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mis à jour le 11 décembre, 2007
Le début du 20e siècle fut une période
très féconde pour la musique dite française
du sud-ouest de la Louisiane. À partir d’influences
diverses, une culture musicale s’est formée. Il
y avait d’abord l’accordéon diatonique, l’instrument
de prédilection de la prairie des Attakapas. Emmené par
des immigrants d’héritage allemand, l’accordéon
diatonique a connu une vraie période de gloire pendant
les premières décennies du nouveau siècle. Importés
en grand quantité d’Allemagne, les « petits
noirs » de marque Sterling ou plus tard Monarch, étaient
l’instrument de choix de la population générale.
Bien que les Allemands aient eu une
influence importante, n’empêche que par l’introduction de l’accordéon,
les bases de la musique créée pendant cette période
coulaient de sources variées. La plupart des habitants étaient
francophones, les descendants des Acadiens déportés
arrivés en Louisiane à partir de 1765. Ils
ont emmené avec eux une tradition musicale de complaintes
et de chansons dont certaines traçaient leurs racines
jusqu’en France. Mais les gens d’héritage
acadien (ce qu’on appelait les Cadiens ou « Cajuns »)
n’étaient pas les seuls à participer à la
création de ce nouveau style musical.
Bien qu’éloigné de la ville de Nouvelle-Orléans,
le sud de la Louisiane n’était pas hermétiquement
fermé aux influences externes. À partir
de 1884, la voie ferrée traversait la prairie. C’était
un lien important avec le monde de l’extérieur,
emmenant des gens et des produits d’un peu partout. Le
phénomène de la colonisation de la prairie louisianaise,
quasiment inhabitée avant le 20e siècle, était
un vrai melting-pot dans lequel les Anglo-américains
avaient une place importante. Grâce au chemin de
fer, la ville de Nouvelle-Orléans était plus
accessible qu’elle ne l’avait jamais été. La
Nouvelle-Orléans était une des villes les plus
cosmopolites d’Amérique et avec New York
un des plus grands ports du nouveau monde. Inévitablement,
les influences de la ville et de sa culture métissée
se sont fait sentir sur la prairie.
En plus, il y avait les noirs. La prairie des Attakapas était
pendant la Guerre de Sécession, un refuge pour toutes
sortes de fuyards. Il y existait une bande de guérillas
d’environ mille hommes sous le commandement d’Onézime
Carrière, un mulâtre. L’absence de
contrôle politique dans la région attirait les
esclaves marons, les blancs en fuite de l’armée
sudiste, et les métis noirs qui souhaitaient échapper
aux constrictions de la société raciste. En
plus, l’élevage pratiqué par les fermiers
blancs (pour la plupart Cadiens), la base de l’économie, était
par sa nature plus égalitaire que l’agriculture
des plantations. Il n’y avait pas de grandes plantations
sur la prairie, la culture de coton et de canne à sucre étant
confinée aux rives des cours d’eau, le Mississippi,
et les bayous Teche et Vermilion. Sur la prairie, l’esclavagisme
n’était pas rentable. Un père et
ses fils pouvaient s’occuper d’un troupeau de bêtes à cornes
sans aide. Il n’y avait pas de ségrégation
en terme d’habitation. Son voisin pouvait être
aussi bien noir que blanc. Le fossé entre les
races était bien plus facile à traverser que
dans la région des grandes plantations. Les blancs
et les noirs vivaient en proximité et ce rapprochement était
plus évident dans le domaine de la musique.
