Zachary Richard Blogue 2003


Zach chillin' - thinking about his monthly reports

December 3, 2003

Je souhaite à tous, toutes et à toutes vos familles, des fêtes de fin d’année remplies de bonheur. La nouvelle année est l’occasion d’affirmer notre dévouement à la paix du monde autant pour les hommes, que pour les animaux et pour notre mère La Terre. Répandez l’amour.  Zachary Richard




November 5, 2003

Beaucoup de développements ce mois-ci. D’abord au Canada, les fermiers des prairies s organisent pour résister l’imposition du blé OGM (Round-up ready wheat). Un bras de fer s’annonce entre eux et le multi-national Monsanto. Monsanto désire commercialiser son blé OGM. Dès qu’un seul champ est planté avec cette semence, toute la prairie canadienne sera infestée, les graines de pollen des OGM transportées par le vent. Les fermiers canadiens ont vu leur marché de canola s’effondrer. La France, l’Allemagne et le Japon refusent d’accepter un produit contenant les OGM, et les fermiers canadiens craignent, avec raison, que l’introduction du blé OGM provoquera l’effondrement de ces marchés. Le gouvernement canadien est pris entre le fer et le feu. Il a conspiré avec Monsanto, permettant des expériences OGM au site d’expérimentation agricole fédérale, et cela en secret. Maintenant ces expériences sont arrêtées. Les fermiers canadiens, loin de l’engagement écologiste style José Bové, sont néanmoins contre l’introduction du blé OGM. Ils craignent d’être entraînés vers la faillite si le blé OGM est introduit. Ce qui fera l’affaire de Montsanto, car leurs produits sont destinés à la monoculture industrielle et sont trop coûteux pour les fermes familiales. Il reste à voir si le gouvernement canadien soutiendra ces citoyens ou bien va baisser les bras devant le pouvoir d’une multi-nationale américaine.

Pendant que les fermiers de l’Ouest s’organisent pour résister à Monsanto, au Québec, le nouveau gouvernement libéral est en train de redéfinir la relation entre le Québec et le Canada. En effet, le gouvernement de Jean Charest propose de céder certains pouvoirs provinciaux en échange d’une augmentation de la subvention fédérale. Y compris dans le domaine des affaires municipales. Le Québec perdra quelques aspects de son statut exceptionnel pour une plus grande part de la tarte. Mais si la part de la tarte est réduite à l’avenir, est-ce que les pouvoirs cédés seront remis au Québec?

Pendant que tous ses développements bouleversaient le monde, je suis parti en tournée avec mes amis les Frères Michot. Ce groupe louisianais faisait sa première tournée québécoise. J’ai eu le plaisir de réaliser leur premier album (Élevés à Pillette) et j’étais très heureux de les accompagner pour quelques jours. Ils ont joué à St. Romuald, à côté de Québec, et ensuite à Tadoussac. Nous avons profité de notre visite sur la Côte Nord pour une expédition sur le fleuve à la recherche de baleines. En ce moment les baleines sont en migration, et nous avons pu observer un grand nombre de Petit Rorquals (qui ne sont pas petits du tout). Les Frères Michot sont assez représentatifs de la communauté cadienne du point de vue linguistique. Rick et Tommy, les plus vieux, sont capables de se faire comprendre en français, mais ils sont, cependant, plutôt anglophone. Nos conversations commençaient toujours en français, mais à moment donné, faute de pouvoir s’exprimer facilement, nous finissons par parler en anglais. Le plus jeune des frères, David, est encore moins à l’aise français. Les deux autres membres du groupe, Louis et André, sont les fils de Tommy. Dans leur vingtaine, Louis parle très bien le français, le mieux de tous, grâce à sa femme québécoise, mais André ne parle pas le français du tout. La question de la langue mise à part, nous avons eu un bon temps, et c’était pour moi une révélation. Depuis longtemps je réfléchis à la nature de mon identité américano-franco-anglo-Cadien, et l’importance de la langue comme élément déterminant d’identité. Bien qu’il soit vrai que l’aspect fondamental de la culture cadienne est la langue française, il est aussi vrai que notre identité n’est pas uniquement défini par la langue. Il paraît très évident ce que je dis ici, mais pour moi cette rencontre poussait ma réflexion encore plus loin, du fait de me trouver en compagnie de louisianais plutôt anglophone dans un milieu francophone au Québec. Je me sentais plus proche de mes amis louisianais. Le fait d’appartenir à la même génération est plus important que la capacité de parler la langue pour ce qui est du sentiment d’appartenance. Intéressant.

Pendant que je réfléchissais à ces questions identitaires sur les bords du fleuve Saint Laurent, une autre réflexion se poursuivait de l’autre côté de l’Atlantique.
Le 4 octobre, le ministre de la culture de la République Française a organisé « Les Assises nationales des langues de France ». Entre 1989 et 2002, le nombre d’élèves qui suivent ces enseignements a été multiplié par dix. L’organisation de cette conférence est destinée à promouvoir l’idée que l’état central n’est pas l’ennemi des langues régionales. Le ministre de la culture a en charge la « préservation » et la « valorisation » des « langues de France ». « Ces langues sont l’expression de la diversité culturelle dont notre pays s’enorgueillit », explique le ministre Jean-Jacques Aillagon. L’ensemble comprend évidemment une dimension politique : l’organisation de ces Assises permet au gouvernement de Jacques Chirac de reprendre l’offensive en direction des partisans des langues régionales. En juin, 1999, Chirac avait déçu ces derniers en refusant de modifier la Constitution de la République, démarche indispensable pour permettre à la France de ratifier la Convention européenne des langues régionales et minoritaires.

L’approche par la culture présente un second avantage pour le gouvernement français : elle est censée limiter la dimension passionnelle du débat. Ces deux dernières années, les polémiques se sont focalisées sur l’intégration ou non dans le service public et dans les écoles proposant un enseignement intégral en langues régionales. En 2002, selon les statistiques du ministère de l’éducation nationale, environ 250,000 élèves ont suivi ce type d’enseignement. La progression est spectaculaire : en 1989, on comptait seulement 27,000élèves dans la totalité des établissements publics et privés.

Il y a des différences assez grandes entre les régions. La région avec le plus d’enseignement de la langue régionale est l’Alsace avec quelque 55,200 élèves du primaire, 26,700 collégiens et 1,200 lycéens initiés. Ce succès est dû en partie au fait que l’Alsacien s’associe à l’apprentissage de l’allemand. En dehors de ce cas particulier de l’alsacien, l’occitan reste la langue régionale la plus enseignée.

Parlée dans trente départements, elle rassemble 48,400 élèves du primaire, 15,500 collégiens et 3,700 lycéens. Environ 1,800 élèves suivent des cours bilingues. En Corse, l’enseignement de la langue continue de se développer. La dernière estimation fait état de 21,400 élèves du primaire, 7,400 collégiens, et 2,000 lycéens. Le breton est la dernière des quatre grandes langues régionales enseignées en métropole. Avec 9 200 élèves au primaire, 6 400 au collège, 1 000 au lycée, selon les statistiques du ministère, le nombre d'élèves stagne.

Ce que je voudrais signaler c’est qu’en France, il existe une volonté politique de soutenir les langues secondes. L'argumentaire est simple : puisque la France défend la diversité dans le monde, elle doit également la promouvoir à l'intérieur de ses frontières. "Ces langues sont l'expression de la diversité culturelle dont notre pays s'enorgueillit", explique le ministère dans son introduction au débat. Je ne peux que me lamenter du fait que ce point de vue est inconcevable dans mon pays. Aux USA l’ouverture d’esprit qui est à la base d’une politique de diversité est absente. Malheureusement (pour nous les Américains) le climat politique est caractérisé par le contraire : une méfiance des autres cultures et un refus d’ouverture envers le monde, même si ce monde comprend des ethnies comme les Cadiens qui vivent sur le territoire et cela depuis bien avant que le territoire soit devenu américain. La vision chauvine de notre politique internationale et notre isolement de la communauté des nations en est la conséquence.




October 1, 2003

Non loin de la Porte d’Orléans se trouve un petit havre de paix, abri pour oiseaux, et promeneurs et joggeurs, le Parc Montsouris. Le nom Montsouris viendrait de "Moquesouris", comme on appelait jadis le site où des moulins laissés à l'abandon attiraient les petits rongeurs. Le Baron Haussmann, en recréant la ville de Paris a placé quatre espaces verts aux quatre points cardinaux de la métropole. Au nord, les Buttes de Chaumont, à l’est, le bois de Vincennes, à l’ouest, le bois de Boulogne, et au sud, le Parc Montsouris. Le Parc Montsouris est le plus humble, et le plus joli de tous.  

En entrant par le Nord, par l’Avenue René Coty, on arrive face à une colonne en pierre sur laquelle est posée une statue de Victoire ailée. Derrière la colonne s’étire un champ entouré d’arbres. Le parc contient plus de 1400 arbres dont des sujets centenaires : peuplier de Virginie, cèdre de Liban, orme de Sibérie, ginko biloba, et quelques espèces de mon pays : copalm, et cypre rouge. En allant tout droit, on plonge dans le cœur du parc, entre les poussettes et les amoureux. En montant à droite, on longe la rue Nansouty. En haut de la côte, se trouve le pavillon de météo France. Si on continue, on surplombe la voie ferrée, la Cité Universitaire de l’autre côté de l’avenue. Par la suite, le chemin descend, et l’on arrive au lac, repère de retraités et de canards exotiques. Un peu plus loin, on arrive devant la stèle érigée à la mémoire de Pierre Durand, tué, comme autant de jeunes résistants, pendant le mois d’août 1944. Paris est parsemé de plaques commémoratives comme celle-là, cachées discrètement le long des murs, dédiées à la mémoire de ses combattants qui ont surgi dans les rues de Paname, carabines de fortune à la main, pour libérer leur ville.

Un soir de mars passé, pendant que la frénésie anti-française battait son plein au début de la guerre d’Iraq, j’ai assisté à une scène à la télévision américaine qui m’a profondément choqué. Au Late Show starring David Letterman, le pauvre Paul Schaeffer, qui remplaçait Dave, faisait l’entrevue du politicien Bob Dole. Le « French Bashing » était à l’ordre du jour. Ils se sont lancés dans une harangue hystérique anti-française qui aurait été dérangeante venant de la part de n’importe quel idiot, mais qui était d’autant plus choquante venant de la part d’un homme politique sensé être mesuré. La connerie était d’autant plus grotesque qu’elle passait à la télévision nationale. Les propos démagogiques de l’ex-Senateur, ex-candidat à la Maison Blanche, me faisaient mal. N’importe quoi. Dans un spasme de connerie virulente, Bob Dole a manifesté une stupidité incroyable. J’avais honte. Le pire : « Question : Combien de Français est-ce que ça prend pour défendre Paris ? Réponse : Zéro, on n’a jamais essayé. » Alors, en réponse à cet affront à la raison et à l’histoire, je propose quelques faits historiques.

Pendant les mois de mai et juin, 1940, plus de 100,000 civils ont été tués sur les routes de la France par l’armée Nazi. Un nombre équivalent de soldats français sont morts à la même époque pour défendre leur pays. Suite à une campagne de terreur très bien réussie, des millions de Français, Belges, et Hollandais ont fui l’invasion barbare. Pendant les semaines qui ont précédé la guerre en France, la population a été bombardée par des images de Varsovie et de Rotterdam réduites en cendres. Les images de la brutalité des Nazis faisaient partie de la conscience collective. Toute la population avait vu les images des villes anéanties par les Nazis.. Même dans les campagnes les plus reculées, on était au courant. Et tout le monde craignait le pire. L’invasion allemande fut un chef d’œuvre de manipulation psychologique. Pour empêcher l’armée française de riposter efficacement, les Allemands ont mis en œuvre un plan de guerre qui utilisait la population civile comme une arme. La fuite de la population civile, reculant devant les chars allemands, a effectivement bloqué les routes et a servi à empêcher l’armée française de remonter vers le nord.

Il faut bien dire que l’état-major français a été particulièrement défaillant. Le stratège de contenance, vestige de la première guerre mondiale, réduisait l’armée française à un stratège de défense de ligne totalement dépassé par le blitzkrieg. Cachée derrière la ligne Maginot, elle etait incapable d’agir efficacement en face d’une invasion rapide qui contournait les emplacements fortifiés. Les chars allemands plongeaient dans l’arrière-pays semant le désarroi et occupant le territoire. Et pendant que les chars les contournaient, les Français essayaient désespérément d’établir un front. L’armée française était totalement incapable de résister au stratège nazi.

