée. Comment savait-il que le Conseil pour le Développement du Français en Louisiane cherchait justement des enseignants en français pour combler la déficience locale ? On était loin des événements du bicentenaire de 1955 où l’élite acadienne avait envoyé une délégation aux provinces maritimes du Canada. Les souvenirs de ces célébrations n’existaient même pas pour moi ni pour Donald, n’ayant, tous les deux, que cinq ans à l’époque. Non, ce qui poussait Donald était ce qui a poussé les premiers Acadiens qui ont quitté Halifax en 1764 en direction de la Louisiane, un espoir mal défini, un peu comme une voix que l’on entend chuchoter auprès de son oreille lors d’une promenade dans le bois. Et la confiance de pouvoir arriver à bon port, une certitude viscérale que quelque part au bout de son voyage, il trouvera de la famille. Et alors, Donald part avec ce qu’il porte sur le dos et arrive en Louisiane et finit par enseigner le français et par bousculer mon univers. Il était le premier Acadien, c’est-à-dire Acadien du nord, que je n’avais jamais rencontré. Son existence, et l’existence de sa communauté isolée dans le bois du Nouveau-Brunswick ont éclaté dans mon cœur comme un gros pétard.

Le troisième membre de ma Sainte trinité de la Révélation Acadienne était l’histoire, c’est-à-dire l’histoire écrite, et plus précisément L’histoire des Acadiens par Bona Arsenault, et The Acadian Miracle par Dudley LeBlanc. Entre ces deux livres, l’histoire assez romantique de ce politicien et homme d’affaire de la paroisse Vermillon, qu’on surnommait « Cousin Dud », et l’histoire dite « sérieuse » de Bona Arsenault, j’avais toutes les munitions qu’il me fallait pour démarrer ma croisade. Tout ça m’a frappé comme un éclair, entre l’œil et la corne, comme on dit. La musique dite « traditionnelle » de la Louisiane était pour moi l’étincelle qui a mis le feu dans la paille de mon imagination et qui m’a traîné par mes grands cheveux à la révolte. Et la rencontre avec Donald Doiron était la preuve vivante que non simplement la Déportation a eu lieu, mais que nous, les enfants des exilés, existons encore. Finalement de lire les faits de cette histoire et de comprendre l’ampleur de la tragédie qui a été affligée sur nos ancêtres dans des vrais livres publiés par des vrais éditeurs a nourri la flamme à un tel point qu’elle brûle encore au fond de mon cœur.

Voilà pour les débuts de mon identité d’Acadien. Très tôt dans l’histoire, j’ai compris que le trait identitaire le plus important pour nous est la langue française. Cette révélation supplémentaire était le début de ma carrière de militant francophone, qui a été modelée à l’image du Québec de René Lévesque. Je ne pense pas que les Cadiens de la Louisiane assimilés à l’anglophonie sentent la même chose. Je ne pense pas que l’on puisse avoir la même expérience acadienne dans la langue du conquérant. Mais cela est une autre affaire. Ce que j’essaie de comprendre ici c’est cette chose que l’on doit sentir pour se sentir Acadien, cette chose que partage un pêcheur de homard de Caraquet et un pêcheur de barbue de la paroisse Evangeline. L’Acadie est un pays virtuel qui n’existe que dans les cœurs et les esprits des gens qui se considèrent Acadiens. Et donc la meilleure définition d’un Acadien est tout simplement quelqu’un qui se considère comme étant acadien. Les critères qu’on se donne pour assumer cette identité sont tous sauf uniformes. Mais c’est obligé que nous, tous ceux et celles qui se considèrent Acadien, partageons quelque chose qui dépasse un penchant pour la musique et l’amour de la fête.

Je suis au milieu d’un projet qui m’emmène dans la plupart les communautés qui affichent encore une appartenance à l’Acadie. Au Nouveau-Brunswick, bien évidemment, mais aussi sur la Côte Nord du Saint Laurent et aux Îles de la Madeleine (qui sont actuellement au Québec), en Terre-Neuve, à l’Ïle de Prince-Édouard (ancienne Île Saint Jean), en Nouvelle-Écosse (le territoire historique de l’Acadie, mais qui a une population acadienne relativement faible et qui n’habite pas sur les lieux des anciens villages acadiens) et la Louisiane (où les descendants des exilés sont devenus les célèbres « Cajuns » après avoir assimilé beaucoup d’autres groupes ethniques : Français, Français créole, Espagnol, Allemand, Irlandais et même Anglais).

Il faut chercher loin pour trouver le lien entre toutes ces communautés éparpillées à travers l’Amérique du Nord. (On essaie même de se rendre en France où les vestiges du passage des Acadiens déportés sont encore en évidence, en Poitou, à Nantes et à Belle Ile en Bretagne). Entre un pêcheur de crabe de Natashquan et un pêcheur de crevettes du Bayou Lafourche, il y a tout un monde. Les diverses communautés acadiennes sont divisées par des barrières de géographie, climat, histoire, politique et même de culture. Les Cayens de la Côte Nord sont parmi les plus souverainistes des Québécois. Par contre, pour les Acadiens du Nouveau-Brunswick, les séparatistes du Québec représentent le diable lui-même. Tandis que pour un Cadien (Cajun) de la Louisiane, toutes ces questions sont inconnues. Alors qu’elle est la chose, si chose existe qui réunit toutes ces communautés? La chose qui dépasse la nostalgie et le folklore. Je pense que la réponse commence avec la Déportation.
Avant d’avoir trouvé les livres de Dudley LeBlanc et Bona Arsenault, j’ignorais l’histoire des Acadiens. On dit que pendant des années, voir une génération après leur arrivée, les Acadiens de la Louisiane racontaient souvent l’histoire de la Déportation. Lors des mariages, ou d’autres célébrations familiales, on retraçait l’histoire. Mais cette tradition s’est perdue avec le temps, et rendu à moi, elle était complètement oubliée. Il me semble que j’avais entendu parler du Grand Dérangement quand j’étais jeune, mais dans quel contexte et de quelle façon, je ne sais pas. Peut-être que ce n’est qu’une invention de ma part, une façon de modifier mon expérience pour la rendre plus romantique. Chose certaine, si on en parlait, c’était de la façon la plus sporadique. Mais entre la musique dite Cajun, Donald Doiron et ma lecture, une image très acadienne a réussi à ravir mon âme. Lors du premier voyage en Acadie, j’allais être bouleversé tellement, que je ne m’en suis jamais remis.

La première chose que frappe les Acadiens quand ils visitent une communauté acadienne loin de leur coin de pays ce sont les noms de famille. Ils sont tous les mêmes. Alors il y a un certain étonnement de retrouver les Arceneaux (Arsenault, Arsenau, Snaults, etc), et les Cormiers, et les Comeaux, et les Boudreaux (Boudreau, Boudrots, Boudreaults, etc.). Ensuite, il y a les ressemblances physiques. Si l’on prend un Acadien de n’importe où pour le propulser au milieu de n’importe quelle autre communauté acadienne, du point de vue de physionomie, personne ne rien remarquera. Mais il me semble que d’avoir les mêmes noms de famille et de se ressembler ne sont pas des raisons suffisamment intéressantes pour créer des liens qui valent la peine d’être soutenu.

Je ne vais jamais oublier ma première visite en Acadie lors du Frolic de 1975. Sur la Butte à Napoléon à Cap Pelé, après ma prestation, j’ai rencontré une veille dame acadienne, une Mme. LeBlanc. Je trouvais ça incroyable qu’elle ressemblât à ma propre grande-mère (il y a plein de LeBlancs dans mon arbre généalogique), mais ce que je trouvais d’autant plus incroyable c’est qu’elle parlait comme ma grande-mère. Bien sûr il y avait une différence d’accent bien que le « parlure » du Nouveau-Brunswick est l’accent francophone qui ressemble le plus l’accent de la Louisiane, mais c’est ce qu’elle disait qui me touchait. Elle avait entendu dire qu’il avait des Acadiens en Louisiane et elle voulait savoir d’abord si c’était vrai. Ensuite elle m’a sorti une liste de questions très terre-à-terre, le genre de questions que ma grande-mère aurait demandé, genre, comment sont les saisons et de quelle récolte vivent les gens. Cette rencontre m’a touché jusqu’au fond de mon cœur, et je ne peux pas y penser presque 30 ans plus tard sans avoir un pincement au cœur.

C’est ce pincement qui est la source de la solidarité acadienne, ou plutôt c’est ce pincement qui est l’effet direct de cette chose qui est la cause de la solidarité acadienne.

Dans notre histoire, il y a une chose inexprimée et inexprimable. C’est une émotion forte et je dirais même sauvage. C’est cette émotion qui m’a envahi en voiture un jour en 1973 et qui m’a obligé à m’arrêter au bord de la route en sanglots pour écrire Réveille. C’est cette émotion que j’ai trouvée lors de cette rencontre avec Mme. LeBlanc à Cap Pelé. Et l’expérience de cette émotion est universelle chez les Acadiens. Et elle est surtout attachée au souvenir de la Déportation. Je ne pense pas que les Québécois soient touchés par une émotion semblable quand ils pensent à la conquête, ou que les Américains sentent une émotion semblable quand ils pensent à leur révolution. On peut être attaché à son pays, mais ce n, est pas la même chose. Nous, c’est-à-dire les Acadiens, n’avons pas de pays. Par contre, il n’y a aucun Acadien qui n’est pas bouleversé aux larmes quand il pense à la Déportation. Dans l’ensemble des choses, la Déportation n’est pas aussi horrible que l’holocauste des juifs ou les génocides de Rwanda et la Bosnie. Mais comment relativiser la souffrance humaine ? Pour se considérer Acadien, je pense qu’une notion, voir une expérience personnelle par rapport à la Déportation est fondamentale.

L’autre élément d’identité acadienne est la langue française. Il existe, cependant une zone grise de culture. Il s’agit des Acadiens, et surtout les Cadiens, qui sont assimilés anglophones. J’ai souvent posé la question à des Cadiens, « Est-ce qu’il faut parler français pour être Cadien ? » La réponse est toujours « Oui ». Et quand je demande aux mêmes Cadiens, « Et vos enfants qui ne parlent pas français, alors ? » Il y a toujours un moment de confusion, mais ils finissent par exclamer, « Mais ils sont Cadiens aussi, ». On vit bien avec cette contradiction, apparemment, mais il est certain que la profondeur de l’identité acadienne ou cadienne est tributaire de la langue française. Il y a bien sur un esprit cadien qui résiste à la perte de la langue, mais quelque chose d’essentiel est perdu en route. Si on peut être touché par l’histoire de la Déportation en n’étant pas francophone, je suis convaincu que l’ampleur de l’émotion ne peut pas être aussi important. Pour un anglophone, même s’il se considère « Cajun » ou bien « Acadian », l’identité est diluée par un attachement à la culture anglophone, soit américaine soit canadienne.

Il y a aussi une question de territoire qui rentre en ligne de compte. Il y a des familles dans la péninsule acadienne (Nouveau-Brunswick) qui s’appellent Ferguson, ou McDonald ou même LeBouthillier, qui ne sont pas de la souche acadienne antérieure à la Déportation, mais qui se considèrent et sont considérées comme étant acadiennes. De même en Louisiane avec des familles d’origine espagnole, allemande, irlandaise ou même anglaise. L’assimilation a marché dans le sens acadien en Louisiane jusqu’au milieu de 20e siècle et dans les provinces maritimes canadiennes pendant une longue période. Je ne revendique aucune notion de « pureté ethnique », au contraire. Ce qui m’intéresse c’est de savoir pourquoi quelqu’un se considère acadien. Bien que les éléments qui composent cette identité soient assez complexes et comprennent une variété de critères, il me semble que ces deux notions : la langue française, et une expérience émotionnelle provoquée par l’histoire de la Déportation, sont primordiales.




July 7, 2004

7 juin. Avion à Moncton. Alain Clavette est à l’aéroport pour me rejoindre. Le temps est froid et gris. On descend centre ville au bureau de production pour rejoindre l’équipe, Eli, Georges, Martin et le réalisateur Roger Leblanc qui souffre de sa hanche. Il sera souffrant pendant tout le tournage, restant à l’horizontale le plus possible y compris dans le bois. Par la route à Saint Jean pour prendre le traversier à Grand Manan. Le ciel est dégagé, mais il fait encore très froid. On arrive sur l’île à temps pour que je m’achète un chandail et des gants de laine. Je me suis préparé pour le froid mais pas tout à fait assez bien. Souper de fish and chips à bord. On s’installe à Grand Manan dans une rangée de petites cabanes qui surplombent la baie. Une carte postale des maritimes, dérangée uniquement par les enclos de saumon qui flottent au large. Bien que ça soit une aubaine pour l’économie locale, l’élevage de saumon est confronté à une suite de problèmes. Cette technologie cause une pollution assez importante du fait d’avoir une concentration de milliers de poissons dans un espace assez réduit. En plus la qualité du poisson est assez douteuse du fait de nourrir des poissons avec des graines de protéines faites de poisson, en plus des antibiotiques nécessaires pour contrôler les maladies provoquées par la promiscuité. Les éleveurs sont au courrant des problèmes et essayent de les solutionner, mais il faut dire que la technologie elle-même est basée sur une idée assez étrange : élever un produit qui ressemble à un produit sauvage. L’inquiétude n’est pas suffisante pour empêcher les boys de passer une soirée de hockey arrosé de bière. Tampa Bay gagne la coupe Stanley, pendant que j ’essaie de dormir.

8 juin. Grand Manan. Debout à 4h. Déjeuner dans la cabane. Dehors il fait encore nuit et c’est assez froid. Départ du quai à 5h à bord le Island Bound, sous la commande du capitaine Russell. À bord est un miroiseur local qui apporte des provisions à la chasse-goéland qui se trouve sur une petite île de l’archipel. Dans une tentative d’empêcher les goélands argentés de saccager une petite colonie de sternes d’arctiques, on a installé une jeune fille de Vancouver. Ses journées consistent à agacer les goélands dans le dessein de les faire partir et donc de protéger les œufs et les oisillons des sternes. Les goélands sont à la limite de la colonie, un regard de tueur de série dans leurs yeux. Les sternes n’ont pas beaucoup de chance de résister aux attaques des goélands qui sont au moins cinq fois plus grands. Alors, la communauté ornithologue finance le séjour d’un « chasse goéland » pendant la période de nidification. La jeune vancouveroise passera l’été en ermite sur l’île sans électricité et sans eau courante. Dans un effort de rendre sa vie plus agréable, on apporte une cargaison de fleurs à planter et assez d’eau potable pour la semaine.

Nous sommes partis sur la prochaine île de l’archipel sur laquelle Bowdoin College maintient une station de recherche. Depuis plus de 30 ans, on collectionne de l’information, d’abord sur les oiseaux, mais aussi sur le brouillard. On apprend que le PH remonte depuis sa chute à niveau 2 (quasiment acide), mais qu’il est encore loin du niveau dit normal qui existait avant que le problème de la pluie acide se déclare. Autre statistique inquiétante, sur les 100 cages d’hirondelle bicolore, il n’y a que 37 qui sont occupées. Un cycle naturel, ou bien la preuve d’un stress considérable sur l’espèce. Les scientifiques ne sont pas prêts à s’engager, mais ce n’est pas bon signe.

On accompagne une charmante jeune femme, faisant très attention de rester sur la piste, car les nids des bruants des près sont partout, cachés dans l’herbe. Une fois rendue à une cage, la scientifique s’accroupit et avance sur la cage comme un chat sur une souris. Soudainement, elle saute sur la boîte, bouchant le trou d’entrée avec un foulard. Ensuite, elle ouvre la trappe, et passe sa main dans la cage, pour sortir une belle hirondelle qu’elle tient délicatement dans la main. L’oiseau est pesé, mesuré et bagué s’il ne l’est pas encore, toutes les informations scrupuleusement notées. Après une opération de quelques minutes seulement, l’oiseau est relâché sans plus.

Pendant qu’on est sur l’île, nous demandons qu’on prépare une séance de baguage pour les fins du film. Des filets de brume (mist nets) sont installés. Ils ont la maille très fine. En quelques minutes, plusieurs oiseaux sont attrapés : paruline jaune, paruline flamboyant, paruline à gorge noire, et un très rare (pour ici) vireo aux yeux blancs. Les oiseaux sont soigneusement enlevés du filet, et placés dans des petits sacs en coton, pour être transportés à la station de baguage. Nous faisons une erreur critique en gardant les oiseaux dans les sacs plus longtemps que d’usage pour pouvoir filmer le processus. Normalement cela ne pose aucun problème, mais à cause du froid extrême et du fait que les oiseaux sont récemment arrivés avec peu de réserves de gras, nous récoltons une mauvaise surprise. Une fois que les oiseaux sont pesés, mesurés et bagués, et le numéro de la bague enregistré, les oiseaux sont relâchés. Plutôt que de voler vers les arbres, ils volètent à terre se posant à nos pieds, évidemment troublés. Nous sommes aussi troublés que les oiseaux, inquiets que notre activité leur cause tant de difficulté. On les ramasse doucement et les tient en dessous de nos chandails pour les réchauffer. Heureusement, après quelques minutes, ils sont suffisamment réchauffés pour reprendre leurs esprits, et l’on est capable de les relâcher sans crainte d’une séquelle infortunée. Moi-même je ne suis pas en très bon état, souffrant du froid et de l’humidité, mes mains et mes pieds gelés.

Le plus beau moment de la journée est quand on est en train de partir. Un des scientifiques, un monsieur assez âgé, nous emmène voir un océanide cul-blanc.

Ce sont des oiseaux pélagiques qui passent leur vie en mer, retrouvant la terre uniquement pendant la période de reproduction. Leurs nids se font dans des trous dans la terre. Notre guide est le spécialiste le plus accompli au monde. Il a passé sa vie à étudier ses incroyables oiseaux couleur gris ardoise. On le suit dans le boisé, arrêtant devant un sapin. Il se met à genoux et enfonce son bras dans un petit trou.
«  Il me mord », exclame-t-il en riant. Quelques minutes plus tard, il sort du terroir un magnifique petit oiseau qu’il tient par le bec. Nous l’examinons avec étonnement. Très belle petite créature aux ailes larges, le bec et les pattes palmées noirs comme la nuit. Au-dessous du bec il y a un tube olfactif, que ces oiseaux utilisent pour les aider à naviguer. Une fois que nous avons tous eu le temps d’examiner l’oiseau, il est placé par terre. Il va l’amble, retrouvant tranquillement son terroir, se demandant qu’est que c’était cette affaire. L’odeur de l’oiseau est impressionnante, une odeur de musc très forte, mais pas du tout déplaisante.


Après notre visite avec notre petit ami océanite, nous descendons vers la grève. La marée est basse et nous sommes obligés de transporter tout l’équipement à travers la vase, jusqu’à ce qu’il y ait assez d’eau pour faire passer la chaloupe qui nous emmène vers le Island Bound. Une journée froide, et maussade et inoubliable.

9 juin. Debout à 6h (tard) pour un départ vers une destination qui restera secrète. Non pas pour paraître mystérieux, mais pour protéger la tranquillité d’une héronnière. Les hérons sont reconnus pour être particulièrement susceptible au dérangement. Des intrusions répétées peuvent provoquer l’abandon de la colonie et dans ce monde qui offre de moins en moins d’habitat convenable, où les sites isolés sont maintenant à la portée des véhicules tout terrain (la peste), voilà toute l’information que vous allez obtenir de ma part. Je vais dire, cependant, que le site en question était infesté par les maringouins. Dès que nous avons mis le pied dans le bois, nous étions assaillis par un mur de ces insectes voraces. Merci bon dieu pour l’aérosol insecticide. Néanmoins, dans la minute nécessaire pour m’embaumer, j’ai été hachouillé. Ma tête a tout de suite pris l’allure de la lune remplie de bosse et de sillons. Les maringouins canadiens semblent apprécier particulièrement la chair cadienne. La héronnière était incroyable. Au-dessus de nous, dans la cime des arbres, on entendait le « quock, quock » des grands oiseaux quand ils arrivaient avec leur vol lourd sur le nid. Nous avons pu observer un nid qui contenait quatre oisillons. Selon les statistiques, un seul survira assez longtemps pour prendre son envol.