Pendant que les chars roulaient à travers le pays sans entrave, les avions allemands, les fameux stukas, bombardaient les routes, massacrant les civils, dans un stratège destiné à semer la panique et à faire fuir la population. Ce qui a provoqué un exil désordonné engorgeant les routes d’automobiles, de charrettes, de brouettes, de gens à pied, de fermiers, et de leurs bestiaux, tout un charivari effrayé, paniqué, avec une seule idée : échapper à la mort. : Les villes comme les campagnes, étaient vidées de leurs habitants qui se poussaient sur les routes du sud. Un tourbillon de monde et d’animaux terrorisés qui se trouvaient pêle-mêle entre l’envahisseur et l’armée française. Hommes, femmes, enfants, chats, chiens, bœufs et chevaux, fuyant en panique. Des milliers d’entre eux sont morts sous les mitraillettes des stukas. Ces petits avions ultra rapide étaient munis de sirènes qui s’allumaient dès que l’avion piquait en descente. Ces sirènes n’avaient aucune utilisation à part de terroriser les gens qui se trouvaient en dessous..

Bien que la guerre en France fut une débâcle, des poches de résistance se formaient dès l’armistice. L’histoire de la fuite du Général DeGaulle en l’Angleterre et sa lutte déterminée sont bien connues. En France, les patriotes s’unissaient et une guerre clandestine s’engageait dans le maquis. La France durant la guerre était un pays d’ombre et de grisaille, et bien que ça soit vrai qu’une partie de la population a collaboré avec les occupants, il est aussi vrai qu’il y avait des milliers d’hommes et de femmes qui ont résisté. Beaucoup d’entre eux ont payé de leur vie, tel Pierre Durand.

Je suis allé au Parc Montsouris le 26 août, 2003, poser une gerbe de fleurs et rendre hommage à ce jeune homme mort sous ces mêmes arbres. Sous un ciel bleu clair, je saluais son courage et son sacrifice.

www.mesbalades.com/ppied000.htm
www.proactivate.com/photo_album/france/montsouris/index.shtml
www.parisparis.com/fr/jardin/montsour.html
www.montsouris.net/index.htm




August 27, 2003

27 juillet. Paris. Aujourd’hui le drapeau du Texas flottait sur l’Hôtel de Crillon, Place de la Concorde où normalement flotte le pavillon de la France. C’était certainement en hommage à Lance Armstrong, originaire du « Lone Star State », un des cinq coureurs à gagner le Tour de France cinq fois, avec Bernard Hinault, Jacques Anquetil, Eddie Merckx et Miguel Indurain. Je n’ai pas compris la signifiance de ce geste (drapeau du Texas plutôt que drapeau américain) et je me demandais s’il ne pouvait pas y avoir de sous-entendu politique. Cela dit, les Champs Elysées étaient remplis d’une foule joyeuse dans laquelle je me trouvais pour accueillir ce peloton de coureurs sveltes, habillés de toutes les couleurs. Un arc-en-ciel d’éclair qui nous passait sous les yeux dix fois de suite, nous donnant à chaque fois juste le temps de savoir qu’ils étaient passés. Ça faisait un bruit de schuss, les pneus des vélos léchant l’asphalte, les visages de coureurs crispés d’effort, leurs râlements noyés dans un torrent d’énergie folle. Une vague d’applaudissements montait l’avenue avant de se casser sur le rocher de mon regard, la crête d’écume me frappant entre les yeux avant de rouler encore plus loin. Il faisait beau sur les Champs Elysées et tout le monde était content. Pendant que Lance Armstrong montait sur le podium pour recevoir le bouquet de roses traditionnel, je partais sur mon propre tour de France.

1 août. Capbreton. Il me semble très à propos que le plus grand, voir le seul festival dédié à l’Amérique francophone en France se passe dans cette ville d’où sont partis les marins qui allaient découvrir la vallée du Saint Laurent. Avant que Christophe Colomb arrive à Saint Domingue, les pêcheurs basques faisaient des bar-b-ques au bord de la rivière Saguenay à Tadoussac. Il reste peu de cette histoire à part une tradition basque à St. Pierre et Miquelon et la rue Québec sur le port de cette ville française, mais grâce à Maurice Segall, l’organisateur du festival Les Déferlantes Francophones, les artistes francophones nord américains et le public français peuvent se découvrir mutuellement. J’ai retrouvé des vieux amis, Johnny Comeau, Gérald LeBlanc, Ronald Bourgeois et tout un contingent de poètes et de musiciens de notre bord à nous de l’Atlantique. Sous une chaleur écrasante, nous habitons une petite Acadie outre mer. J’ai été invité au festival pour présenter le documentaire Contre vents, contre marées, sur grand écran. Le public français est très ouvert à la culture des francophones américains, mais il faut dire qu’en France, la diffusion de la culture française nord américaine souffre d’un manque d’accès au médias. Espérant que ce petit festival plantera les graines d’une récolte abondante dans le cœur des Français de France pour nous les poètes et musiciens de langue française en Amérique. Robert Charlebois a fait la clôture du festival J’ai pu partager un moment avec lui sur la plage, froliquant dans les vagues entre les surfeurs locaux et les touristes en vacance. Il a donné un spectacle plein d’énergie. J’ai été heureux de retrouver Justin Allard qui l’accompagnait.

5 août. Saint Jean pied de Port. Une fois qu’on quitte la plaine des Landes et ses forêts de pins, et qu’on monte dans les Pyrénées, on se rend bien compte qu’on est au pays Basque. Toutes les pancartes routières sont dans les deux langues, et le plus souvent, la version française est effacée par une couche de peinture noire. On voit des affiches indépendantistes un peu partout, avec des slogans plus ou moins virulents. On ne peut pas s’empêcher de faire la comparaison avec la Louisiane, et également avec le Québec. D’abord les statistiques : La population basque est de 2.9 millions dont 262, 640 habitent en France. Trois des sept provinces basques se trouvent au Nord de la frontière. Bien que l’image du pays basque soit plutôt bucolique, genre troupeaux de brebis gardés par berger en béret rouge, seulement 6% de la population travaille en agriculture. 22 % travaille en industrie, avec 72% travaillant dans le secteur des services qui comprend l’industrie touristique. Les Basques s’identifient, cependant, comme un peuple de la terre, bien que la plupart habitent en zone urbaine. Mais, étant donné que le pays basque n’est pas un état, la question identitaire ressemble beaucoup à celle que nous connaissons en Louisiane. Selon Jean Haritschelhar, président de l’Académie de la langue basque, « Etre Basque, c’est se considérer comme membre de la nation basque, même si l’on est de citoyenneté française, espagnole, ou américaine. C’est avoir pleine et claire conscience de faire partie d’un peuple, d’une communauté sociale, spirituelle et affective à laquelle nous attachent des liens de sang ou d’esprit ou de cœur. » Ce qui ressemble à la meilleure définition d’un Cadien, soit « Un Cadien est quelqu’un qui pense qu’il est Cadien. » Comme en Louisiane, on trouve en pays basque le défi de se créer une modernité dans le contexte d’une culture qui est souvent réduite à la caricature. Comment dépasser l’image réductrice et rassurante d’un pays fort de ses bergers, de ses marins découvreurs, de ses joueurs de pelote et de sa tradition festive ? Le problème est d’autant plus compliqué par les médias qui ont tendance à réduire la question basque à l’épiphénomène de la violence, au mieux à la seule revendication nationaliste. La question politique est d’autant plus perdue dans la brume, parce que de l’autre côte de la frontière, en Espagne, où vivent plus de 10 fois plus de Basques qu’en France, l’ETA continue à poser une menace terroriste. La relation entre les communautés basques et l’état dans lequel elles se trouvent est très différente des deux côtés de la frontière. À savoir que pendant les 19e et 20e siècles, les Basques espagnols se sont battus trois fois contre l’Espagne (les deux guerres carlistes, et la guerre civile de 1936-1939) et que pendant la même période, les Basques en France ont fait trois guerres avec la France (la guerre de 1870 et les deux guerres mondiales). Cela dit, les Basques ont subi une répression sévère pendant la Révolution Française à cause surtout de leur attachement au clergé catholique, et leurs relations familières avec l’Espagne qui ont été durement sanctionnées. Sous la Terreur, plusieurs communes ont été déclarées « infâmes », et des milliers d’habitants ont été déportés dans les départements voisins, des centaines d’entre eux périront de froid, de faim et de maladie. (La déportation des Acadiens n’a eu lieu que 35 ans plus tôt). L’engagement des Basques dans l’armée française lors de la première guerre mondiale marque le début d’un nationalisme français, conservateur et catholique dans la communauté. 6000 Basques périssent dans les combats. Comme les Cadiens suite à la deuxième guerre mondiale, les Basques sortent du conflit avec une identité redéfinie par l’expérience. Leurs valeurs traditionnelles sont intégrées et ne servent qu’à renforcer l’idéologie dominante. Il faut attendre les années trente pour voir le nationalisme basque se montrer en France. Aujourd’hui les militants basques obligent les partis politiques traditionnels à prendre position sur un certain nombre de problèmes concrets : revendication d’un département Pays basque, d’une université de plein exercice à Bayonne, et l’enseignement et l’officialisation de la langue basque.

Au Pays basque, 26.4% des habitants connaissent et utilisent la langue, 9.3% la comprennent sans la pratiquer et 64.2% sont non bascophones. La compétence linguistique est particulièrement faible chez les 16-34 ans. Le pourcentage des bilingues chute de 35% parmi les plus de 64 ans à 11% chez les jeunes. À Bayonne, la métropole, les bascophones ne représentent que 1% de la population de 16 à 24 ans. Ce déclin s’explique par la défaillance familiale, et ressemble comme une image miroir à ce qui s’est passé en Louisiane depuis que je suis né. La question qu’on se pose est de savoir si ce n’est pas trop tard pour sauver la langue ou bien si elle sera reléguée au folklore comme cela se passe actuellement chez nous.

Par rapport à la question de la survie de sa culture minoritaire, le pays Basque se trouve être quelque part entre le Québec et la Louisiane. Il ressemble plus à l’Acadie, d’abord par sa démographie, ensuite par une attitude fondamentalement non séparatiste, et par son taux d’assimilation. Tandis qu’en Louisiane le taux d’assimilation est près de 100%, au Nouveau Brunswick bien qù’il soit inquiétant, il n’est pas catastrophique. Le défi pour toutes ces communautés, autant cadienne, acadienne, que basque, est de pouvoir offrir la possibilité d’une expression contemporaine à sa jeunesse, et non pas de rester figé dans un folklore aussi attrayant qu’il soit. La situation démographique du Québec assure la survie de la langue traditionnelle de la Belle Province d’une façon que ni les Acadiens, ni les Cadiens ni les Basques peuvent prendre pour acquis. C’est sur la question d’indépendance que le Pays Basque et le Québec se ressemblent. Bien que la volonté de se séparer du Canada paraisse être en éclipse pour le moment, le Parti Québécois, même en situation minoritaire au gouvernement, oblige que le discours politique tienne compte de la question d’indépendance. Les indépendantistes basques vont-ils pouvoir arriver à une situation institutionnalisée telle qu’elle existe au Québec. Bien que les histoires des deux peuples soient très différentes, ils partagent, cependant, l’espoir d’une autonomie politique réelle. Ce qui n’est pas le cas ni en Acadie, ni en Louisiane. Malgré les différences de situation, toutes ces communautés espèrent maintenir leurs cultures uniques et transmettre aux prochaines générations leurs héritages linguistiques respectifs.