10 juin. Aujourd’hui, nous avons filmé chez Alain dans la belle vallée de la Memramcook. La liste de la journée :

Pygargues (Ils sont deux mâles, dont un immature)
Paruline masquée
Paruline bleue
Paruline à gorge noire
Paruline à tête cendrée
Paruline à croupion jaune
Mésange à tête noire
Grive solitaire
  aux yeux rouges
  à tête bleue
Roitelet à couronne dorée
Gros bec errant (un « » pour moi)
Hirondelle bicolore
Hirondelle à front blanc (un autre « »)
Bruant chanteur
Bruant familier
  pourpré
Colibri à gorge rubis
Merle d’Amérique
Merle bleu (un mâle solitaire, il chante à tue tête, essayant désespérément de se procurer une compagne, ce qui sera assez difficile à cette latitude.)
Corneille d’Amérique

Une visite au lagon des eaux traitées a révélé :

Canard noir
É rismature rousse
Sarcelle à ailes bleues
Sarcelle d’hiver
Canard d’Amérique
Canard colvert
Canard pilet
Fuligule à collier

J’apprends avec beaucoup de tristesse le décès de Ray Charles.

11 juin. Sur la route de Caraquet et la péninsule acadienne, nous arrêtons à Tracadie pour observer le pluvier siffleur, espèce en danger. Sur la plage, camouflé par son plumage couleur de sable, un seul pluvier couve sur ses oeufs. Comme son cousin, le kildeer, le siffleur fait son nid à découvert, et souvent au milieu du chemin. Il y a quelques années, j’ai été obligé de dérouter la circulation devant chez nous pour accommoder un kildeer qui avait fait son nid en plein milieu du gravier. Le siffleur emploie le même stratège d’aile battante, faisant la parodie d’une blessure pour attirer le prédateur au loin de son nid. Malheureusement cette manœuvre ne marche pas sur les véhicules tout terrain, ce qui explique, en grande partie, le danger d’extinction qui menace cette espèce. Le pluvier que nous avons vu paraissait très esseulé, perché sur son nid parmi les cailloux, au-dessus de la falaise de la disparition. Nous lui avons offert nos meilleurs vœux pour une longue et féconde vie, disant une prière pour lui et pour sa tribu. La liste de la journée

|Grand cormoran
Pluvier siffleur (un « lifer » pour moi)
Goéland argenté
Fuligule à collier
Plongeon huard
Macreuse noire
Canard noir
Canard d’Amérique
Canard pilet
Canard siffleur
Sarcelle à ailes bleues
Sarcelle d’hiver
Canard souchet
Canard chipeau
Mouette de Bonaparte
Fuligule milouinan
Petit fuligule


12 juin. Caraquet. À bord le Eric Robert, sous la commande de Donat Lacroix. Nous levons l’ancre et partons à la recherche de fous de Bassan. Nous ne sommes pas déçus. Quelques kilomètres au large, nous les observons plongeant dans l’écume comme des flèches tirées par les habitants du haut ciel. Oiseaux extraordinaires, ils piquent du bec et frappent l’eau à une vitesse incroyable, plongeant jusqu’à 40 pieds en dessous de la surface, au grand chagrin des poissons. Après avoir engorger leur prise, ils sont souvent trop lourds pour voler, et vont rester à flotter jusqu’à ce qu’ils puissent prendre leur envol de nouveau. Le voyage est rendu encore plus agréable par les histoires de notre capitaine. Donat Lacroix est une espèce d’homme de la renaissance, homme à tout faire. Il est chanteur et auteur, connu pour son style vivace, mais il est aussi pêcheur professionnel, charpentier, bûcheron, et fabricant de sirop d’érable. Une fois que nous somme de retour dans le port de Caraquet, Donat nous amène chez lui pour nous faire visiter la maison qu’il a construite lui-même de billots qu’il a coupés sur sa propre terre. À notre départ, il nous offre, à chacun, une bouteille de son propre sirop d’érable, épais et noir comme de l’huile à moteur. Nous ne résistons pas. Ouvrant un bocal, nous nous offrons une petite goûtée. Délicieux.

13 juin. Percé. Faisant la grasse matinée jusqu’à 7h. L’équipe est déjà sur l’Ile Bonaventure. Alain et moi, nous déjeunons au Manoir Percé (il faut essayer le saumon fumé maison) et partons d’un pas serein vers l’embarquement du Felix Leclerc. Il fait très froid sur l’eau, et je suis encore sauvé par mon camarade qui me prête une couche supplémentaire de polar. L’Ile Bonaventure sert de colonie nichoir pour plus de 200,000 oiseaux : petits pingouins, mouettes tridactyles, guillemots à miroir, guillemots noirs, et plus de 85,000 fous de Bassan. Le bateau arrive tout près de la falaise qui est peuplée de milliers d’oiseaux. Alain observe une paire de macareux, les deux seuls que nous allons voir. Un d’entre eux prend son envol en arrive au-dessus de nos têtes avant de retourner à son perchoir, comme pour nous dire bonjour. Les oiseaux sont entassés sur la falaise comme des sardines en boîte. Chaque centimètre carré est occupé par les oiseaux nicheurs, bien que « nicher » est peut-être une exagération. Le « nid » n’est qu’un espace sur la falaise suffisamment plat pour empêcher que l’œuf tombe à la mer. Le bateau fait le tour de l’île et nous débarquons et prenons le chemin pour la colonie de fou de Bassan. Une vue incroyable, des milliers d’oiseaux blancs stationnés les uns auprès des autres comme des voitures dans un immense parking. La distance entre deux nids est mesurée par les deux becs. Le territoire de chaque oiseau est déterminé par la longueur de son bec plus celle de son voisin. Dès qu’un oiseau approche un autre suffisamment de près pour être picoché, la bagarre commence. Comme ces oiseaux ne peuvent pas s’envoler directement, mais ont besoin de plusieurs mètres de piste ou préférablement un bord de falaise, la dispute est quasi constante surtout lorsqu’un oiseau est obligé de traverser la colonie pour se nourrir. Leur atterrissage n’est pas particulièrement gracieux non plus. Les oiseaux s’écrasent dans les environs de leur nid, mais le plus souvent sur le nid d’un voisin ou plutôt sur le voisin même et recommence la dispute. Il y a deux parents par nid qui restent fidèles au site toute leur vie. Bien qu’ils soient séparés lors de la migration d’hiver, ils vont tous les deux revenir au même nid année après année. Malgré un brouhaha constant, la colonie donne l’impression d’une société bien ordonnée, la plupart des oiseaux couvant paisiblement leurs œufs. Imaginez ce que feraient 85,000 êtres humains confinés dans un espace de moins d’un kilomètre carré.

Après avoir dîné sur l’iles, nous embarquons à bord d’un petit zodiac pour s’approcher davantage des oiseaux. Le voyage a été assez mouvementé, un peu trop à mon goût, avec des vagues qui menaçaient de nous renverser, et qui nous aspergeaient sans cesse, mais l’expérience était incroyable. Au-dessus de nos têtes souvent à une distance de quelques mètres, flottaient des milliers d’oiseaux. Des fous de Bassan pour la plupart, mais aussi des petits pingouins, des guillemots et des mouettes. Un énorme tourbillon d’oiseaux, couche par-dessus couche, loin dans le bleu du ciel.




June 2, 2004

Sous la rubrique « un pas devant, un pas derriére », Percy Schmeiser, le fermier de la Saskatchewan qui a mené sa bataille contre le géant américain des biotechnologies Monsanto jusqu'en Cour suprême du Canada, a finalement été débouté par ce tribunal. Le jugement a été partagé à cinq juges contre quatre; il confirme la validité d'un brevet de Monsanto sur un géne contenu dans des plants de canola visant à les rendre résistants à l'herbicide Roundup et statue que M. Schmeiser a enfreint les droits de Monsanto en plantant en toute connaissance de cause des graines de canola génétiquement modifié de la compagnie, le Roundup Ready. Des tribunaux inférieurs avaient aussi rejeté l'argument du fermier à l'effet que les graines avaient atterri dans ses champs par accident, mais ne se sont jamais prononcés sur les droits de Monsanto concernant une plante pour laquelle la compagnie posséde un brevet. La décision met en question le droit fondamental des fermiers de contrôler leur graine, et semble répandre la notion que des organismes vivants : graines, plantes et en fin de compte, les organes humains, peuvent être brevetés.

Bien que la décision semble donner la victoire à la compagnie multinationale, les conséquences de cette décision ne sont pas évidentes. M. Schmeiser n’est obligé de payer aucun dédommagement ou réparation. En plus, il ne paiera pas le tarif de $15 par acre demandé par Monsanto. Étant donné que la Cour a noté dans sa décision que les profits de M. Schmeiser n’ont pas été augmentés grâce à son « utilisation » du canola OGM, il n’est pas évident que Monsanto va pouvoir poursuivre d’autres fermiers sous prétexte qu’ils auront « profité » d’une utilisation non-autorisée des plantes OGM. Il est bon de rappeler que les champs de M. Schmeiser ont été contaminés par accident et que 50 ans de sa recherche ont été détruits à cause de cette contamination.