8 août. Col de Organbexterka. La migration d’oiseaux en Europe passe, pour les limicoles, ainsi que les canards et les oies, par le couloir du littoral Atlantique. Pour les autres, il reste quelques possibilités : par l’Italie et la Sicile, ou bien par la péninsule Ibérique et le détroit de Gibraltar. Avant d’arriver en Espagne, il faut survoler les Pyrénées. La chaîne des montagnes se dresse comme un mur devant les migrateurs, mais il existe quelques passages dont un des plus importants et le Col de Organbexterka. En plus de la difficulté de contourner les montagnes, les oiseaux sont confrontés à un mur de plomb. À l’affût sur les pics par lesquels les oiseaux sont obligés de passer, un nombre important de chausseurs attendent. Au contraire de l’Amérique du Nord où la relation entre chasseurs et amateurs d’oiseaux est plutôt bonne, basée sur un désir partagé de préserver la santé des espèces ainsi que l’habitat sur lequel ils dépendent, en Europe cette relation est plutôt tendue. (Ce qui ne veut pas dire que la situation des oiseaux en Amérique est particulièrement bonne, au contraire, on constate une réduction d’environ 50% des populations des oiseux passereaux depuis seulement les derniers 20 années, dûe essentiellement à la destruction d’habitat),. En Europe la protection des espèces migratrices est compliquée par les frontières nationales qu’ils sont obligés de traverser. Le manque de discipline dans le domaine du contrôle de la chasse est aussi un problème sérieux. Les gardes de chasse n’ont pas toujours le pouvoir ou bien la volonté de confronter les chasseurs. On estime que tous les ans 1,8 million (1,800,000) de « palombes » (pigeons ramiers et colombins), sont tuées lors de leur migration. Un nombre qui menace la survie de ces deux espèces. En réponse à cette perte considérable, depuis 1979 on a « libéré » le Col de Organbexterka. Chaque année pendant l’été et l’automne, le col est occupé par un groupe de miroiseurs engagés. Ils font un recensement très pointu des espèces en migration, notamment les « palombes » et les oiseaux de proie. De l’aube jusqu’au couché du soleil, ils guettent la vallée, comptant les migrateurs, et en même temps empêchant l’accès du site aux chasseurs. Pourtant, ils n’arrivent pas à empêcher la chasse dans les collines avoisinantes, où plus de deux tonnes de plomb tombent dans la nature chaque année à cause des chasseurs. Les miroiseurs défendent courageusement ce couloir migrateur et attirent l’attention du monde sur la protection des oiseaux migrateurs. Ils sont obligés de louer l’espace sur la colline au coût de plus de 20.000 Euros par an. Pour soutenir cette action, visitez http//:www.organbidexka.org

Au crépuscule, j’ai quitté mes nouveaux amis, la lune au trois quarts grimpant dans le ciel au dessus des pics. Le chemin qui descend du col d’Iraty était complètement couvert de graffitis, « Lance is God », aussi « ETA », et des phrases entières en basque. Le tour de France version bicyclette venait de passer. On descendait sous la voûte étoilée vers la vallée, notre voyage ralenti par les troupeaux de brebis qui traversaient la route.




July 30, 2003

6 juillet, Vienne. Le festival de Jazz de Vienne se passe dans l’amphithéâtre romain. C’est très impressionnant de voir ces gradins en pierre qui dominent la scène et de penser qu’ils étaient là il y a des siècles et des siècles. Comme c’était le premier spectacle de la tournée, nous avons eu quelques problèmes techniques, mais le tout s’est déroulé assez bien. Comme c’était une soirée dite louisianaise, j’ai pu rencontrer plusieurs personnes de mon pays. Il y avait une délégation du Département de tourisme, venu pour répandre la bonne parole, parmi laquelle se trouvait le chef de cuisine, Dwight Landreneau. Le chef m’a confié quelques boites d’épices qu’il avait soigneusement protégées pendant son voyage. Cela m’a fait un grand plaisir, mais la rencontre qui m’a le plus touché fut celle que j’ai eue avec mon ami batteur Rick Sébastien. Rick et moi avons joué ensemble voilà plus de vingt ans. Il est originalement de Lafayette, mais il habite depuis des années à New York. Ce jour-là, il jouait avec Los Hombre Calientes, un groupe de Nouvelle-Orléans qui s’inspire des traditions afro-caribiennes, autant de New Orleans que de Cuba et du Brésil. Il était très chic dans son habit de jazz-man. Il souffre d’un dégarnissement crinièrdesque (perte de cheveux—à l’époque qu’on travaillait ensemble, il portait une coupe de cheveux genre buisson d’azalée), mais autrement il se porte très bien. C’était une belle retrouvaille. J’ai été très heureux de voir Nicole Boudreaux aussi. Nicole est une louisianaise d’adoption, en visite dans son pays d’origine. Elle est présidente du consortium des programmes d’immersion française en Louisiane et elle occupe un poste très important chargé de la coordination entre les divers programmes d’immersion française. Elle m’a appris la triste nouvelle que Richard Guidry prend sa retraite. Richard s’occupait des étrangers (Belges, Québécois, Acadiens, Français, Antillais et Africains) enseignant dans les programmes d’immersion française et espagnole au Département de l’Education de la Louisiane. Ayant eu une carrière de plus de trente ans dévouée à l’éducation des jeunes louisianais et à la langue française, il a décidé de passer le flambeau. Bien qu’il va nous manquer beaucoup, on lui souhaite beaucoup de chance dans ses nouvelles aventures. Pour ce qui est de notre aventure, la partie viennoise a fini dans la loge en dessous de l’ancien théâtre romain, avec des bisous pour tous nos vieux amis, avec qui j’ai pu partager un petit moment sympathique.

7 juillet. Nous sommes partis de l’hôtel vers 9h du matin pour se jeter au beau milieu d’un embouteillage pénible sur l’autoroute. Après un périple de démon, coupant à travers les ruelles de la ville sur les chapeaux des roues, nous avons gagné la gare de Lyon en manque d’haleine. Arrivés de justesse avec notre équipement sur les bras, après un sprint surexcité, nous nous sommes installés confortablement dans le TGV direction Paris, gare de Lyon. J’aime beaucoup le voyage en train, le bruit hypnotisant des roues frappant les rails, le paysage qu’on ne pourrait voir autrement, et l’impression d’être détaché du monde dans une espèce d’éloignement d’espace et de temps. En plus on mange assez bien au bord les TGVs. Regardant les collines couvertes de blé et d’orge, les tiges dorées ondulant doucement, avec des petites maisons en pierre distribuées comme des virgules au milieu de phrases chuchotées, je somnolais dans un état rêveur. Arrivé à Paris, le rêve fut rompu. Descendu du train, comme projetés sous une douche de bruit et d’agitation, traînant toujours notre quantité de bagages, nous nous sommes dirigés vers le New Morning. Caché dans les tripes de Paris, au cœur d’un quartier assez folklorique, le New Morning est « le » show-club de la ville. Mais comme tous les show-clubs de toutes les villes, il est d’aspect assez délabré. Surtout dans la loge. Mais j’en ai vu pires. Le système de son, cependant, est excellent. Avec l’assurance gagnée la veille, moi et mes collègues musiciens, nous avons droit à un beau spectacle bien reçu.

8 juillet. Avec toute l’excitation de la soirée, il était impossible de s’endormir avant les petites heures du matin. Ce qui a fait un réveil difficile. Le taxi était très en retard ce qui nous a fait un autre voyage à l’aéroport assez stressant. Bienvenue on the road. Arrivé à Roissy avec autant de bagages que la veille, nous ne pouvons pas nous reposer qu’une fois dans l’avion. Déjà on était en Italie. Le personnel de cabine avec leurs nez romains et leur style gracieux, leurs gestes extravagants et leurs dents très blanches, installait l’ambiance. On ne parlait que l’Italien à part le pilote qui s’acharnait à nous expliquer tout en trois langues totalement incompréhensibles pour moi : l’italien, le français d’avion, et l’anglais d’avion. Quel plaisir cette culture latine. Arrivé à Napoli, nous étions accueillis par Tomaso et ses deux collègues, tous les trois avec leurs t-shirts noirs Festival de Blues del Liri. Isola del Liri est un petit village à mi-chemin entre Rome et Naples. Perché aux flancs des montagnes à l’intérieur des terres, il est connu pour sa petite rivière (Liri) qui coule à travers son cœur, et une petite île qui se trouve en plein milieu (Isola) qui sert d’habitation à plusieurs oies aux plumes hirsutes. Vu la nuit chargée que nous avons connue, nous souhaitons passer à l’hôtel pour nous reposer un peu. Mais d’abord il fallait mangare. Nous sommes arrêtés au bord de la route dans un de ses magnifiques restaurants à l’aspect indifférent qui parsème le paysage comme autant de oasis délabrées et qui servent une nourriture simple et délicieuse. Bonheur. Et le café. C’est un grand mystère, mais tout voyageur amateur de café qui a goutté un espresso en Italie le confirmera. Il n’y a rien de tel. Je ne sais pas à quoi c’est dû. La pression vapeur de la machine, la moulure du café, la qualité du café etc. sont facilement réproduisable ailleurs, mais nulle part ailleurs on peut trouver un café aussi somptueux qu’on trouve dans n’importe quel bistro pitoyable d’Italie. J’aurais passé mon après-midi à boire du café et à écouter parler les gens, mais je me suis retenu à deux, histoire de rester sérieux.
Pendant la sieste est arrivé un orage magnifique. Le tonnerre résonnait autour comme si les montagnes grognaient aux voix basso profondos. Et la pluie tombait en cordes. Cette pluie abondante et continuelle faisant le bonheur des agriculteurs, mais faisant aussi le chagrin des organisateurs de festivals. Le festival de Blues d’Isola del Liri est un événement culturel très spécial. C’est un des rares sinon le seul festival important en Italie qui est gratuit pour le public. Ce qui fait que ce festival est un événement qui touche la société locale au complet. De voir Tomaso et ses collègues regardant la pluie torrentielle, se tordant les mains comme seuls les Italiens peuvent le faire, je sentais leur angoisse. Finalement nous avons décidé de descendre sur le site. Bien qu’il y ait un toit, les planches de la scène étaient complètement mouillées. L’équipement était caché sous des feuilles de plastique noires de chagrin. Les techniciens se tenaient à l’écart sous un bout de toit qui leur donnait un peu d’abri. Ils avaient les mains collées aux côtes. Et comme tout Italien qui ne gesticule pas, ils avaient l’air bien triste dans leurs imperméables de fortune. Sachant qu’il n’y avait rien à faire, nous sommes parti faire le tour du village. Pendant notre promenade, le soleil est sorti en bon augure. Caché dans le labyrinthe du centre ville, on a trouvé une petite trattoria. Spaghetti al pomodoro, pollo paillarde, tira misu. Bonheur.

Finalement la scène a séché suffisamment pour que les techniciens puissent faire l’installation. Bien que nous n’ayons pas suffisamment de temps pour faire une balance, le spectacle a pu commencer presque à l’heure, vers onze heures du soir. Grâce à une équipe technique familiale, de père (Mario) et fils (Manuel) on a profité d’un son assez agréable. La place était pleine d’Italiens à un tel point qu’ils risquaient de déborder la clôture et tomber dans la rivière. Le tout Isola y assistait, dansant dans un style retenu sur les airs de ma Louisiane.

12 juillet. Après un retour sur Paris, et deux jours de repos, nous sommes partis au Sud. Vers 1 heure du matin, on avait rendez-vous avec le bus qui devait nous transporter. Catastrophe. Au lieu du bus que nous avons commandé, avec couchettes et draps et oreillers, à la place nous avons trouvé un autobus de tourisme avec bancs, sans couchettes, sans draps et sans oreillers. Par contre, les bancs se pliaient pour faire une espèce de banquette de torture cabossée, certain de casser le dos des plus insensibles. En Europe, à cause des règlements concernant le feu, il est interdit d’avoir des séparations comme on trouve dans les « touring bus » aux USA. Cela dit, on trouve des autobus à deux étages avec un étage consacré aux couchettes, ce qui fait un moyen de transport assez agréable. Par contre, nous étions confrontés à autre chose. Évidemment, la compagnie de transport avait loué notre bus à un client qui allait le prendre pour une période plus longue, pensant qu’en faisant ainsi nous ne pouvions rien y faire. Le chauffeur insistait d’appeler la banquette de torture une « couchette », s’obstinant avec nous. De toute façon, nous n’avons peu de recours au milieu de cette nuit au milieu de la période la plus courue de l’année. Ce qui fait que nous avons passé une nuit assez désagréable. Une fois rendu à Bagnols, malgré les assurances données par téléphone, le personnel de l’hôtel refusait de nous laisser occuper les chambres avant l’après-midi. En plus le chauffeur s’est révélé un trou du cul, insistant qu’on décharge tout l’équipement pour ne pas le déranger plus tard. Alors on s’est trouvé devant l’hôtel après une nuit pénible, assis sur les caisses de notre équipement, écoutant les cigales chanter, isolé de la ville dans cet hôtel sans restaurant. Bienvenue on the road. Heureusement le cadre était fort joli, au milieu d’un petit bois charmant, et les cigales chantaient assez bien. Finalement nous avons pu gagner nos chambres après un déjeuner de pizza dans le restaurant du frère d’un des organisateurs qui a accepté de nous servir bien que son restaurant soit complet ce dimanche midi. J’ai passé l’après-midi à dormir comme un voyageur ayant trop voyagé. Nous avons soupé centre ville en plein air, l’odeur du barbeque saturant l’air de cette petite ville du Sud. Autour de nous, l’accent chantant du Midi. Ici les gens parlent au rythme des cigales. C’était une autre soirée tardive. Nous n’avons pas joué avant minuit, mais notre peine fut soulagée par l’enthousiasme du public. Nous sommes partis pendant que le groupe d’Otis Taylor commençait leur prestation. Blues du voyageur.