La Cour Suprême a soutenu les décisions des tribunaux inférieurs en affirmant que peu importe la façon dont les OGMs aboutissent dans un champs : transportés par le vent, par les oiseaux, ou par d’autres animaux, la graine appartient à Montsanto. M. Schmeiser a accepté la décision avec stoïcisme en disant que la lutte allait continuer au Parlement. Les représentants du peuple canadien, vont-ils réaliser l’impact important et inconnu que peuvent avoir les OGMs sur la santé générale et prendre des mesures pour contrôler leur prolifération ? Ou vont-ils se laisser influencer par les compagnies multinationales, les poches pleines, qui risquent de s’enrichir encore plus avec la vente des OGMs ?

On note qu’il n’y a plus de canola ou de soya non-OGM en Amérique du Nord. Le continent entier est contaminé du fait de la pollinisation croisée. Une fois qu’un organisme est introduit dans la biosphére, on ne peut plus contrôler son évolution. On ne contrôle pas le mouvement de pollen sur le vent ni par l’intermédiaire des animaux. Une fois que le génie est sorti de la bouteille, on a cher payé à le faire y rentrer.

Aux USA, oô l’on trouve la plupart des compagnies fabriquant d’OGM (qui sont également les producteurs des herbicides et des pesticides nécessaires à leur culture), plusieurs drogues importantes sont produites à base de plantes qui sont cultivées en plein air. Plusieurs vaccins, enzymes industriels, coagulants sanguins, protéines sanguines, hormones de croissance, et contraceptifs sont faits à base de ces plantes éventuellement sujettes à la pollinisation croisée. Et cela dans un contexte sans recherche longue terme, oô les conséquences des OGMs sur la santé humaine ne sont pas encore connues.

En Europe, à cause du lobbying assidu des multinationales, l’Union Européenne est en train de reconsidérer sa décision d’exclure les produits alimentaires faits à base d’OGM. Etant donné la situation inquiétante en politique internationale actuellement, l’instabilité du Moyen-Orient, et un gouvernement américain qui a perdu le contrôle en Iraq (ou le contrôle tout court), la question des organismes génétiquement modifiés semble relativement peu importante. Mais, en fait, la décision de la Cour Suprême du Canada dans le cas de Monsanto Inc. contre le fermier Percy Schmeiser est directement liée à la situation géopolitique. La priorité donnée aux compagnies multinationales dans leur course aux profits (contrairement à la propagande des multinationales, les OGMs ne vont pas réduire la pauvreté dans le tiers-monde mais vont y contribuer en déplaçant les petits fermiers au profit des exploitations industrielles mono-culturelles qui seules peuvent assumer les coûts de la culture OGM) est inspirée d’une philosophie qui donne la priorité à l’argent plutôt qu’à la qualité de la vie. Pouvons-nous continuer à raser la forêt tropicale, à polluer l’atmosphére, et à déranger les cycles naturels par l’imposition de la monoculture agricole basée sur les produits chimiques? Pouvons-nous continuer à chauffer la planéte à coup d’hydrocarbures? Pouvons-vous continuer à exploiter l’environnement naturel sans souci pour les organismes qui en font partie? Peut-être que oui. Peut-être que non.




May 5, 2004

15 avril. Traversant la prairie à l’aube, des ficelles de brouillard attachées comme des lambeaux à la terre. De temps en temps un cheval dérangé dans sa méditation matinale nous regarde, les yeux à demi fermés. Lever du soleil dans le refuge Lacassine. Tout prés de l’entrée, un petit marais avec une volée de hérons : gris, verts, grandes aigrettes, aigrettes neigeuses, aigrettes garde-bœuf, blongios, spatules rosées, leurs ailes couleur violet à la lumiére du début du jour. J’abandonne mes camarades et je pars sur la piste qui longe la frontiére nord du refuge, le soleil à mon dos. Il jette une couche d’or sur tout ce que je vois. Dans les buissons qui longent le canal, un tyran tri tri sur chaque branche. Ils sautent dans l’air dans une contorsion extraordinaire, revenant sur la perche l’insecte au bec. Les carouges sont partout. Leurs cris rauques percent le matin comme des cornettes de brume. Soudainement un petit héron vert saute dans l’air juste devant moi chantant son nom dans l’accent du pays. « Kap kap, » dit-il. Ensuite c’est le tour d’un butor, catapulté dans le ciel par la surprise de mes pas. Plus loin, des centaines sinon des milliers d’hirondelles bicolores tournoient au-dessus le marécage, chassant en cercle serré. Je continue à marcher, mes camarades maintenant trés loin derriére. À la limite du refuge, le sentier tourne abruptement vers la gauche, vers le Sud, vers le Golfe du Mexique. Sous l’ombre d’un hackberry, je m’arrête pour chercher du repos. La terre est encore trempe de la rosée. Je reste figé comme cet arbre qui me protége du soleil. Aucun vent ne souffle. Ma torpeur est brisée par un héron Louisianais, héron bicolore, qui se précipite sur moi. Surpris, je n’ai que quelques instants pour remarquer sa tête bleu foncé et son ventre blanc, avant qu’il ne disparaisse dans le fond du ciel bleu éclatant. Le retour n’est pas plaisant. Le soleil me tape sur la cabesa comme un marteau pointu, donnant un avant-goût de ce qui suivra. Je nage dans une mer verte délavée. Ayant oublié ma casquette, je passe mon coupe-vent par-dessus mon front, question d’adoucir un peu la fournaise. Arrive la mi-matinée, le monde s’est calmé, les oiseaux nourris, cherchant un peu de repos pendant le creux de la journée jusqu’à ce que la brunante les réveille de nouveau. Enfin je retrouve mes camarades, cachés sous le toit d’une maisonnette. Je tombe comme un paquet de linge sale, heureux enfin de pouvoir me reposer à l’ombre. Des hirondelles rustiques voltigent autour de la cabane, leurs dos bleu métallique et leurs gorges couleur d’orge miroitant au soleil. Une paruline masquée chante dans les buissons, sa poitrine canari et son masque noir à peine visible à travers les feuilles. Le soir à Lac Charles, nous en parlons autour d’une table de la Casa Cancun, mâchant des tortillas et buvant de la biére mexicaine.

16 avril. Mon cher ami et naturaliste, Tommy Michot, nous a présentés à une de ses connaissances dans le bas Caméron. David Richard. Son titre officiel est « biologiste », mais il est surtout régisseur de plusieurs milliers d’hectares entre les riviéres Calcasieu et Sabine. Il s’occupe de bêtes à cornes, d’alligators, de pétrole, de gaz naturel, de pastéques, de fleurs sauvages, de documentaires télévisés et de tous les gens qui y sont attachés. Il connaît toutes les portes et toutes les clefs de toutes les portes et toutes les personnes à qui appartiennent toutes les clefs de toutes les portes. David nous a emmenés dans l’usine de purification de gaz naturel à Johnson Bayou oô il nous a présentés au responsable des relations publiques, un dénommé Pat, un monsieur à la teinte foncée, la face ronde comme la pleine lune, en botte de cow-boy et jeans serrés, parlant avec l’accent pointu du Texas. Pat était trés sympathique et trés sérieux. Il nous explique les consignes de sécurité pendant qu’on signe les formulaires, chacun obligé de fournir une piéce d’identité. « Les choses ont bien changé, » nous explique-t-il faisant référence au 9 septembre, 2001. Il nous conduit aux portes qui se trouvent à l’ouest de l’usine, et nous traversons un petit champ avant d’arriver au bord du bois. Pat est évidemment heureux de pouvoir sortir de l’usine et de nous guider vers le chenier. Le long du littoral louisianais se trouvent des bandes de forêt qui longent la côte en lignes paralléles. Ce sont des formations géologiques vieilles de mille à trois mille cinq cents ans. Des petits coteaux ont été formés par l’action des vagues à travers les siécles. Derriére chaque coteaux se trouve un petit vallon. Ici la terre imite les vagues avec lesquelles elle partage la vie. La différence de niveau entre la crête et le creux n’est que de quelques pieds, mais dans ce pays plat comme une table, quelques pieds font toute la différence. Par-dessous les coteaux, des chênes ont pris racines et ont donné leurs noms à la géologie. On appelle cette forêt du littoral : les chêniers, ou la chêniére. Ces chêniers sont colonisés d’abord par les bois connis (celtis laevigata) et les locustes de miel (gleditsia triachantos), mais éventuellement les chênes (quercus virginiana) domineront. Ils sont torturés par le vent, prenant des formes étranges, toujours pliés vers le Nord comme s’ils voulaient se déraciner et partir dans cette direction. Ils n’atteindront jamais la taille des chênes majestueux de l’intérieur, mais ils possédent une beauté sauvage qui remplace trés avantageusement leur manque d’ampleur. Les chênes sont capables de résister même aux plus puissants des ouragans grâce à leurs racines latérales qui dépassent de beaucoup le bout de leurs branches. Avec le temps, ils s’entrelacent, tissant une canopée quasiment imperméable à la lumiére du jour. Pat nous emméne de plus en plus loin dans le chênier. Enfin, nous rencontrons une équipe de chercheurs, des étudiants de l’Université de Southern Mississippi en plein baguage. Ils ont tiré des filet trés fins du sol jusqu’aux branches dans l’espoir d’attraper des oiseaux passereaux. Les filets sont vérifiés toutes les demi-heures. Pendant notre visite, on trouve une paruline de Kentucky et un passerin bleu. Une journée plutôt calme selon les étudiants. Les oiseaux sont soigneusement enlevés des filets et ensuite placés dans un petit sac en coton pour êtres emmenés enfin à la station de baguage, oô ils seront pesés et une petite bague d’identification placée sur leurs pattes avant d’être libérés. Le temps était humide, avec un vent doux soufflant du Sud. Sous certaines conditions, en temps de pluie avec un vent du Nord, les oiseaux peuvent atterrir par volée énorme. Ce que les miroiseurs appellent un « fall out ». Un phénoméne fort intéressant pour les ornithologues, mais beaucoup moins pour les oiseaux. La traversé du Golfe du Mexique est un voyage de plus de mille kilométres qui exige de 18 à 24 heures de vol. Si les passereaux ont le vent dans le dos et s’ils ont suffisamment de réserves, ils vont survoler la côte pour atterrir à quelques centaines de kilométres à l’intérieur. Par contre, s’ils rencontrent un vent de face et de la pluie, ils vont se précipiter vers le premier arbre qu’ils voient, et les premiers qu’ils verront sont ceux des fameux chêniers. Aucune chance que cela nous arrive aujourd’hui, alors nous quittons la station en souhaitant à l’équipe du mauvais temps. Conduit par David, nous visiterons plusieurs chêniers, cherchant un endroit pour le tournage de la semaine prochaine. Nous traînons dans la boue sur plusieurs kilometres avant de trouver un endroit magique, un splendide chênier à l’aspect de la Louisiane des premiers âges. Un caracara volait à l’horizon et plusieurs tourterelles à aile blanche marchaient devant nous, ces deux espéces colonisant le territoire venant de l’Ouest. Tommy Michot et moi sommes partis vers Lafayette, laissant nos amis canadiens sur la plage à Holly Beach cherchant des bec-en-ciseaux.

20 avril. Le tournage commence pour de bon avec l’arrivée du reste de l’équipe. Jusqu’à date, nous avons tourné sans sonorisateur, prenant seulement des images. Le directeur photo, Elie Laliberté devait traîner le trépied, caméra et objectif (33x) dans la boue, le tout pesant plus de 50 kilos. Avec l’arrivée de Martin, Georges et Sam, l’équipe est à son grand complet. Aujourd’hui on filme chez moi, explorant la vie ailée de mon jardin : cardinaux, moqueurs polyglottes, moqueurs roux, mes chéres hirondelles noires, et la nouvelle sensation du voisinage, les merles bleus. J’explique ce que j’ai fait pour attirer les oiseux (planter plus de 900 arbres sur 3 hectares, installer des mangeoires, installer des maisons pour les hirondelles et les merles bleus, etc.) et ce que cela représente pour moi.

21 avril. Départ de McGee’s landing au beau matin, destination le Bassin Atchafalaya en compagnie de notre guide et ami, Curtis Alleman.

L’eau est trés basse pour la saison, et cela nous empêchera d’accéder aux endroits les plus reculés. Malgré cela, la sortie est magnifique. Curtis nous montre un nid de balbuzards. Les deux parents sont sur le nid, et l’on pense qu’il y a un oisillon là-dedans. Nous approchons tranquillement pour ne pas effrayer les oiseaux, et dés qu’il y a le cri d’alarme de la femelle, nous nous éloignons. Au Nord du pont de l’autoroute, nous retournons au canal oô la semaine passée, nous avons trouvé des aigrettes à profusion. L’eau est meilleure maintenant, c’est-à-dire que la qualité de l’eau est améliorée grâce à une quantité d’oxygéne plus élevée. À cause de cela, les poissons nagent plus au fond, et sont plus durs à attraper, ce qui a provoqué le départ des oiseaux. Nous repérons un tyran huppé et Alain a failli tomber à l’eau pour le voir. Cet aprés-midi, Curtis nous emméne au Lac Martin, site d’une des plus grandes colonies de hérons au monde. Un nombre incroyable de grandes aigrettes, aigrettes neigeuses, aigrettes garde-bœufs, hérons bleus, et spatules rosées nichent en grande proximité ce qui donne une parade de couleurs et une exposition de comportement nuptial. Les oiseaux sont en plumage nuptial, toutes les couleurs intensifiées par les hormones, les plumes du croupion traînant comme la traîne de la reine d’Angleterre. Ils dansent, les têtes jetées en arriére, les ailes déployées. Les mâles apportent des brindilles qu’ils passent à leurs chéries. Elles vont les placer dans le nid pour le confort des oisillons. Les alligators attendent patiemment dans l’ombre, espérant le accident.

22 avril. De retour pour le lever du soleil à Lacassine. Le ciel est gris, et le soleil ne fera pas son apparition avant la mi-matinée. Par contre, les maringouins sont au rendez-vous. Ils nous attaquent en multitude. On est sauvé par un bon vent du Sud. En marchant dans cette direction, on arrive à éviter le pire. Le probléme est que l’on ne peut pas marcher trés longtemps dans cette direction sans tomber dans l’eau.

23 avril. Tôt le matin, on retrouve Bill Fontenot à Johnson Bayou. Bill est un grand ours de bonhomme, sympathique et un des meilleurs naturalistes en Louisiane. Il nous accompagne dans le chênier. Mais d’abord il faut que l’on arrive. Il a plu dans la nuit, ce qui est un trés bon signe pour la miroise, mais n’est pas trés aidant pour la logistique. Le temps est maussade avec une pluie fine qui suinte. Bien que parfait pour l’observation, les conditions sont difficiles pour le déplacement de l’équipement. Le chemin est impraticable et l’on est obligé de porter l’équipement pendant plus d’un kilométre dans la boue. On cale jusqu’aux genoux. Il n’y a pas autant d’oiseaux qu’on espérait, mais on voit des raretés : une paruline vermivore, une grive à joue grise, et un bruant que personne n’est capable d’identifier. Nous mangeons à Johnson Bayou dans le seul endroit, magasin général, station d’essence, et casse-croûte, Nous les dévalisons de bottes en caoutchouc. L’aprés-midi, nous arrêtons à Peveto, un sanctuaire d’oiseaux de la société Audubon à l’est de Johnson Bayou. L’endroit fourmille d’oiseaux. Une pluie fine continue à tomber, suffisant pour garder les oiseaux sur place. Cardinaux à poitrine rose, passerin indigo, oriole du Nord, viréo à gorge jaune tous flamboyant dans leur plumage nuptial. Un pioui de l’Est est posé sur une branche, il reste sans bouger pendant toute notre visite. Évidemment il venait d’arriver du Mexique. Complétement épuisé du voyage, il ne bouge presque pas, cherchant à s’orienter, rechargeant ses batteries.

27 avril. Ayant couché à Hattiesburg, Mississippi, nous arrivons tôt chez Robb Deal. Ce petit homme à l’aspect d’un gamin est un des spécialistes le plus réputé de l’étude de la migration d’oiseaux à l’aide de radar. Depuis les découvertes de Sidney Gautreaux dans les années 60, le radar est utilisé de plus en plus pour étudier le phénoméne de la migration d’oiseaux. Avec les développements technologiques est venu une meilleure compréhension du comportement des oiseaux lors de leur migration saisonniére. Pourquoi migrent les oiseaux ? --Un stratége de procréation, répond le Dr. Deal. En volant vers des zones contenant moins d’oiseaux, ils multiplient leur chance de réussir la procréation. Est-ce que les populations d’oiseaux déclinent ? --Il n’y as suffisamment d’information pour tirer une conclusion, répond le Dr. Deal. Il semble que plusieurs espéces sont en déclin, mais on ne peut pas généraliser. Certaines nouvelles technologies vont pouvoir nous donner plus d’information, par exemple les émetteurs radio que l’on peut suivre par satellite. Jusqu’à date on ne pouvait suivre que les oies et canards par satellite, à cause de la taille des émetteurs que l’on attache à leurs pattes. Une nouvelle génération d’émetteurs, beaucoup plus légers, va nous permettre de baguer les passereaux dorénavant. Est-ce les émetteurs gênent les oiseaux ? Est-ce que votre montre vous gêne, demande Dr. Deal. Les oies et les canards suivent toujours les mêmes routes en migration, les passereaux, par contre, sont beaucoup plus poussés par le vent, surtout qu’ils traversent le Golfe du Mexique, ce que les oies et les canards ne font pas. Quand est-ce les oiseaux volent lors de leur migration ? --La nuit, répond le Dr. Deal. Pour éviter la prédation. Il se penche sur la table et ouvre son « lap top ». L’écran sur lequel est tracée une carte de la côte de la Louisiane, est noir. Il clique sur la souris et l’écran s’anime. À partir du bord de l’eau, un grand nuage commence à se former, changeant de couleur pendant qu’il s’intensifie. –Le couché de soleil, dit Dr. Deal. Le nuage devient de plus en plus grand, et de plus en plus rouge. Il commence à bouger vers le Nord, et devient de moins en moins solide, le grand nuage devient plusieurs nuagettes, Ce sont les oiseaux qui prennent leur envol de nuit voilà deux jours, le soir oô nous étions à Johnson Bayou. Les nuages deviennent de plus en plus fins, et finissent par disparaître en haut de l’écran. La technologie du radar a été développée pendant la deuxiéme guerre mondiale en Angleterre pour suivre les avions allemands, nous explique le Dr. Deal. On a remarqué certaines images que personne ne comprenait. Ce n’était pas des nuages, c’étaient des oiseaux, mais on ne le savait pas. Jusqu’à ce qu’on comprenne que ces images étaient en fait les échos des vol ées d’oiseaux, on les appelait des « anges ».




April 6, 2004

Lors de notre départ de Montréal, une fine couche de neige couvrait le monde. Nous avons eu un bon temps, malgré le froid. J’ai animé une émission de télévision destinée à une diffusion le 9 août prochain. C’est une émission consacrée à l’Acadie, rassemblant des chanteurs et chanteuses de toute la francophonie pour célébrer la fondation de la colonie par les sieurs Pierre Dugua de Mons et Samuel de Champlain. On a pu cuisiner une belle brochette : Linda Thalie (Algérie), Mélanie Renaud (Haïti), Isabelle Boulay (Ste. Félicité de Gaspésie), Florent Vollant (Autochtonia), Lina Boudreau (La Vallée Memramcook), Wilfred LeBouthillier (La Péninsule Acadienne) et Betty Bonnifassi (France) tous soutenus par un orchestre formidable : Justin Allard, Eric Sauviat, Francis Covan, Kevin DeSouza, et Simon Godin sous l’admirable direction de Marc Beaulieu. C’était un plaisir de travailler avec tout ce beau monde ainsi que les vieux camarades de la production équipe Michel Gaumont. Merci surtout à Sanders Pinault.