14 juillet. Plutôt que de remonter dans l’autobus d’enfer, nous avons congédié le chauffeur, qui du coup feignait une courtoisie bien trop exagérée pour être vrai. Après une courte nuit passée dans un lit avec draps et oreillers, nous avons pris le chemin d’Avignon et sa gare de TGV. Nous et la moitié de la population d’Europe. Les musiciens d’Otis Taylor étaient là aussi, perdus comme des touristes américains. Nous les avons pris sous l’aile, les guidant à travers les sables mouvants de la gare d’Avignon. Le moment de monter à bord était très folklorique. Avec notre quantité de bagages grand gabarit nous étions mal pris au milieu de cette foule impatiente. Des Parisiens en retour de vacance. De tous les comportements culturels que l’on peut considérer comme étant caractéristiques des Français, le plus insupportable est le manque de discipline voire gentillesse lors d’une attente en queue. Pour beaucoup de Français, une queue d’attente inspire ni la patience, ni le respect de ceux et celles qui sont arrivés en premier, mais plutôt le désir de couper devant tout le monde. Dès qu’il y a un espace suffisant pour laisser pénétrer un coude ou un genoux, le Français va tenter de s’y introduire. Ce qui est très choquant pour des Américains comme moi, habitué à garder un espace bien établi autour de sa personne. Ce qui fait que les queues de banque ou de cinéma où de n’importe quoi sont souvent très pénibles Surtout quand on est chargé d’un surplus considérable de bagages grand gabarit. Néanmoins, nous avons réussi à monter à bord, occupant les derniers centimètres disponibles. Dans la voiture devant, je voyais les regards paniqués des musiciens d’Otis Taylor, propulsés dans cette marée humaine comme au bord d’un bateau à la dérive.
Une fois arrivé à la gare de Lyon, nous sommes montés dans un autre autocar, direction Orléans. Sans temps pour une balance de son, avec seulement le temps d’une douche rapide dans l’hôtel à côté, on a débuté le spectacle à 7 heures du soir. Avant nous, une fanfare jouait dans la rue. Sur le gros tambour était affiché un mot amer, « Musicien en voie de disparition ». Habillés en chemises colorées, faisant une chorégraphie énergique et une musique chaude, ils proclamaient leur mécontentement d’une façon discrète. Depuis le début de cette petite tournée, nous avons été confrontés à la grève des intermittents du spectacle. Partout où nous jouons, il y avait eu menace d’annulation et ambiance gênée. Dans plusieurs endroits, les intermittents avaient réussi à présenter un texte avant le spectacle. Au New Morning, ils attendaient dehors sous leurs pancartes, sans conviction, sans me regarder quand je suis entré. Au premier abord j’avais peu de sympathie pour ces purs et durs qui n’hésitaient pas à foutre en l’air des festivals établis telle Aix ou Avignon et les Francofolies de La Rochelle, traînant à la dérive des centaines sinon des milliers de gens qui en dépendent. Mais comme toute question sociale, la réalité s’avère plus complexe. Finalement je crois que le vilain dans cette situation est le gouvernement. Les abus de ce système sont connus : maisons de productions de film et de télévision y compris la télévision de l’Etat qui profite du système pour faire payer une partie des salaires de leurs employées, en les considérant « intermittents » bien qu’ils aient travaillé à plein temps et depuis longtemps aussi. Les vedettes du cinéma qui reçoivent l’ASSEDIC, une fois qu’un tournage est terminé, malgré leurs revenus personnels considérables. Etc. etc.
C’est évident qu’il allait y avoir des abus. Pour comprendre la mentalité d’une partie des gens concernés, il s’agit d’assister au départ du TGV de la gare d’Avignon un 13 juillet. Mais il est aussi certain que le concept de base est bon : de donner une chance à une partie de la communauté artistique de se réaliser en leur assurant suffisamment de revenu pour rejoindre les deux bouts et de continuer à pratiquer leur art dans le but d’enrichir la culture commune de la France. Malheureusement le système a été corrompu et non pas par les plus petits, mais par les plus grands. Plutôt que de s’adresser aux fraudes et de confronter les abus scandaleux des maisons de production, le gouvernement a choisi d’attaquer les plus petits en réduisant les subventions, en laissant en place toutes les possibilités d’abus. Ce qui était une superbe idée : de soutenir toute une classe d’artistes et d’ouvriers du spectacle, a finalement dérivé vers un système corrompu qui sert surtout les grandes maisons de production. En face des déficits de plus en plus importants, le gouvernement a décidé d’attaquer les plus petits. Ce qui indique son manque de courage. On ne sait pas ce qui va se passer. Cet été a été marqué par des confrontations difficiles qui ont troublé tout le paysage culturel de la France. Le public comme le gouvernement semble peu sensible au sort des petits intermittents. Plusieurs grands festivals ont été annulés et pour plusieurs, comme celui de La Rochelle, la survie paraît incertaine. Néanmoins le spectacle de Johnny Hallyday auquel ont assisté le président de la République et sa femme a pu se dérouler dans le calme grâce à un dispositif important de CRS qui gardait les intermittents très à l ‘écart. En partant d’Orléans, je me demandais si cette fanfare enivrante survivra.

J’avais beaucoup de temps de penser à cela pendant le retour sur Paris. Nous étions emprisonnés dans l’embouteillage monstrueux du 14 juillet. Cela me permettait une réflexion sur le fond de la question, c’est-à-dire si la France sera capable de réconcilier ses belles idées socialistes avec les divers intérêts de tous ses citoyens et une bureaucratie engloutie dans un marasme d’inefficacité. À suivre. Vive la France.




July 2, 2003

A bord de l’avion français qui nous emmenait à Paris, nous étions sujets au même babillage. Suite à son annonce habituelle, le pilote a fait la même annonce dans une espèce de semblant d’anglais totalement incompréhensible. « Lads et gen hi tell you zis zafo ma shogunaux sank you ver mush. » En ouvrant la télévision la nuit dans mon insomnie décalage-horaire, je découvre le dernier « réalité show » qui fait fureur : « Nice People ». Il s’agit de plusieurs pauvres cons qui n’ont a rien à faire dans la vie et qui se trouvent dans une maison à vivre ensemble et à jouer des jeux complètement débiles. Toutes les semaines, le public téléphone pour voter pour leur « nice people » préféré. Celui ou celle qui reçoit le moins de voix est obligé de partir de la « nice house », pour retourner à sa vie idiote. Il y en a deux qui restent, une Italienne et un Portugais. La présentatrice utilise cette nouvelle phrase empruntée à l’anglais et destinée bientôt au Petit Robert. « Ils font nice people », elle dit. « Voilà les nice people ». « Ils font nice people », prononcé dans un accent très français, genre « naz piepo ». Ce qui ne veut pas dire « gens gentils » telle une traduction plus stricte, mais qui se traduit dans ce contexte par, «  genre de con qui ne fait rien dans la vie et n’a pas de qualité particulière ni de talent visible, mais qui arrive à solliciter le plus de voix téléphoniques de la part d’un public encore plus débile qui a encore moins à faire dans la vie. «   La vague anti-américaine n’est pas arrivée jusqu’au vocabulaire moderne de la langue française, et encore moins à la télévision, Ni à la cabane de pilotage.

Paris n’a pas changé, et cela à ma grande satisfaction. Les gens sont aussi stressés, et impatients, mais, vu que la dernière grève vient de se terminer, il y a une sorte de détente qu’on sent bien. Récemment, la France a été paralysée par une vague de grèves générales. Elles étaient mauvaises, mais pas aussi mauvaises que celles de 1995. J’ai connu les grèves de 1995. À cette époque, j’enregistrais l’album Cap Enragé. Le studio se trouvait à La Frette, un petit village au Nord de Paris à 45 minutes de route environ. Mais à cause la grève des transports en commun et l’affluence gargantuesque qui étranglait des nice highways, ça me prenait au moins deux heures et parfois trois ou même quatre pour y aller. Au début de la grève, je prenais tous les auto-stoppeurs que je trouvais sur mon chemin, des gens sans automobile qui étaient en panne sérieuse à cause de l’absence de transports publics. Au début je leur faisais un peu la conversation. Par la suite, j’ai arrêté de leur parler, et, à la fin, j’ai arrêté de les prendre. J’en avais assez d’entendre toujours le même baratin, et finalement je préférais bouder seul dans ma voiture. Ce que je trouvais très étrange c’est que tous me tenait les mêmes propos. Ils étaient tous solidaires avec les grévistes, bien que la grève leur occasionnât bien des tracas. Ils reconnaissaient le droit de tout individu de foutre la merde dans la vie de tout le reste de la société. Ils blâmaient le gouvernement. Depuis la Révolution de 1789, on a tendance à attendre du gouvernement ce qu’on attendait du roi. C’est-à-dire régler tous nos problèmes et assurer que la qualité de vie continue à s’améliorer. Avec cette façon d’imaginer la vie sociale, c’est normal qu’on présume avoir le droit de foutre la merde si le gouvernement nous déçoit. Cette fois ci, il s’agit des retraites. Comme la population continue à vieillir, les fonds de retraite sont de moins en moins suffisants. Alors pour combler le vide, le gouvernement a proposé de prolonger le temps de travail avant de pouvoir prendre sa retraite. (N’oubliez pas qu’on ne travaille que 35 heures par semaine déjà). Évidemment ça n’a pas plu à certains, et voilà la grève. Je crois me souvenir qu’en 95, il était question d’une chose très semblable. C’avait commencé avec les cheminots qui n’étaient pas contents d’avoir à travailler plus de temps. En sympathie avec eux, tout le secteur public a décidé de faire la grève, et notamment les transports en commun. Malgré une situation bordélique qui incommodait tout le monde, le public a gardé sa sympathie pour les grévistes, au moins selon mon sondage auto-stoppeur. Bien qu’obligés de partir au travail à pied et à des heures plus tôt que normales et de rentrer chez eux de la même façon, les Parisiens ont soutenu les grévistes jusqu’au bout. En fait l’ambiance dans la rue était plutôt bonne. Comme lors d’une catastrophe naturelle, les gens se sont mis ensemble pour passer à travers. Je n’ai jamais entendu aucune critique des grévistes. Toute la colère était dirigée contre le gouvernement. Il y avait une grande part d’émotion dans la façon que les gens évaluaient la situation. À bas le gouvernement, à bas le maudit roi.

Je ne sais pas ce qu’il faut penser. Car bien que je sois tout à fait sympathique à la cause, je constate que finalement la grève n’arrive jamais à changer grand chose. Les changements proposés par le gouvernement seront mis en vigueur, et les gens vont continuer leurs vies en s’adaptant à la nouvelle situation. Au moins ils ont pu exprimer leur colère. Apparemment, la grève sert surtout à ça. Maintenant se sont les gens du spectacle qui menacent de faire la grève, les machinistes, les éclairagistes, les régisseurs, etc. Je pense que leurs revendications sont tout à fait valables, mais c’est le public qui va en souffrir. Et les artistes. Pour le moment je n’ai pas eu de spectacles annulés. Vive la France.

C’est curieux, mais ça ne me dérange pas. Je trouve ça plutôt intéressant. Évidemment je ne perçois la situation comme le font les gens d’ici, mais la grève, comme la mauvaise humeur des gens dans la rue fait partie du folklore. D’une façon assez réelle, les grèves obligent les gens de se serrer les coudes et de re-évaluer ce qui est important. Paris reste une magnifique ville, peut être la plus magnifique du monde. En se promenant le long de la Seine avec la lumière d’été scintillant contre les façades des bâtiments du temps des rois, la tour Eiffel à l’horizon, on se croit dans la carte postale de rêve vivante. Et même ces Parisiens si stressés et si impolis sont prêts à partager un sourire et un moment de tendresse. J’aime cette ville et ses gens avec leurs bousculades et leurs engueulades et leurs faiblesses, avec leur charme et leurs grands sentiments. Vive la France. Vive Paris. A bas le roi.




June 4, 2003

Un soir récemment, j’ai remarqué les hirondelles volant autour d’une de leurs cabanes, tel qu’elles le font quand les poussins sont sur le point de voler. Elles volent sur place devant leurs maisons, poussant des cris, encourageant les jeunes à sauter. Ça ne m’a pas frappé sur le coup, mais cette conduite est assez étrange. D’abord les poussins ne sont pas prêts à voler. Ensuite les adultes poussaient un cri d’alarme plutôt qu’un cri d’encouragement. Je n’ai compris que quelques jours plus tard quand j’ai vu un serpent prenant un bain de soleil tout près. C’était un serpent-rat du Texas (Elaphe obsoleta linéairementi) d’un mètre de long, un bébé, car ces serpents peuvent atteindre plus de deux mètres. Ils sont très utiles parce qu’ils mangent rats et souris, mais ils ont aussi un penchant pour les œufs et les oiseaux.  Avant que je m’aperçoive de ce qui se passait, le serpent avait réduit notre colonie d’hirondelles de douze adultes à quatre, sans compter un nombre inconnu d’œufs et de poussins. Il montait la nuit, glissant le long du poteau pour enfin arriver dans les cages, suspendus à trois mètres du sol. Emprisonnés dans leur maison, les hirondelles avaient peu de chance d’échapper. Je ne sais pas si le serpent a réussi à les capturer tous ou bien s’il les a apeurés tellement qu’ils sont partis, mais dans peu de temps, la colonie a subi une décroissance frôlant la catastrophe.