Suite à cette soirée remarquable, je suis rentré en studio pour enregistrer une piéce destinée à faire partie d’une compilation de chansons acadiennes produite par le festival de Caraquet, encore dans le cadre de la 400e de l’Acadie. L’idée de l’album est que tous les chanteurs font les chansons des autres. Alors, j’ai choisi la chanson de Calixte Duguay, « Louis Mailloux ». J’ai toujours aimé cette chanson qui traite d’un épisode de l’histoire acadienne trés peu connu. À la fin du 19e siécle, l’Acadie a été bouleversée par des lois concernant les conseils scolaires. En 1871, le gouvernement du Nouveau-Brunswick obligeait tout citoyen souhaitant voter à payer une taxe destinée à financer les conseils scolaires. Comme les francophones catholiques (ainsi que les Irlandais) se trouvaient dans la situation impossible de subventionner les écoles anglophones protestantes (bien qu’on prétendît qu’elles soient laïques), il y eut une période assez troublée. Pendant une émeute à Caraquet, Louis Mailloux, ainsi que John Gifford ont perdu la vie. C’était le 27 janvier, 1875. Pour en savoir plus, je conseille « L’affaire Louis Mailloux » par Clarence LeBreton, les Editions Franc-Jeu, 1992. Depuis ma premiére visite en Acadie, j’entends parler de Louis Mailloux. Et je connaissais la chanson de Calixte depuis ce moment. J’ai enfin le plaisir de pouvoir la chanter. Dans le dernier album de Wilfred LeBouthillier, il y a une chanson que j’ai composée qui traite aussi de l’histoire de Louis Mailloux. J’attache le texte des deux chansons.

Bien que j’aie eu un bon temps pendant mon séjour à Montréal, il était trés plaisant de rentrer dans mon pays. Le printemps galope à bride abattue. Ma cour est remplie d’une quantité de fleurs sauvages et les arbres sont pleins de couples d’oiseaux nichant : moqueurs, moqueurs roux, cardinaux, merles bleus, gaies bleues, sturnelles, tous chantant sans cesse. J’embarque bien tôt sur le tournage d’un documentaire télévisé qui explora la migration d’oiseau en Amérique du Nord. On commence ici en Louisiane avec l’arrivée du printemps. Pour suivre le trajet des oiseaux depuis Cuba, visitez http://www.badbirdz.com/ .




March 3, 2004

Sous la rubrique « déjà vu encore », le Ministre de l’Agriculture de la République Française vient d’interdire l’utilisation du pesticide « Régent ». En face de preuves irréfutables du danger posé à la santé publique, le Ministre a, cependant, permis la liquidation des stocks existants. Donc les fermiers qui possédent de la graine traitée au Régent vont pouvoir la planter encore cette année. Ce qui veut dire que le gouvernement français soutient la mise en nature d’un agent ultra dangereux pour la santé humaine. Cette réaction compromettante de la part du Ministre de l’Agriculture a provoqué l’occupation de ses bureaux par une coalition d’apiculteurs et d’écologistes avec à leur tête José Bové. Barricadés dans les bureaux, fouillant dans les archives officielles, les occupants ont été délogés par un contingent de CRS en costume d’émeute. Ils ont fracassé les fenêtres des bureaux et ont enlevé les protestataires de force. Cet épisode n’est que le plus récent dans un mélodrame qui serait assez ridicule si ses conséquences n’étaient pas possiblement si graves. Bien que « Gaucho » et « Régent » aient été prouvés sérieusement nuisibles pour la santé des abeilles, oiseaux, mammiféres (ainsi que les hommes), le gouvernement français paraît aussi soucieux de maintenir de bonnes relations avec les compagnies agrochimiques, que de protéger la santé de ses citoyens.
Cette nouvelle génération de pesticides est basée sur le concept de la « mort par l’intérieur ». La graine est traitée par un agent chimique qui est absorbé par la plante elle même et va courir à travers son systéme au complet : racines, feuille, fleur et pollen. Le poison était sensé ne pas s’infiltrer dans le pollen, mais cette partie du stratége a apparemment failli. Depuis le lancement de « Gaucho » sur le marché en 1996, des millions d’abeilles qui ont été en contact avec les plantes traitées ont souffert une mort agonisante. L’agent chimique, l’Imiclopride, est neurotoxique, attaquant le systéme nerveux. Malheureusement, le poison n’est pas capable de distinguer un systéme nerveux d’un autre, et finit par tuer tout ce qu’il touche. L’Imidaclopride est super puissant. Quelques grammes suffisent pour traiter un hectare. Fiprinol, l’agent chimique de « Régent » le fils bâtard de « Gaucho », est encore plus puissant.

Face à une catastrophe qui prend des proportions de plus en plus inquiétantes, les apiculteurs de France se sont mobilisés. En 1996, on estime que la mort d’abeilles causée par le « Gaucho » ou le « Régent » a atteint le chiffre de 5 milliards (milliards !). En 1997, c’était 10 milliards. En 1998, 12 milliards. En 2000, 15 milliards. Et en 2004, on estime que la mort peut monter à 100 milliards ! Depuis ces derniers huit ans, 10,000 apiculteurs professionnels ont cessé d’opérer. 500,000 ruches ont disparu.

Le chiffre d’affaires de l’apiculture en France n’est que de 0.95% (moins qu’un pour cent) du chiffre d’affaires des compagnies agrochimiques. Devine vers quel bord penche la balance de la justice de l’État. Avec des ressources quasiment inépuisables, Bayer a lancé des attaques en justice contre les apiculteurs dans l’espoir de réduire leurs finances ainsi que leur volonté de combattre. Dans une tactique utilisée par toutes les compagnies multinationales, (voire le rapport du mois passé) la premiére arme des compagnies agrochimiques est l’intimidation.

Depuis qu’il est devenu un des chefs de la résistance de l’apiculture, Frank Aletru, apiculteur de la Vendée, a subi un contrôle fiscal, un contrôle des douanes, deux contrôles Urssaf, cinq contrôles de la direction générale de la Concurrence et de la Répression des fraudes. Il reçoit une visite par mois des inspecteurs des Renseignements généraux. En août 2001, Bayer fait assigner trois des principaux dirigeants de l’apiculture française devant le tribunal de leur domicile, à Châteauroux, à Mende, et à Troyes. Il leur est reproché d’avoir publiquement dénigré le « Gaucho » !

À l’intimidation des citoyens s’ajoute le sevrage des scientifiques. Prenons l’exemple du Dr. Marc-Edouard Colin (Inra d’Avignon). Sa recherche a prouvé que des quantités d’Imiclopride bien inférieures aux quantités détectées dans le pollen des plantes traitées au « Gaucho » étaient mortelles pour les abeilles. Un des plus grand spécialistes du monde du comportement des abeilles, il a été muté à Montpellier, oô il travaille aujourd’hui sur les acariens. Dr. Jean-Marc Bonmatin (CNRS) a prouvé que la molécule active du « Gaucho » infuse la plante entiére, des racines jusqu’au pollen. À la demande de Bayer, il a été contrôlé sept fois sur la qualité de ses travaux. Ses crédits ont été rongés de telle sorte qu’il n’a plus les moyens financiers de continuer sa recherche. Utilisant un atome radioactif, le carbone 14, Dr. François Laurent (biochimiste pharmacologiste Inra) a trouvé que l’Imiclopride est présent dans le pollen de plantes traitées en quantité deux fois supérieure aux quantités rapportées par Bayer. Sa recherche a été ignorée par la commission des toxiques du Ministére de l’Agriculture. Cela dit la plus importante critique de l’utilisation de « Gaucho » ou de « Régent » vient des fermiers eux-mêmes. Ils ont vu leurs rendements diminuer depuis l’utilisation de ces produits, en même temps que leurs coûts augmentaient de 28 Euros par hectare.

Depuis le début de cette catastrophe, Bayer souhaite influencer l’opinion publique, et se montre prêt à désinformer (mentir). D’abord, ils ont prétendu que l’Imidaclorpride n’atteignait pas la fleur. Quand le contraire fut prouvé, ils ont prétendu que l’Imidaclorpride ne pénétrait pas le pollen. Quand le contraire fut prouvé, ils ont prétendu que l’Imidaclorpride tuait les insectes mais non les abeilles. Enfin, ils ont prétendu que le probléme existe avec le tournesol mais non pas avec les maïs. Le 29 décembre, 1999, le Conseil d’État a rejeté la demande de Bayer et a imposé un moratoire sur l’utilisation du « Gaucho » dans l’agriculture de tournesol. Plus d’un an et demi plus tard, le Conseil d’État a annulé la décision du Ministre de l’Agriculture permettant l’utilisation du « Gaucho » dans la culture de maïs. Le 9 octobre, 2002, le Conseil a exigé que le Ministére réexamine sa position. Le 21 janvier suivant, le nouveau Ministre, Hervé Gaymard, annonce non pas l’interdiction du « Gaucho », mais de nouvelles « expérimentations de terrain » permettant de voir, à « l’échéance de quelques années les causes multifactorielles de la surmortalité des abeilles ». On joue au cache-cache.