J’ai décidé qu’il fallait protéger les hirondelles à tout prix. Je pensais que je serais obligé de tuer le serpent, mais je ne voyais pas comment faire. Il ne sortait que la nuit. Maintenant que je le guettais, il allait certainement se faire encore plus rare. En plus je ne voulais pas le tuer. L’idée m’était inacceptable. D’abord cette espèce de serpent est bénéfique. Il ne pose aucun danger aux humains. Ensuite, de le tuer me semblait une solution peu attractive. Je ne suis pas un amateur de serpents, mais en même temps je ne sens pas cette révulsion qui est plutôt caractéristique des êtres humains.

Ce dilemme me troublait profondément, non simplement parce qu’il m’obligeait à intervenir dans le domaine de la Nature, chose que je ne préfère pas à avoir à faire, mais aussi parce ce genre de problème est symbolique de la relation souvent confondante entre l’homme et la Nature. Cependant, mon choix était fait. Je voulais protéger cette colonie d’hirondelles que je nourris depuis des années, et tant pis pour le serpent-rat. Mais je restais mal à l’aise, d’abord parce que je ne savais pas comment j’allais faire, et ensuite parce que cette situation me confrontait au dilemme de l’intervention. La balance naturelle est quelque chose que l’homme ne respecte rarement, et son influence risque de porter des conséquences tragiques pour les espèces avec lesquelles il partage la planète, autant que pour lui-même.

Dans une étude publiée en Angleterre cette semaine, on répudie la notion, si chère aux compagnies de biotechnologie, que les OGM vont pouvoir nourrir le tiers-monde. La propagande veut faire croire que les OGM auront un effet très positif sur la situation des fermiers dans les pays pauvres, en leur permettant de faire pousser des récoltes qui seront adaptées aux conditions difficiles dans lesquelles ils travaillent. Le rapport explique que le résultat actuel sera le contraire. Incapable de payer les graines et les produits chimiques nécessaires, les fermiers vont se ruiner avec des dettes impossibles à assumer. Ce sont les grandes compagnies agricoles monoculturelles qui vont en bénéficier. Les quatre compagnies qui dominent le marché, Monsanto, Syngenta, Bayer CropScience et Dupont, sont, selon le rapport, motivées uniquement par le profit et n’ont aucun souci du sort des petits habitants des pays pauvres. On utilise de l’information pour faire avancer une politique sans scrupule. Dans ce cas, il s’agit d’argumenter que les OGM seront, soi disant, une panacée pour le tiers-monde. Ça me rappelle d’autres informations qui ont été utilisées récemment pour justifier la guerre en Irak. L’information est utilisée non pas pour faire savoir, mais pour faire avancer une politique. Il n’est pas étonnant que le gouvernement américain actuel soutienne les compagnies fabricant des OGM. Les USA menacent l’Europe avec sanctions et pire encore si l’Europe refuse de permettre l’accès à ses marchés aux produits OGM made in USA. Il semble que l’Europe a cédé la-dessus, dans l’espoir de réparer la relation Euro-américaine brisée par la guerre en Iraq, mais toujours en insistant que les produits OGM portent une étiquette, ce qui est la moindre des choses. Bien qu’aux USA comme au Canada, les produits OGM ne soient pas étiquetés!

C’est de plus en plus difficile de savoir ce qu’il faut croire. Il me semble que le souci principal d’un gouvernement doit être la protection de ces citoyens, mais il semble que la priorité de cette administration américaine est de défendre les intérêts des compagnies en dépit de tout le reste. J’admets que la situation n’est pas commode. Moi-même j’ai participé à la dégradation de l’environnement d’une façon assez pénible. Il y a quelques années, nous avons subi une invasion de colaspis beetles, des petites bébites qui sortent au début de mai et qui rongent les sapins et les cyprès d’une façon assez dramatique. Suite au passage de ces insectes, l’arbre est complètement dévasté. Toutes les aiguilles sont chiquées, est l’arbre à l’air d’avoir passé au feu, ou bien au poison. Ce qui est assez dérangeant. Alors, pendant plusieurs années, nous avons traité les arbres aux pesticides. On s’habillait en costume astronaute pour arroser les arbres de poison dans l’espoir d’empêcher les insectes de manger l’arbre, chose qu’on n’a jamais réussie à faire au complet. Finalement on a abandonné, cédant la place aux scarabées, espérant que les mésanges vont arriver pour en faire des sandwichs. Chose qui ne s’est pas passée encore. Alors on s’habitue aux couleurs d’automne au printemps. Au bout d’un mois et demi, les arbres reprennent et redeviennent verts comme auparavant. Un mois et demi un peu dérangeant pour l’œil et l’esprit, mais moins dérangeant que l’idée de répondre une substance toxique tout autour.

Cette expérience m’a prouvé que je ne suis pas absolument innocent dans mon désir de respecter la Nature. Et je ne pense pas que l’on puisse l’être. On est obligé de faire des choix qui ne seront jamais sans conséquences. Mais pour faire ces choix il faut s’informer le plus possible, et voilà le problème. On n’a pas toujours accès à toute l’information, et souvent l’information que l’on reçoit est teintée par la politique.

Il faut espérer, néanmoins, agir de la façon la plus positive, ou au moins, la moins nocive. Comme pour mon serpent. Finalement sa gourmandise l’a trahi. Un soir après souper, je l’ai vu de nouveau, son long corps sinueux grimpant silencieusement vers une cage d’hirondelle. Je ne sais pas ce qu’il avait en tête parce qu’il montait vers une cage déjà vidée. Saisissant l’occasion, je me suis précipité dehors sans trop savoir ce que j’allais faire. Moi et Claude, nous sommes restés devant la cage une bonne partie de la soirée, se demandant comment on allait faire. Finalement c’est elle qui a eu l’idée de placer un sac en plastique par-dessus la cage pour emprisonner le serpent. Chose que j’ai faite.

Le lendemain matin, on s’est levé pour trouver notre beau serpent-rat, enroulé dans sa prison plastique. Il commençait à faire chaud là-dedans. Le serpent, qui était assez agité au début de la matinée, est devenu de plus en plus calme, accablé par la chaleur et par le manque d’air. Nous, par contre, nous sommes restés tout aussi agités, cherchant presque désespérément une solution. Ce n’était pas facile, même pour le tuer, chose que je souhaitais toujours éviter. Il fallait le sortir du sac y compris pour l’assommer. Plus la journée avançait, plus moi et le serpent étions mal. J’ai fini par appeler un ami, demandant conseil. Mon ami travaille pour le service faunique de la Louisiane (Wildlife and Fisheries), et j’espérais qu’il pouvait me venir en aide, ou au moins me donner une idée utilisable. Il a proposé de me prêter son bâton de serpent, un outil qui sert à les attraper de loin. C’était un dimanche, la fête des mères, et il partait dans une fête de famille. Je l’ai attrapé de justesse. De retour à la maison, je me suis précipité sur la cage d’hirondelle dans laquelle le serpent miserait encore. J’ai coupé le plastique, saisissant le serpent affaibli par la tête. En un quart d’heure, il a été libéré de sa cage en plastique et confortablement installé dans un beau panier en paille, parti vers son nouveau pays. On l’a emmené au loin dans le bois, loin de toute habitation, au long d’un petit bayou. On l’a libéré au bord du chemin. En glissant vers la forêt, il nous regardait. Il me semble que dans ses yeux, il y avait du remerciement.

L’histoire a fini assez bien pour tout le monde. Les quatre hirondelles qui restent encore peuvent vivre sans craindre d’être croquées au milieu de la nuit par un serpent-rat du Texas. Le serpent en question a pu échapper une mort agonisante dans un sac en plastique pour trouver un nouveau pays le long d’un bayou langoureux. Et moi j’ai la satisfaction de penser que j’ai fait le mieux que j’ai pu pour intervenir dans le domaine de la Nature sans trop troubler la balance. Ce qui me dit que si nous essayons d’agir d’une façon humaine et avertie, nous avons quelques chances d’arriver.




May 5, 2003

Le 26 avril, lors d’une soirée dans l’ancien bâtiment législatif de la Louisiane à Bâton Rouge, j’ai été nommé « Légende Louisianaise ». Parmi les messieurs en smoking et les dames en robes longues, j’ai été reconnu pour ma « contribution à la culture louisianaise ». Nous étions plusieurs à recevoir ce prix : la chanteuse d’opéra Shirley Verret, l’activiste politique et président de l’Université Xavier Norman Francis, l’historien feu Stephen Ambrose, l’homme d’affaires Chuck McCoy et l’auteur pour enfant William Joyce.

C’était amusant de recevoir cette reconnaissance, bien que je ne sois pas très à l’aise dans ce genre de grande soirée, mais je trouvais la situation bourrée comme un boudin d’ironie. Ma carrière ainsi que ma « contribution à la culture louisianaise » est définie par mon engagement à la langue française. Ce qui est ironique c’est qu’en même temps que je recevais ce prix, la Louisiane se trouvait en pleine crise anti-Français. Je pense que cette vague francophobe, largement entretenue par le gouvernement américain et les médias, a été particulièrement pénible en Louisiane à cause de tous les vestiges de l’héritage français qui nous entourent. Comme l’affiche au centre ville de mon village qui proclame le jumelage avec St. Aubain en France. Le monsieur qui a proposé qu‘on défasse nos liens avec ce village frère en France, racontait qu’il se « sentait mal » en le voyant, et ça parce que la France n’a pas soutenu les USA dans la guerre en Iraq. Pendant que je m’amusais à Bâton Rouge, à la mairie de Scott, le conseil municipal discutait de sa proposition. La proposition n’a même pas trouvé d’appui. Comme la plupart des propos anti-Français qui court dans le pays comme une épidémie de connerie, elle s’est révélée sans profondeur, provoquée par un vilain sentiment nationaliste.

Des sentiments passionnés ont été provoqués par l’invitation offerte à Jacques Chirac d’assister aux cérémonies commémorant le « Louisiana Purchase ». Dans la législature, on a proposé de retirer l’invitation. Cette proposition, comme celle qui a été faite dans mon village, a tourné en poussière dès que confrontée avec un argument sensé. Elle est morte en comité, une source d’embarras plus qu’autre chose. Ce qui n’empêche pas les politiciens locaux de manifester une grande tendance à la démagogie. Même le gouverneur de la Louisiane a été piqué par la mouche anti-Français, Il a dit récemment que la guerre en Iraq a été causée par la France. Son raisonnement est que si la France avait soutenu les USA, Saddam Hussein n’aurait pas eu le courage de résister à une coalition aussi puissante, et que la guerre, donc, n’aurait pas été nécessaire. Un raisonnement un peu branlant pour le moins.

Depuis le « Louisiana Purchase » il existe dans ce pays un sentiment anti-Français qui coule comme le Mississippi, parfois lent en paresseux, parfois puissant comme l’inondation, mais qui coule toujours. La rencontre entre les deux cultures était marquée par la méfiance et le mépris. Face au pouvoir social et économique de la société anglo-américaine de plus en plus puissante, les francophones de la Louisiane à partir du 20e siècle se sont détachés de leurs traditions culturelles et linguistiques. Les institutions sociales, souvent dirigées par des gens d’héritage français, ont imposé une vision de la francophonie louisianaise définie par l’ignorance et la pauvreté. Ce qui explique pourquoi les conseils scolaires du pays cadien résistent à l’établissement des programmes d’immersion français malgré les bienfaits prouvés. Ce qui explique aussi la démagogie de Billy Tauzin. Billy Tauzin est un des représentants de la Louisiane au Congrès des Etats-Unis. Pour protester contre la politique française anti-guerre, il a enlevé la partie francophone de son site web. Peu importe qu’il confonde la politique internationale avec la culture locale, il s’est montré prêt à sacrifier la culture louisianaise pour le nationalisme américain. Il doit calculer que ce geste est non simplement sans conséquences politiques, mais va éventuellement être bien reçu par l’électorat. Ce qui prouve qu’il considère la langue française sans importance bien qu’il se prétende fier de son héritage.

En recevant le prix, je devais faire quelques commentaires genre comment j’aime la Louisiane, mais je ne pouvais pas m’empêcher de m’adresser à la question francophobe. D’autant plus que le gouverneur devait y assister. Malheureusement il n’est pas venu. J’aurais bien aimé voir ses yeux quand j’ai déclaré que je suis très fier de mon héritage français, et que ma langue et ma culture ne faisaient pas de moi un citoyen de deuxième zone, et que la démocratie comprend par sa nature la dissidence et la tolérance de la dissidence. Ce qui m’a valu un « standing ovation ». Suite à mes propos, les gens, tous raides dans leurs habits chics, se sont mis debout pour m’applaudir énergiquement pendant plusieurs minutes. Réaction surprenante par son ampleur. Ce qui révèle que bien que la connerie paraisse être générale, elle est sans profondeur.

Alors comment expliquer qu’on arrive sous une ombre aussi sombre ? La réponse est l’information qu’on reçoit, où plutôt l’information qu’on ne reçoit pas. La situation des médias aux USA est lamentable. Il s’agit de traverser la frontière pour se rendre compte à quel point les médias aux USA sont d’une pauvreté d’opinion. Pendant la guerre en Iraq, toutes les grandes chaînes diffusaient le même point de vue, celui du gouvernement américain. Déjà avec les journalistes « implantés » à l’intérieur des troupes américaines, l’information se confondait avec la propagande. Seul PBS offrait une alternative. J’ai vu l’entrevue d’un diplomate américain qui a démissionné pour protester contre ce qu’il voyait comme la perversion des idéaux sur lesquels les USA prétendent baser leur politique internationale, c’est-à-dire la défense de la liberté dans le monde (ce qui est symbolisé par la statue de la liberté dans le port de New York, cadeau du peuple français au peuple américain). Est-ce que les grandes chaînes en parlaient ? Non. Ou bien le journaliste « implanté » qui se plaignait de son manque de liberté d’action en Iraq, ce qui a compromis, selon lui, l’intégrité de son reportage. Est-ce que les grandes chaînes en parlaient ? Non. Elles étaient trop occupées à faire un reportage de guerre genre match de sport. Alors comment imaginer qu’on puisse former des idées autres que celle qui sont acceptées et acceptables ?

Maintenant on comprend que l’information a été utilisée comme une arme par le gouvernement américain. L’information que l’on a reçue au début de la guerre traitant de la communication entre l’armée américaine et « certains officiers » de l’armée iraqienne était destinée surtout aux iraqiens dans le dessein de semer le doute et dans l’espoir qu’ils allaient tous se rendre. En fait la mutinerie générale qu’on imaginait ne s’est jamais produite. On peut se demander si cette information n’était pas tout simplement fabriquée pour saper le courage de l’ennemi. La manipulation de l’information est devenue une arme militaire et les conséquences pour la démocratie sont terrifiantes à imaginer. Maintenant que la guerre est finie, on n‘a encore pas trouvé aucune arme de destruction massive. Et les liens entre Saddam Hussein et Al Quéda n’ont jamais été prouvés. Mais la machine de propagande continue à divertir l’attention de ces questions plutôt cruciales.

Le succès militaire en Iraq a provoqué l’outrecuidance. On voit Donald Rumsfeld en Iraq haranguant les soldats américains, annonçant que leur succès a changé l’histoire militaire du monde. On voit George W. Bush déguisé en pilote atterrissant sur le pont d’un porte-avion. Mais on ne parle pas de la situation catastrophique à Bagdad. Depuis le 11 septembre 2001, il est devenu de plus en plus difficile de contester le gouvernement. Les médias s’auto censurent par crainte de paraître antipatriotiques. Et le résultat est une psychose de peur dans laquelle nage un public de plus en plus facile à manipuler. On ne parle plus du pillage des musées de Bagdad avec la perte incroyable d’une partie importante du patrimoine de la civilisation humaine. J’ai même entendu un ami, un homme plutôt intelligent, dire que ce pillage était la faute des Irakiens. Comme si les USA n’avaient aucune responsabilité dans l’affaire. Les soldats américains ont bien pris le soin de protéger le ministère du pétrole pendant que les pilleurs détruisaient des antiquités vielles de sept mille ans. Normal d’avoir un peu de tension dans une période de transition, on nous dit. La liberté comprend la liberté de piller, disait M. Rumsfeld.

On nous dit aussi que nous avons « libéré » les Irakiens. Mais les images en provenance de ce pays montrent une autre réalité. Une chose est claire, les Américains ne permettront pas un gouvernement en Iraq qui ne sera pas fait sur mesure, une mesure marquée « made in USA. » C’est comme Henry Ford disait de sa voiture, « On peut l’avoir dans la couleur de son choix pourvu que ça soit noir. » Il est beaucoup trop tôt pour savoir où cette aventure militaire nous emmènera, mais il n’est pas du tout clair que les objectifs de cette politique agressive, c’est-à-dire la sécurité régionale et la réduction du terrorisme seront servis par ce qui vient de se passer. Les Britanniques ont envahi l’Iraq au début du 20e siècle. Ils ont installé Faisal sur le trône, et ont gardé la main mise sur la Mésopotamie jusqu’en 1958 quand une révolte armée a mis fin à la monarchie en tuant le petit-fils du Roi Faisal. Tout au long du mandat Britannique, on prétendait que l’Iraq allait devenir un modèle pour la région. Mais plutôt que d’évoluer vers la stabilité et de devenir un phare de liberté, la fin du mandat britannique a laissé un pays déchiré entre plusieurs groupes ethniques, et même à l’intérieur des groupes ethniques, déchiré entre plusieurs tribus. Est-ce les Kurds, les Sunnis et les Shiites vont pouvoir collaborer sur la création d’une démocratie telle que proposée par les Américains?

On ne peut qu’espérer que la situation au Moyen Orient va se stabiliser. Et que l’esprit démocratique va descendre du ciel comme la manne pour arroser le peuple irakien. Mais il me semble que nous avons un grand bout de chemin à faire. Espérant que les USA auront la patience et la perspicacité d’agir d’une façon qui conduira à une paix durable, deux qualités qui sont plutôt absentes de la politique actuelle. Il a été relativement facile de détruire le régime à Bagdad. Il sera beaucoup plus difficile de construire un gouvernement stable sur les ruines.




April 2, 2003

Le printemps éclate dans un festival de couleurs. Les azalées chantent la saison à tue tête, une jouissance en rose pale, rose foncée et bordeaux. Au bout de tous les arbres, le vert nouveau nous séduit. Les bourdons infestent la glycine, ivres des bouquets. Les oiseaux bâtissent leurs nids, travaillant la journée longue sous un ciel bleu infini. Selon ces habitudes millénaires, la nature s’occupe de sa renaissance sans se préoccuper des affaires des hommes.

Si la nature se porte bien, on ne peut pas en dire autant des être-humains. La connerie continue à faire ses ravages. La semaine passée, un couple de touristes Belges ont été insultés dans un restaurant à Lafayette parce qu’on les a pris pour des Français. Dans mon village, qui se vante de son accueil chaleureux, on discute de renoncer au jumelage en place avec le village de Saint Aubin en France. Les politiciens réactionnaires disent que le président de la République Française ne sera pas bienvenu et l’on menace de retirer l’invitation qu’on lui a offerte dans le cadre de la célébration de la Louisiana Purchase. On apprend que l’Ambassadeur américain au Canada insulte les Canadiens pour ne pas soutenir la guerre. Le monde est fou.

Je ne soutiens pas cette guerre en Irak. Il me semble que les Etats-Unis se sont embarqués dans une aventure militaire sans l’appui international et sans comprendre les conséquences. On ne sait plus que penser. D’abord on nous a fait croire que cette guerre allait être de courte durée. Maintenant on a compris qu’elle sera longue et coûteuse. On nous a raconté que les militaires irakiens allaient se rendre en grand nombre. Face aux bombardements américains « Shock and Awe », ils se rendraient compte de la futilité de résistance, et la guerre serait finie en quelques jours. Et nous avons cru à cette propagande. Ensuite, on nous a raconté que le peuple irakien allait recevoir les Américains comme des libérateurs. Les Etats-Unis allait libérer le peuple opprimé pour leur donner la démocratie. Les images de la guerre nous montre l’absurdité de cette prétention. Le nombre des victimes civiles ne cessent. d’augmenter. Le peuple est sans eau et sans manger. Ils ont d’autres préoccupations que la démocratie en ce moment et probablement pour très longtemps encore. Et maintenant on nous explique que le stratège militaire doit se conformer plus à la situation actuelle et que l’on ne peut plus donner la priorité à la protection de la population civile. On est rendu à tuer les gens qu’on est censé de libérer.

On nous raconte aussi que la « libération » de l’Iraq conduira la région et le monde vers un avenir paisible. Une fois la démocratie implantée, l’Iraq sera le chef de file d’une révolution démocratique balayant dictateurs et monarques. Le Moyen orient sera apaisé et apaisant. Ce stratège, comme beaucoup de stratèges américains en ce moment, semble manquer de profondeur. D’abord on peut déjà constater que l’influence de l’invasion sur la région est tout sauf apaisante. Les gouvernements des pays arabes suivent leurs citoyens et protestent vigoureusement contre ce qu’ils voient comme une occupation militaire et une guerre sanglante. La mort des civils et l’incapacité de fournir de l’aide humanitaire à la population ne sont pas pour contrer la perception de plus en plus négative, voir la haine implacable, des Etats-Unis dans le monde Arabe. Le résultat de l’invasion risque de correspondre plus aux craintes de la France et de la Russie, c’est-à-dire une augmentation déchaînée de terrorisme, qu’aux espoirs des Américains.

Le premier pas vers une réduction du terrorisme n’est pas l’invasion de l’Iraq, mais la résolution du conflit Israélo-Palestinien. En 1992, l’Intifada était considérablement raccourci par les initiatives diplomatiques de la première administration Bush, l’élection du gouvernement Labor en Israel et les Accords d ‘Oslo. Mais l’espoir d’une résolution de ce conflit est sapé par l’incapacité de l’administration américaine d’influencer le gouvernement de Sharon. Les Américains ont insisté que les Israéliens se retirent des territoires occupés. Sharon a répondu par une invasion de Gaza. L’administration Bush continue sa politique de négligence envers le conflit le plus important de la région, n’ayant pas la volonté de confronter Ariel Sharon. Le gouvernement américain vient de publier le « road map » pour une paix en Israel, très encouragé par Tony Blair qui avait besoin de quelque chose pour mitiger les attaques contre son soutien de l’invasion de l’Irak par le peuple anglais. Selon ce plan, les décisions ne seront pas prises avant 2005, ce qui donne le temps de lancer la prochaine compagne électorale aux USA sans avoir à s’adresser véritablement à la question.

Comme la plupart du monde en ce moment, je regarde la télévision, ses images affreuses nous arrivant en temps réel de l’autre bout de la planète. Suite aux rapports de la guerre il y a quelques jours, il y avait une entrevue avec un de mes amis. C’était le propriétaire d’un magasin de musique. Aujourd’hui il a perdu son entreprise et se trouve, victime d’une économie en dérive, sans moyen et sans assurance maladie. Il racontait sa vie. Sa femme a des problèmes cardiaques assez graves. Sans assurance, ils passent beaucoup de leur vie à attendre dans l’hôpital de charité. Aux USA, si l’on n’a pas d’assurance privée, on est obligé de se rendre à l’hôpital public. Ici à Lafayette, c’est l’hôpital géré par l’université. Si l’on peut croire mon ami, les soins et le service sont très défaillants. Son cas n’est pas rare. On estime qu’en Louisiane il y a un million de personnes (1,000,000) un quart de la population, qui n’ont pas d’assurance maladie. Le prix d’une seule bombe lancé contre les Irakiens est de plusieurs dizaines de milliers de dollars. De quoi payer de la médecine pour nos malades, ou quelques livres pour éduquer nos enfants.

J’arrête ce rapport un peu sombre pour me promener dehors, écouter les cardinaux et les moqueurs chanter. D’ici quelques millénaires, ils seront encore là sous un beau ciel de printemps. Mais pour ce qui est des hommes, il n’y rien de moins certain. Je vous laisse avec ces vers de Longchenpa, en vous souhaitant beaucoup de courage pour affronter ces jours difficiles.

Comme tout n’est qu’apparition
Parfait en étant ce que c’est,
N’ayant rien avoir avec ni mal ni bien
Ni acceptation, ni rejet
Il vaut mieux en rire.