Les restrictions placées sur la vente de « Gaucho » étaient, en quelque sorte, sans importance. Pendant que toute cette comico-tragédie se jouait au Ministére de l’Agriculture, Avenits CropScience prenait la part de marché perdu par Bayer avec un nouveau produit, le « Régent ». La substance active dans le « Régent » est le Fiprinol. Le Fiprinol pose un danger grave à la santé humaine. Le Fiprinol est trés dangereux parce qu’il ne disparaît jamais. Selon le professeur Jean-François Narbonne, « Les effets sur la santé humaine sont redoutables. Le Fiprinol est une matiére fortement soluble dans les graisses, c’est-à-dire qu’elle ne disparaît pas en elles mais se diffuse par elles et se fixe partout oô elles sont présentes. Ainsi, pour schématiser, si une vache laitiére se nourrit d’un ensilage constitué de maïs traité au Fiprinol, elle ingére du Fiprinol qui se dissout dans son lait, tout en restant intégralement présent. Par la suite, l’enfant qui boit ce lait ingére à son tour le Fiprinol, qui viendra perturber son systéme nerveux et se fixer dans ses propres graisses. » Les cibles privilégiées du Fiprinol chez l’homme sont les enfants et les fœtus. Ce qui est d’autant plus extraordinaire c’est que le Régent bénéficie d’une homologation fantaisiste bricolée dans l’urgence ! Datée du 11 mars, 2003 pour un produit qui circule depuis 1995, elle a été accordée à une société qui n’existe plus depuis 2002 !

Finalement le gouvernement français décréte l’interdiction de l’utilisation du « Régent », mais dans un exemple classique de ménager chévre et chou, il permet la liquidation des stocks existants. À la télévision on a vu un fermier imbécile dans sa grange devant un pileau de sacs de semence avec en évidence l’étiquette « Régent » et son logo, une couronne. Il annonçait au monde avec un sang froid alarmant, qu’il allait utiliser le produit encore, car personne n’avait prouvé que le « Régent » était dangereux. J’espére qu’il suivra les consignes du Ministére de l’Agriculture et portera lunettes, gants et masque en semant cette graine. J’espére qu’il n’a pas une grande soif, car sa nappe phréatique risque d’être empoisonnée. Et que sa femme n’est pas enceinte, et qu’il n’y a pas de jeunes enfants à la maison. Restez à l’antenne.

« Si l’abeille venait à disparaître, l’homme n’aurait plus que quelques années à vivre, » disait Albert Einstein. Responsable de la pollinisation de plus de 200,000 plantes incluant pommes, pêches, poires, cerises, prunes, abricots, pacanes et plaquemines, les abeilles de ruches sont une des créations les plus impressionnantes de la Nature. Elles sont, en fait, les barométres de la qualité de notre environnement naturel. Elles sonnent l’alarme. Elles nous demandent : Pourquoi le gouvernement français a tergiversé depuis huit ans, faisant semblant de ne rien voir pendant que la santé de ses propres citoyens était mis en danger au profit de quelques compagnies multinationales ? En fait, est-ce que les multinationales sont plus puissantes que les nations ? Est-ce qu’il y a quelque chose que nous ne comprenons pas ? Est-ce qu’il y a quelque chose qu’ils ne veulent pas que nous comprenions ? Ecoutez les abeilles pour savoir.

Rapport tiré en grande partie de
Quand les abeilles meurent, les jours de l’homme sont comptés
Par Philippe de Villiers
Editions Albin Michel




February 4, 2004

Sous la rubrique « Le Monde est Fou », nous trouvons l’histoire de la poursuite judiciaire de la géante multinationale Monsanto contre le canadien Percy Schmeiser. Qui est Percy Schmeiser ? C’est un fermier de Bruno, Saskatchewan. Il a hérité de la ferme de son pére et travaille comme agriculteur depuis 47 ans. Il a été membre de la législature de la Saskatchewan, et maire de son village, et il est membre de son conseil municipal depuis 25 ans. Comme il le dit lui-même, « Toute ma vie, j’ai travaillé pour l’amélioration de la vie des agriculteurs, et des lois et des réglements dans l’espoir de rendre leurs activités plus viables. » Le probléme est que le vent souffle sur la prairie. Le probléme est que du canola génétiquement modifié est tombé dans le champ de Percy Schmeiser, du canola génétiquement modifié par Monsanto. Le probléme est que Percy Schmeiser est un obstacle pour Monsanto dans sa poursuite pour le contrôle du marché mondial des produits génétiquement modifiés.

En août 1998 (le canola OGM a été introduit au Canada en 1996) Monsanto a lancé une poursuite contre M. Schmeiser, l’accusant d’avoir utilisé de la graine OGM de canola sans licence. Selon Monsanto, les fossés qui longent les champs de M. Schmeiser étaient OGM Monsanto à 80% (bien que les champs mêmes n’étaient contaminés qu’à un pourcentage trés faible). En fait, la graine de Monsanto a contaminé les champs de M. Schmeiser. Il travaille, avec sa femme, depuis 50 ans à développer des hybrides de canola plus résistants aux conditions exigeantes de la prairie canadienne, travail qu’il a vu détruit par la contamination de semence OGM. Comment la plante OGM est-elle arrivée dans le champs de M. Schmeiser ? Par le vent, par un insecte, par un oiseau ? On ne le saura jamais. M. Schmeiser prétend qu’il n’est aucunement responsable de l’arrivée des OGM dans ses champs, et en plus que cet événement a détruit 50 ans de son travail.

Éventuellement Monsanto a retiré les accusations de vol de graine, et le procés est devenu une question de violation de brevet. Le procés a commencé en juin, 2000. Ce qui était en jeu c’est le contrôle de la graine. Selon Monsanto, M. Schmeiser est en violation du brevet bien que sa récolte ait été contaminée par accident. De ce point de vue, il est illégal qu’un fermier replante la graine de sa propre récolte d’une année à l’autre si cette graine contient une modification génétique brevetée. Pour planter la graine OGM, il faudra donc obtenir une licence et se procurer la graine de la compagnie qui posséde le brevet et cela à chaque saison. La cour a décidé contre M. Schmeiser. Le juge a soutenu que peu importe la façon dont une plante OGM arrive sur un champ -par l’activité humaine, par le vent, par les insectes ou par les oiseaux - le brevet est maintenu. Le fermier d’agriculture organique est sujet à perdre sa récolte suite à l’introduction non voulue de pollen OGM. C’est ce que le juge a déclaré. Non simplement la récolte de canola de M. Schmeiser a été contaminée et la qualité de sa semence corrompue, mais cette récolte appartenait à Monsanto du coup.

M. Schmeiser a emmené le procés en appel. La décision a été maintenue. Le procés est maintenant devant la Cour Suprême du Canada. Il y a plusieurs questions inquiétantes :

1. Est-ce qu’on peut contrôler par brevet des organismes vivants : graines, plantes, génes, et même des organes humains ?
2. Est-ce que les fabricants d’herbicides tel Monsanto sont responsables de l’évolution des plantes néfastes (super-weeds) de plus en plus résistantes aux herbicides de plus en plus puissantes ?
3. Peut-on protéger le droit traditionnel de faire pousser des plantes organiques sans contamination par les OGM ?
4. Est-ce que les fermiers ont le droit de préserver la graine de leurs propres récoltes ?

Aujourd’hui l’autorisation du blé OGM « Round-up Ready » est en attente au Canada. Si approuvée, l’introduction de cette graine détruira l’agriculture de blé organique. On ne peut aucunement isoler un champ malgré la propagande « buffer zone » des compagnies OGM, comme est prouvé par l’expérience des agriculteurs de soja et de canola au Canada. Il n’existe plus de soja, ni de canola organique en Amérique du Nord, à cause de la pollinisation croisée sauvage. Le résultat a été la fermeture des marchés japonais et européens aux agriculteurs nord-américains, ainsi que la disparition de beaucoup de fermes familiales. (Le Japon et l’Union Européenne refusent l’importation des produits OGM).

La réduction de l’utilisation des produits chimiques en agriculture est un des grands attraits des OGM soit-disant. Depuis la deuxiéme guerre mondiale, le fermier nord-américain utilise de plus en plus de produits chimiques. Tout ce qui promet de réduire cette dépendance est trés attrayant. L’utilisation des OGM, malgré les promesses, ne réduit pas l’utilisation des produits chimiques. En fait, c’est le contraire. Rappelons que les brevets de la plupart des OGM appartiennent aux quatre grandes compagnies chimiques : Monsanto, Syngenta, Bayer CropScience, et DuPont. Dans son rapport de mai, 2003, Action Aid, une agence de développement économique, basée en Angleterre, dit que les OGM n’ont pas de rapport avec l’agriculture telle qu’elle est pratiquée dans le tiers-monde. L’utilisation des OGM par les fermiers du tiers-monde risque plutôt de les appauvrir. Ils seront obligés de s’endetter pour avoir accés aux produits chimiques nécessaires à la culture OGM. Rappelons que le souci principal des compagnies OGM n’est pas d’assurer la santé de la chaîne alimentaire, ni d’éliminer la faim dans le monde, mais de faire un profit pour ses investisseurs.

Aux USA, la situation est encore pire. La Cour Suprême, dans une décision écrite par Clarence Thomas (anciennement avocat de Monsanto), a déclaré qu’il est tout à fait légal de déposer un brevet d’utilisation sur les plantes. Cette décision rend illégale non simplement la propagation de semence en provenance de graine OGM, mais aussi la sauvegarde de graine d’une année à l’autre. Attention la Graine-Police arrive.

Ce qui est encore plus désolant est l’utilisation des plantes OGM dans la fabrication des médicaments pharmaceutiques. En 2003, il existait plus de 300 champs expérimentaux en Amérique du Nord. Six médicaments importants sont produits à base de plantes tel le tournesol et le maïs. Ces récoltes pharmaceutiques sont à ciel ouvert, en plein contact avec le pollen. Le potentiel de catastrophe est plus qu’inquiétant. Aux USA et au Canada, le citoyen est privé de toute information au sujet des OGM. On ne peut pas savoir si ce que l’on consomme contient des OGM ou pas. Pourquoi? , Si l’information est disponible, le consommateur risque de ne pas acheter les produits à base de OGM, au grand chagrin des compagnies chimiques. Attention la Alimentation-Police arrive.

Soutenez Percy Schmeiser.