March 6, 2003

Comme ce rapport paraîtra le lendemain du Mardi Gras, j’allais parler du carnaval et de ce que ça représente. Mais un événement récent m’oblige à m’adresser à une question toute autre. Il y a quelques jours, quelqu’un a demandé à la mairie du village de Erath en Louisiane d’enlever le «drapeau français » qui se trouve à flotter devant le bâtiment en compagnie des drapeaux des Etats-Unis et de l’état de la Louisiane. L’ignorance de la personne en question est de toute évidence car il n’y a pas de drapeau français qui flotte devant la mairie à Erath. Il y a, par contre un drapeau sur lequel apparaît la fleur de lys. C’est le drapeau des rois Bourbons que Iberville a planté sur notre territoire en 1699, et que la personne en question a dû confondre avec le pavillon de France actuel.

Cette petite anecdote serait très amusante si ce n’était pas si triste, car cela indique un esprit d’intolérance et de racisme dirigé contre tout ce qui est « français ». Tout ça parce que la France ne soutient pas les Etats Unis dans sa quête de guerre. La France se trouve être le cible d’une nouvelle espèce d’intolérance. J’ai un ami qui est propriétaire d’un magasin spécialisé en vin et produits alimentaires. Beaucoup des produits en vente dans son magasin viennent de la France. Depuis quelque temps, il voit des produits bloqués par la douane, ou bien ralenti d’une telle façon à faire croire qu’il existe une politique d’intimidation dirigée contre les importateurs de produits français. Quand un fromage reste bloqué à la douane trop longtemps ça pose bien évidemment des problèmes.

Ce qui est d’autant plus incroyable c’est que le village d’Erath se trouve au cœur de la Louisiane francophone et se vente de son héritage français. Comment comprendre le niveau de bêtise nécessaire pour arriver à cela. Malheureusement ça fait partie d’un phénomène de plus en plus répondu. Commençant par le Secrétaire de Défense des USA pour en finir avec un pauvre couillon à Erath, on dénonce la France et tout ce qui est français tout simplement parce que la France refuse de danser au rythme du tambour de guerre frappé par l’administration américaine avec tant d’ardeur.

La politique américaine actuelle me rappelle celle du gouvernement de la Nouvelle-Écosse lors de la déportation des Acadiens. L’idée de la déportation a été conçue longtemps avant que l’expulsion soit mise en branle. Même après que les Acadiens aient cédé et aient accepté les conditions draconiennes du gouvernement britannique, la déportation a été mise en oeuvre. Une fois que les Acadiens ont accepté les conditions du gouvernement britannique, on leur a dit que c’était trop tard. Le plan était trop avancé pour permettre un recul. Quoi qu’il se passât, le gouvernement britannique allait déporter les Acadiens. J’ai l’impression que le gouvernement américain est tout aussi implacable. Il semble que cette administration ne conçoit pas aucune possibilité sauf d’aller en guerre contre l’Irak.

Je me souviens encore de la guerre du Viet Nam et le traumatisme que cette guerre mal conçue a plongé comme un poignard dans le cœur de la société américaine pendant une dizaine d’années. Une blessure que nous commençons à guérir seulement maintenant, trente ans, une génération, après les événements. Il n’y a rien dans la politique de l’administration actuelle qui me fait croire qu’ils n’ont aucune idée des conséquences de cette guerre à laquelle ils sont tellement attachés.

Par contre la France est bien consciente des conséquences éventuelles. Elle ne peut pas se permettre l’arrogance qui semble faire partie intégrale de la politique américaine. Dans un monde troublé par une guerre qui débordera certainement des frontières de l’Irak et même du Moyen-Orient, la France et l’Europe seront entraînées dans le tourbillon hostile bien avant les Etats-Unis. Avec un océan entier pour l’isoler, les Etats-Unis ne sont pas accessibles aux conséquences d’une guerre de la même façon que l’Europe, les « alertes au terrorisme » mis à part. Depuis le 11 septembre, 2001, la plupart des arrestations dans la soi disant guerre contre le terrorisme, ont été effectuées en Europe. On se demande si c’est parce que les policiers européens sont tellement plus efficaces ou bien si c’est parce qu’il y a plus de terroristes en Europe. Je pense que c’est plutôt parce que l’activité terroriste est plus développée en Europe, chose qui oblige les dirigeants des pays du vieux continent à faire des calculs géopolitiques d’une façon bien plus sérieuse.

La partie la plus dérangeante de la politique américaine actuellement est son arrogance. Déjà de parler de « guerre contre le terrorisme » est aberrant. L’acte des terroristes du 11 septembre était un acte criminel, non pas de guerre. De le traiter d’acte de guerre est de consacrer les terroristes qui l’ont commis comme étant des guerriers et non pas des criminels. Ce qui a l’effet de consacrer Osama bin Laden. En même temps, ça donne aux dirigeants des Etats-Unis la possibilité de se dépeindre comme les combattants d’une guerre sainte, du bien contre le mal. Tout cela est fort dangereux. Le principal bût des Etats-Unis en ce moment doit être de contrer les terroristes internationaux. Mais il faut éviter de traduire cette action en guerre sainte. Ce qui conduira à l’intolérance et au racisme. Chose qui est malheureusement en train de se passer. Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre. Cette pensée simpliste est obligée d’isoler les Etats-Unis du reste du monde.

En entrevue, le président américain Jimmy Carter disait qu’il n’a jamais connu une période où le sentiment anti-américain était aussi fort dans le monde. Il faut dire que le président actuel n’a rien fait pour maintenir de bonnes relations même nos meilleurs alliés. D’abord le refus de signer l’accord de Kyoto sur l’effet de serre, et ensuite le développement de la boucle anti-missile ont contribué à repousser nos alliés traditionnels. L’arrogance systématique de l’administration Bush a fini par repousser tout le monde. Alors on ne peut pas s’étonner que les pays de l’Europe, la France et l’Allemagne en tête, ne soient pas d’accord de suivre aveuglement la politique américaine surtout quand cette politique risque d’entraîner le monde entier vers un avenir sombre. Tout le monde est d’accord que Sadam Hussein est un dictateur brutal, mais le but de la politique américaine doit être de le contenir et non pas d’envahir une région volatile sans pouvoir contrôler ou même pouvoir imaginer les conséquences. Dans la situation actuelle, le soutien des inspecteurs de l’ONU est une politique raisonnable. On ne doit pas l’abandonner pour se précipiter dans une guerre contre laquelle la plupart des pays du monde proteste. C’est ce que dit la France. Et pour cela, pour ne pas suivre aveuglement la direction américaine, de mon côte de l’Atlantique, on ne trouve pas mieux à faire que de râler contre un de nos meilleurs alliés. Les Américains ont souvent la maladresse de dire que sans eux, les Français n’auront pas pu se libérer des Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. On pourrait aussi dire que sans la France les Etats-Unis seraient toujours une colonie britannique.

C’est le genre de connerie qu’on entend souvent aujourd’hui. Je suis fier de mon héritage français. Par contre il y a certains aspects de la politique américaine avec lesquels je ne suis pas d’accord. Et j’ai surtout honte de l’intolérance et de l’attitude ignorante d’une partie de mes concitoyens.




February 5, 2003

Je ne me souviens pas de l’année, c’était 1965 ou 1966. Chaque nuit je me laissais bercer par la radio, KAAY, 50,000 watts, diffusé à Little Rock Arkansas. Son signal perçait l’éther à des centaines de kilomètres à l’entour, pénétrant jusqu’au fond de ma petite chambre perdue au fond de la Louisiane reculée, C’était une corde qui m’attachait au monde, au monde lointain, au monde de New York et de Londres, aux endroits où les choses se passaient. Une nuit parmi les sons habituels du New Orleans rhythm and blues, ou bien de la Soul music, est apparue une chanson comme je n’en avais jamais entendue. C’était « Yesterday » par les Beatles. J’étais tellement excité que le lendemain, j’ai écrit une lettre passionnée à ma cousine de New York, celle qui me servait d’antenne culturelle. Elle habitait sur la frontière de la modernité, et avait accès aux nouveaux courants culturels des mois sinon des années avant qu’ils finissent par se rendre dans mon pays. Ma cousine avait entendu la même chanson et sa réaction était aussi forte que la mienne. C’était le début de toute une aventure. Du jour au lendemain, tout le monde voulait chanter dans un « Band ».

Le désir de participer au phénomène musical serrait toute ma génération comme un python. Pour moi, cette envie irrésistible s’est incarné dans le garage de mes parents dans la forme d’un trio rock. Avec deux amis qui possédaient des instruments, j’ai réussi à former un groupe. On répétait tous les samedis après-midi. Je ne sais pas ce que pensaient nos voisins, mais j’imagine bien les conversations qu’ils tenaient penchés au-dessus de leurs tasses de café fumant dans leurs cuisines de formica. « Mon dieu, ça commence encore. Quand vont-ils arrêter ? Ce n’est pas de la musique, ce n’est que du bruit, etc. »

J’avais un cousin lointain, plus jeune que moi de six mois, ce qui a suffi pour le placer dans une classe scolaire inférieure à la mienne. Dans notre monde d’adolescent, cette différence d’âge nous séparait comme le mur de Berlin. Mais il possédait un talent qui lui a permis de pénétrer dans notre cercle exclusif. Il jouait de la guitare. Il connaissait plusieurs accords, et pouvait jouer « Satisfaction » bien avant n’importe qui de notre entourage. Malgré l’écart de nos âges respectifs, qui normalement aurait dû nous garder séparés comme par un océan ou deux, il dominait notre petite société, et cela parce qu’il jouait de la guitare.

Le groupe que j’avais formé, mon « Band » avec lequel je passais tous mes samedis n’a jamais eu beaucoup de succès. À part d’agacer les voisins, nous n’avons, en fait, rien accompli. On s’est dissous sans jamais avoir jouer un seul « gig ». Malgré cet échec, j’ai pu me réconcilier assez facilement avec la vie de musicien. En plus de regarder ¨Paul Revere and the Raiders à la télévision d’American Bandstand, j’ai pu soulager ma déception en jouant avec mon cousin. Les samedis, plutôt que de répéter avec mon « Band », je répétais avec lui. On fantasmait à être les Rolling Stones, lui en jouant sa nouvelle Gibson double cut-away rouge bordeaux et moi en chantant. « Can’t get no, no, no, no. »

J’ai passé à travers mes années de « high school » comme un somnambule. Les fins de semaines, je sortais pour écouter les groupes locaux, inspirés pour la plupart de la British invasion. Ils avaient des noms comme Isosceles Popcicle ou Celestial Spring, Ils portaient des pantalons « bell bottom » avec des gros « polka-dots » et laissaient leurs cheveux pousser au-dessous de leurs oreilles. Finissant le lycée, mon cousin et moi nous sommes séparés,. Il est parti à Baton Rouge, et moi à la Nouvelle-Orléans. On se rencontrait les « week-ends » pour jouer les chansons acoustiques de Crosby, Stills et Nash. Il me semblait que mes jours de chanteur de groupe étaient finis bien que je sentais toujours ce désir brûlant de jouer la musique. A l’université, je me suis mis à fumer de la dope et à faire en sorte d’éviter la guerre de Viet Nam. J’ai trouvé quelques âmes sœurs avec qui j’ai formé un groupe, celui-ci avec un nom, Toby’s Uncle. On jouait une espèce de blues urbain, inspiré par Paul Butterfield. Je jouais l’harmonica et je chantais.

En 1970, j’ai eu la chance de quitter les Etats-Unis. Je dis bien de la chance parce que je pense que se j’y étais resté, cela m’aurait coûté la vie. En traversant l’Atlantique au bord du Queen Elisabeth II, j’ai composé ma première chanson. C’était, bien évidemment, une chanson inspirée par une peine d’amour.
Du coup j’ai passé de simple chanteur à auteur-compositeur-interprête. Je m’accompagnais seul à ma veille Gibson. Mais je rêvais toujours de jouer avec un groupe de musiciens. Il n’y a rien de comparable à la sensation de chanter avec un microphone dans sa gueule et une section rythmique dans son dos. Il n’y a rien de tel que de chanter dans un groupe pour connaître l’extase de la musique.

Suite à mes études, j’ai connu une brève période où je portais une cravate et je travaillais dans un bureau. Mon père m’avait trouvé ce poste dans l’espoir de me voir, enfin, devenir sérieux. Ça durait deux semaines. Je suis parti à New York, jouer ma Gibson J-45 dans les rues. Dans peu de temps, j’avais trouvé un contrat d’artiste avec une grande maison de disques. Ça n’a rien donné, et l’année suivante j’ai fait ma première tournée française, accompagné par mon cousin le guitariste. Nous formions un duo néo-Cajun-folk-rock-tendance-americaine chantant parfois en français. Dès notre retour en Louisiane, il était évident que nous n’avions aucune chance de faire carrière dans les salles de danse jouant à deux, alors, nous avons formé le premier groupe Cajun-rock, le Bayou des Mystères. J’ai glissé dans cette entreprise comme un chasseur dans son manteau camouflé un matin d’hiver. J’avais besoin, et je le sens encore, de m’entourer de musiciens pour me sentir à l’aise. Basse, batterie, guitare. Et de temps en temps, un clavier.

Quelque part dans le brouillard des années 70, j’ai réussi à réanimer la musique dite française de la Louisiane. Accompagné par Roy Harrington à la basse, Jody Larivière à la batterie, Mike Doucet (cousin) à la guitare et Bessyl Duhon au violon, j’ai connu une brève et glorieuse carrière dans les salles de danse. Nous n’avons pas pu résister longtemps. Nous étions trop traditionnels pour les jeunes et pas assez pour les vieux, perdus dans un no man’s land musical entre les générations. C’était quinze ans avant que la musique cadienne devienne à la mode. Par chance ou par destin, au printemps de 1974, nous avons joué au carnaval de Québec. La combinaison de la langue française et les jolies Québécoises étaient impossibles à résister. J’ai abandonné ma carrière de chanteur de bal, et j’ai suivi l’aurore boréale.

Bien que sa carrière ait été de très courte durée, il me reste de très grands souvenirs du Bayou des Mystères : le Festival Acadien de 1975 pendant lequel j’ai chanté « Réveille » pour la première fois, ainsi que notre premier passage à la télévision québécoise dans le cadre de l’émission Le Ranch à Willy. Mais mon plus grand souvenir reste notre tout premier « gig ». Après avoir répété pour des mois de temps, se battant contre vents et marées pour rester ensemble, nous avions fini par jouer une série d’engagements dans les salles de danse locales : Jay’s Lounge à Cankton, et Antler’s à Lafayette. Mais notre premier « gig » était un bal de réveillon à Ville Platte. C’était une fête organisée par Jack Miller. Jack Miller est un homme légendaire en Louisiane. Dans un pays où l’on attache beaucoup d’importance à la cuisine, sa sauce barbeque est la meilleure. En fait c’est la meilleure sauce barbeque dans l’univers (excusez moi, Kansas City, excusez moi, Memphis) C’était pour nous un grand honneur de jouer la fête à Jack Miller. Je me souviens de lui, un peu chauve, marmonnant. Mais ce dont je me souviens surtout est la route de retour. Au milieu de la nuit tel un hibou errant, nous coupons à travers la prairie louisianaise. J’étais aux anges. Parmi mes amis musiciens, roulant dans le camion, fumant pétard après pétard, se racontant blague après blague, riant comme des fous. C’était la première de plusieurs milliers de soirées passées de cette façon, rentrant à l’aube, épuisé mais heureux. Heureux de faire quelque chose que j’aime tant. Heureux d’avoir chanté pour les gens. Aimant la vie de musicien, en partageant la joie de la musique avec ceux et celles qui aiment à leur tour l’écouter, la sentir, et la danser.




January 8, 2003

La première fois que je suis allé en France, j’avais 16 ans. Mes parents m’avaient envoyé dans un voyage d’étude…de culture française. Moi et mes collègues américains avons vécu pendant six semaines en France et en Suisse, parlant français, suivant des cours de langue et de culture française. À cette époque, j’avais une certaine prétention de sophistication. Je me sentais bien raffiné, bien cosmopolite. J’écoutais Antonio Carlos Jobim, et Andy Willaims et je rêvais de devenir un avocat international avec des résidences en Europe et en Amérique Latine. Je me souviens de mon premier bol de fraises à la crème fraîche, mangé sur une terrasse à Leysin, regardant les Alpes, en écoutant « A Whiter Shade of Pale » (qui reste avec « The Weight », ma chanson préférée). J’étais amoureux d’une cubaine que j’avais rencontrée à New York. Mon meilleur ami était de San Salvador. La culture française correspondait à ma poursuite de sophistication. Ça faisait partie de la panoplie de mes connaissances mondaines. J’étais encore loin d’une revendication francophone.

En 1973 je suis allé en France pour la deuxième fois. J’avais rencontré un Français à Lafayette l’année précédente. Il était un des premiers Français, sinon le premier, à visiter le pays cadien à la recherche de la musique traditionnelle. A cette époque, peu ou pas de gens en France savaient qu’il existait encore en Louisiane une communauté francophone. Il avait rencontré ma cousine à New York qui lui avait expliqué qu’il y avait encore une communauté francophone en Louisiane. Ce qui fait qu’un beau jour, il est arrivé sur ma galerie un peu comme un chien errant, incertain, ne sachant pas s’il devait avancer ou partir en courrant. On est devenu de très bons amis, et l’année suivante il m’a proposé une tournée musicale en France. (Nous sommes restés de très bons amis. Il habite Los Angeles maintenant et continue le métier qu’il apprenait quand nous nous sommes rencontrés, celui de luthier de guitare, Visitez son site au www.jamestrussart.com)

À l’été de 1973, je venais de finir une année à New York. Le disque que j’avais enregistré avec tant de ferveur étais consigné à l’oubli, victime de la politique d’une grande maison de disque. En arrivant en France, moi et mon partenaire, Michael Doucet, étions reçus a bras ouvert par le public. Nous avons joué dans plusieurs festivals de folk, et avons reçu l’acclamation partout où nous sommes passé. Après l’aventure new yorkaise, qui m’avait provoqué une certaine amertume, c’était très satisfaisant de recevoir les éloges d’un nouveau public. C’était la belle époque de la musique folk en France. Avec Alain Stivel et Malicorne en tête, la musique dite folk exerçait beaucoup d’influence sur le public en général. J’étais prêt à prendre ma place dans cette mouvance, surtout après mon expérience décevante aux Etats-Unis. À partir de ce moment, il me semblait que mon avenir allait se passer en langue française. J’ai commencé à traduire mes chansons de langue anglaise en français et j’ai commencé à écrire mes premières chansons de langue française.

Après un début si prometteur, mon prochain voyage en France ne fut pas un succès. Mon ami James Trussart s’était installé dans une magnifique maison sur la colline inspirée de Sion, à mi-chemin entre Nancy et Strasbourg. C’était le quartier général de tous les musiciens du coin et c’est devenu la base de mes aventures en France. Pendant plusieurs années, j’arrivais à Sion avec un entourage de musiciens américains que je complétais avec des musiciens français faisant ainsi un groupe néo-folk-rock-Cajun avec lequel je parcourrais les chemins de France. Malgré ce départ prometteur, je n’ai jamais réussi à prendre une place plus importante sur la scène française. D’abord le mouvement folk était en déclin après une brève période de gloire, et ensuite la formation que je présentais ne correspondait pas aux attentes du public folk. Dès que je pouvais me le permettre, j’ai ajouté basse et batterie au groupe, chose qui était blasphème pour les folkeux. On jouait un mélange de folk et de rock incompréhensible pour les promoteurs et en plus on chantait en français, chose qui était encore plus incompréhensible. Un Américain voulant chanter en français était inconcevable. Chose qui m’a bouleversé beaucoup. (Je n’ai pas eu un article dans le journal « Rock et Folk », espèce de bible de la musique en France, jusqu’à ce que j’aie lancé mon premier album de langue anglaise!!!) Ensuite est arrivé mon premier succès au Québec ce qui a fait que mes voyages en France sont devenus de plus en plus rares.

Cette incapacité de concevoir mon identité de francophone louisianais de la part de la presse française a toujours été pour moi la cause de beaucoup de chagrin. J’avais été gâté par ce premier voyage de 1973. Nous avons été reçu comme des seigneurs, des francophones Cadiens de la Louisiane, revenus dans la mère patrie après 400 ans et après avoir créer un nouveau style de musique à la fois américaine et de langue française. Mais une fois que j’avais offusqué le public folk avec ma section rythmique électrique, du coup je n’avais plus de chez-soi au près du public français. Je n’arrivais pas à trouver l’accès au grand public parce qu’on ne comprenait pas le fond de mon identité et encore moins la musique que je faisais. Je faisais la tournée de festivals de jazz faute de pouvoir trouver autre chose. Comme je venais de la Louisiane qui n’est pas très loin de le Nouvelle-Orléans, les organisateurs des festivals de jazz ont pu concevoir une place pour moi dans leur programmation. Mais je n’arrivais toujours pas à rejoindre le public. Il y avait toujours l’industrie musicale qui intervenait pour empêcher mon accès au grand public. Par contre l’accueil du public français a toujours été très chaleureux, ce qui me convainc que le problème est un problème de perception uniquement.

Tout cela peut paraître comme une harangue anti-French. J’admets une certaine intolérance vis-à-vis de certains aspects de la culture française, genre tout le monde qui fume, les chiens dans les restaurants et l’engueulade à la parisienne, mais mon malaise est beaucoup plus profond et donc beaucoup plus difficile à éradiquer. Il me semble qu’au moins la France doit une certaine reconnaissance à ses anciennes colonies, aux descendants de ses propres enfants qui sentent encore aujourd’hui une grande sensibilité pour la mère patrie. Ce qui frappe nous les francophones nord américains c’est l’indifférence à notre situation de la part de la France. On considère que c’est très folklorique, le Québec avec ses hivers interminables et son sucre d’érable, ou bien la Louisiane avec sa cuisine épicée et ses « Cajuns » (on n’arrive même pas à bien prononcer « Cadien » en France prenant l’orthographe des Américains ce qui donne une façon de prononcer très agaçante pour l’oreille cadienne), mais on n’imagine pas la réalité d’une communauté francophone confrontée à sa disparition face à la machine à vapeur de la culture américaine. En France on a plutôt tendance à imiter la culture américaine au point de faire l’éloge d’une culture Américano-French tout en négligeant les communautés francophones en Amérique. Ce qui est choquant pour les francophones nord-américains. Exemple : suite à notre spectacle à Paris (oops…à Vincennes) récemment, j’ai été accosté dans la loge par un fan. A moment donné il me faisait des compliments sur mon talent de « song-writer », prononcé évidemment d’une façon assez étrange. En Amérique, on ferait l’effort d’utiliser le mot « auteur-compositeur », mais en France, c’est plus normal, plus prestigieux d’employer le mot anglais. Comme on le fait partout d’ailleurs : parking, morphing, coming out, building, e-Mail, etc. Ce qui n’est pas en elle même une chose abominable, mais ça me frappe d’une drôle de manière de voir la France et surtout les médias français se presser d’employer le dernier mot à la mode, pendant que nous en Amérique du Nord luttons parfois désespérément pour garder notre langue. On a souvent l’impression que la France entière serait plus heureuse de pouvoir parler anglais et tant pis pour la langue de Molière.

Cette course à la mode, surtout à la télévision et parmi les médias, est la cause de mon chagrin. Paris est, après tout, le capital de la mode. La mode, comparée à la culture, est quelque chose d’éphémère, voire pauvre. Les changements culturels prennent beaucoup de temps, et par conséquent, durent très longtemps. La mode dure le temps d’une saison. Je me sens frustré dans cette ville de mode de ne pas être moi-même à la mode. Mais je ne suis pas et je pense que je suis totalement incapable de devenir à la mode. Je suis ce que je suis et c’est tout. Et je reste profondément francophile. Comment ne pas aimer un pays qui a donné au monde ses traditions démocratiques, pays qui reste un phare de tolérance dans un monde qui devient de plus en plus intolérant. En plus ses arts de la table. En plus la douce campagne française. (Je viens de découvrir la magnifique côte normande, marchant la falaise d’Etretat à Fécamp. Il existe en France encore des milliers de villages où l’on se sent à l’abri de la folie de surconsommation qui se répand comme une plaie autour de la planète). En plus l’amour d’une parisienne qui continue à m’inspirer après un quart de siècle de vie commune. Dans la rue à Paris voyant deux chauffeurs se disputer pour un centimètre d’espace, ou dans la banque où c’est l’anarchie totale devant le bureau de l’agent, personne ne respectant la queue, ou bien regardant la télévision pour voir une speakerine s’efforcer de prononcer le dernier anglicisme à la mode, c’est parfois difficile de contrôler mon arrogance américaine face à ce que je conçois comme l’arrogance française. Mais après avoir traîner ma brouette en France depuis bientôt trente ans, j’ai fini par comprendre que c’est à moi de faire comprendre au public français mon histoire, de les sensibiliser à la situation francophone nord-américaine. On ne peut pas imposer les préjugés d’une culture sur une autre. Tout ce qu’on peut essayer de faire, c’est de faire comprendre aux gens. Et en France, par rapport à mon histoire et l’histoire de mon pays, ce n’est pas qu’ils s’en foutent, c’est qu’ils ne savent pas. Et c’est à moi de leur faire savoir.