Fight Genetically Altered Food Inc.
P.O. Box 3743
Humboldt, SK.
S0K 2A0 Canada

http://www.percyschmeiser.com/
http://www.bioteach.ubc.ca/Bioengineering/GeneticallyModifiedFoods/
http://www.vivelecanada.ca/article.php?story=20040112003902197




January 7, 2004

Le 11 décembre, 2003, le gouvernement du Canada a adopté une Proclamation Royale, déclarant « le 28 juillet de chaque année, à compter de 2005, Journée de commémoration du Grand Dérangement». La proclamation a été reçue avec beaucoup d’enthousiasme dans la communauté acadienne des provinces maritimes, y compris par ceux qui pensent que cette proclamation ne va pas assez loin pour reconnaître la responsabilité de la Couronne Britannique. En fait, la proclamation refuse toute responsabilité, déclarant que « Notre présente Proclamation ne constitue en aucune façon une reconnaissance de responsabilité juridique ou financiére ». Par cette proclamation, la reine d’Angleterre reconnaît (on ne parle jamais de « regrets » ou de « excuses ») ce que les Acadiens savent depuis 250 ans : que le gouvernement Britannique de la Nouvelle-Écosse a entrepris la déportation brutale de ses propres sujets francophones de leur pays et que la déportation «a eu des conséquences tragiques, plusieurs milliers d’Acadiens ayant péri par suite de maladies, lors de naufrages, dans leurs lieux de refuge, dans les camps de prisonniers de la Nouvelle-Écosse, et de l’Angleterre, ainsi que dans les colonies britanniques en Amérique. » Sur un ton plus optimiste, la proclamation exprime les souhaits de sa majesté pour que « le peuple Acadien puisse tourner la page sur ce chapitre sombre de son histoire ».

Le déroulement des événements qui a fini par produire cette proclamation a été assez convoluté. Elle était adoptée lors d’une réunion du Conseil de Ministres présidé par un Premier ministre qui vivait les derniéres minutes de son régime, assisté par seulement trois membres de son bientôt-défunt cabinet. Le Gouverneur Général, représentant de la reine au Canada, n’y a pas assisté. Pas beaucoup de risque politique là. Malgré ces détails moins que glorieux, je suis heureux de cette proclamation et je pense qu’elle aura un effet tout à fait positif dans le contexte de la société acadienne du Canada. Malheureusement, cette influence ne descendra pas jusqu’en Louisiane. Dans le sens politique et de plus en plus dans le sens culturel, les deux communautés acadiennes, Canada et Louisiane, s’éloignent. Le jour de la proclamation à Ottawa, on sabotait un programme d’immersion français dans la paroisse Saint Landry. Le 11 décembre, 2003, 70 jeunes étudiants en français ont été dispersés comme autant d’Acadiens exilés, poussés vers un avenir inconnu et intimidant. Leurs professeurs ont été envoyés dans d’autres écoles, et tout cela en catimini à cause de l’indifférence de la nouvelle directrice. Les vies de 70 enfants ont été chamboulées parce que le français n’a plus vraiment de place dans cette Louisiane américanisée. Ce ne pas la Déportation de 1755, mais c’est un bouleversement pareil. (En passant, l’historien Stephan White a découvert que l’âge moyen des exilés au bord des bateaux de transports pendant la déportation était de quatorze (14) ans !). À part un petit article, enterré dans les pages du fond du journal local rendant hommage à Warren Perrin, l’avocat louisianais qui avait lancé le procés, la proclamation royale est passée totalement inaperçue en Louisiane. Ce qui convient certainement aux Britanniques. Pour les auteurs de délits, pas de nouvelle est bonne nouvelle. Prenons l‘exemple de Diego Garcia.

Voilà quarante ans que la guerre froide battait son plein. Les Etats-Unis et l’Union Soviétique se disputaient des prises de pied partout dans le monde y compris dans l’Océan Indien. Les Américains ont demandé à leurs amis les British de leur trouver une île inhabitée pour pouvoir poser une base militaire dans ce secteur. Malheureusement il n’y en avait pas. Alors les British ont offert de transformer une de « leurs » îles en île « peuplée seulement de goélands ». La population de Diego Garcia a été enlevée et transportée à Mauritius et dans les Seychelles. Marcel Moulinie était gérant d’une plantation de cocotier. Il raconte : «L’évacuation totale. Ils ne voulaient aucun indigéne. Quand le moment est venu et les bateaux sont arrivés, on nous a permis de rien prendre. Une seule valise, c’est tout. Les bateaux étaient tout petits, et nous ne pouvions rien prendre, pas de meuble. Rien. » Ces gens ont été jetés dans les bidonvilles de Mauritius comme de la vidange. Pêcheurs et fermiers, ils n’avaient pas le savoir nécessaire pour réussir dans cet environnement hostile. Ils n’ont reçu aucune aide. Ils n’ont reçu aucune compensation. Pour obliger les derniers à partir, on a tué leurs animaux domestiques en les asphyxiant au gaz d’échappement des voitures militaires. Jeannette Alexis était parmi les derniers à partir. « Je pleurais, tenant la jupe de ma mére. Bien que jeune, je comprenais qu’on perdait quelque chose de précieux, je comprenais qu’on perdait notre pays, » dit-elle.

La visite de Diego Garcia est défendue, alors l’histoire est restée inconnue pendant 30 ans, jusqu’à ce qu’un des exilés, Olivier Bancoult, se révolte. Bouleversé par la mort de ses trois fréres causée par l’alcool et le suicide de sa sœur, il a décidé de poursuivre le gouvernement britannique. La fortune lui a souri. Son avocat, Richard Gifford, a découvert les documents secrets qui traitaient de l’entente entre le Royaume Unis et les Etats-Unis pour la construction de la base militaire de Diego Garcia.

« Un officier de la British Foreign Office parlait de « maintenir la fiction », raconte Gifford. La « fiction » en question est que Diego Garcia était « inhabitée ». Les documents révélent que les responsables ne pensaient pas qu’on allait remarquer la déportation des indigénes. Il est confirmé que c’était à la demande des USA que l’île allait être « abandonnée aux goélands ». Un des documents déclare que « Le gouvernement des Etats-Unis demande l’enlévement de la population entiére avant le mois de juillet ». Les Britanniques étaient heureux d’accéder à la demande.

Qu’est ce que les Britanniques ont reçu en échange de « leur île inhabitée »? Des missiles Polaris à prix réduit. Les USA ont baissé le montant de la facture à 14 millions $US. La découverte de ces documents est un coup fabuleux pour Gifford. La Cour Suprême d’Angleterre a jugé que la déportation de la population de Diego Garcia était illégale. Mais elle n’est pas allé plus loin, rendant sa décision sans conséquence. La population n’a reçu ni argent, ni ce qu’elle souhaitait le plus : le droit de retourner sur l’île. « Les gens de Diego Garcia ne se sont jamais opposés à la construction de la base militaire. Mais ils sont trés frustrés de ne pas pouvoir y travailler. » dit Gifford. La base militaire emploie plusieurs milliers de travailleurs surtout des Philippines, et les dirigeants ne souhaitent pas recevoir de visite. Quand les déportés ont demandé le droit de visiter les cimetiéres familiaux, les Britanniques leur ont répondu qu’il fallait demander aux Américains.

Les déportés se sont adressés à George W. Bush. L’administration Bush a répondu qu’il fallait demander aux Britanniques. « À cause de son importance primordiale dans la guerre contre le terrorisme, les responsables britanniques ont refusé la permission de visiter Diego Garcia. Nous sommes solidaires avec cette décision », ont dit les Américains. Caseem Uteem, l’ex-président de Mauritius, a écrit à George W. Bush, plaidant la cause des déportés. « Je pense que c’est non simplement inhumain, mais aussi illégal. On n’aurait jamais dû les enlever. » dit-il.

Si ça peut réconforter les ex-habitants de Diego Garcia, il y a toutes les chances que d’ici 250 ans, la reine d’Angleterre (il se peut que ça soit encore Elisabeth II) promulgue une proclamation déclarant ce qu’ils savent déjà : voir qu’ils ont été enlevés de leur pays et envoyés dans une vie de misére, mais qu’elle (la reine) espére qu’ils vont pouvoir tourner la page de ce chapitre sombre de leur histoire. Espérant qu’ils vont pouvoir reconstruire leurs vies entre temps.

Un dernier petit mot au sujet de la proclamation. En français, le texte déclare :

« Attendu que la déportation du peuple Acadien, communément appelée le Grand Dérangement ».
Ce qui est traduit par :

« Whereas the deportation of the Acadian people, commonly know as the Great Upheaval ».

Ce qui est intéressant, c’est que « Dérangement » devient « Upheaval » dans le texte anglais. En fait «Dérangement » est mieux traduit par « inconvenience ». « Upheaval » veut plutôt dire « bouleversement ». Ce que je trouve trés spécial c’est l’ironie de cette phrase « Grand Dérangement », comme si la déportation était une espéce de super piqûre d’insecte ou de grande fuite de robinet. Même trés jeune, cette phrase me frappait fort. Je me demande si ceux qui ont connu le Grand Dérangement ont voulu diminuer l’importance de cet événement en le traitant pince sans rire. La traduction anglaise « Great Upheaval » (« Grand Bouleversement ») trahit le sens du français. Elle laisse entendre que les Acadiens exilés passaient leurs vies à se lamenter. Les Acadiens ont réagi plutôt comme Elisabeth Brasseaux lors du naufrage de son bateau. Perdu sur les rives de la riviére Saint Jean, le groupe d’exilés s’est retrouvé bredouille, et même déprimé. Alors la petite Elisabeth en voyant les gens dans un état de choc, leur a dit, « Réveillez vous, il y a du travail à faire ». Si les Acadiens n’avaient pas été capables de s’organiser pendant la déportation et l’exil, il n’y aurait pas eu leurs descendants pour applaudir la proclamation de la reine d’Angleterre 250 ans plus tard. En traitant leur sort de « Dérangement » ils ont réussi à enlever un peu de sa force. Un dérangement n’est pas du tout aussi bouleversant qu’un bouleversement et donc plus facile à surmonter. Même un Grand Dérangement.

Consulez la Proclamation Royale.