Il y avait dans la communauté cadienne une longue tradition
de soirées, ce qu’on appelait les bals de maison. Ces
fêtes communautaires offraient la possibilité de
divertissement dans une vie autrement définie par le
dur labeur de la ferme. Ils étaient des occasions
importantes de rencontre entre voisins et parents. C’était
lors de ces bals de maisons que cette nouvelle tradition musicale
s’est développée. Un habitant décidait
de donner un bal. Une invitation était lancée
dans la communauté. Cette invitation pouvait se
faire de plusieurs façons dont la plus exotique était
par cavalier. Un homme à cheval allait de ferme
en ferme. Restant sur le chemin, il tirait de son pistolet
pour attirer l’attention. Ensuite, il agitait un
drapeau de couleur. À la fin de sa tournée,
le drapeau était attaché devant la maison dans
laquelle on allait tenir le bal. Peu importe la méthode
d’invitation, les bals de maison étaient un phénomène
très important dans la société cadienne
du 19e et du début du 20e siècle. Il va
de soit que ce phénomène a créé un
groupe de musiciens expérimentés. Peu ou
pas de ces musiciens pouvaient survivre uniquement en faisant
de la musique, mais il existait beaucoup d’habitants
qui pouvaient jouer de la musique et c’est eux
qu’on appelait pour animer les bals. Ils étaient
les pionniers d’un nouveau style, créant une nouvelle
musique à partir de plusieurs influences.
L’accordéon n’existait pas quand les Acadiens
déportés sont arrivés en Louisiane. Bien
que la plupart des musiciens étaient d’héritage
acadien, les chansons qu’ils composaient étaient
forcément autre chose que le répertoire traditionnel. L’accordéon
par sa nature, diatonique à dix boutons, imposait une
nouvelle approche à la musique. Les mélodies
des airs anglo-américains, irlandais, amérindiens
et africains faisaient également partie du paysage musical. En
plus, l’héritage africain était ubiquitaire
et s’est manifesté dans les chansons par le biais
du rythme.
Avant 1928, l’évolution du style est impossible à suivre
avec précision. À partir de cette date,
cependant, on peut voir l’évolution clairement.
Les enregistrements nous laissent une trace lumineuse. La
première chanson enregistrée sur 78 tours était « Allons à Lafayette » par
Joseph Falcon. Sur l’autre face, « La
valse qui m’a emmené à ma fosse. » La
distribution des 78 tours à partir de la fin des années
20 avait deux conséquences importantes. D’abord,
bien que les tourne-disques étaient choses rares, les
78 tours ont permis à la musique de pénétrer
partout dans le sud de la Louisiane. Le résultat était
la création d’un répertoire général. L’autre
influence de la distribution des 78 tours était un appui
très important aux musiciens qui pouvaient non simplement
apprendre les chansons des autres, mais aussi, éventuellement
enregistrer les leurs. Et ce phénomène
ne se produisait pas uniquement chez les musiciens blancs.
L’arrivée des 78 tours était un évènement
primordial dans la création du style, mais curieusement
elle annonçait un recul de la popularité de l’accordéon. De
plus en plus la culture américaine pénétrait
dans la prairie. Le pétrole à été découvert
en Louisiane à Jennings en 1901 donnant suite à une
invasion d’Américains. Influencée
par la culture anglo-américaine, la culture musicale
cadienne a assimilé plusieurs éléments
typiquement américains. Pendant une période
assez longue, les goûts musicaux des Cadiens allaient
vers les « String bands », ces orchestres « hill-billy » ou « country » caractérisés
par leurs harmonies vocales et les instruments à cordes. L’accordéon
n’avait plus de place dans les orchestres. Nathan
Abshire, un des plus grands accordéonistes de tous les
temps, me racontait que pendant 10 ans, il était obligé de
jouer du violon car personne ne voulait entendre la musique à l’accordéon. C’était
la période de gloire des Hackberry Ramblers, de Happy
Fats LeBlanc et Alex Broussard, chantant dans un style proche
du bluegrass, mais en français.
En février : la suite. Ira Lejeune et l’âge
d’or des « Fais Do-Do ».
mis à jour le 7 novembre,
2007
La musique dite « française » de
la Louisiane, connue vulgairement comme les styles « Cajun » et « Zydeco » a
connu un essor de popularité mondiale dans les années
1980. Depuis ce moment, la « Cajun music » et
le « Zydeco » ont des légions d’adeptes à travers
le monde. Malgré la reconnaissance de ces styles de musique
traditionnelle, il y a un manque général de connaissance
historique en ce qui concerne la création de la musique
de danse de la communauté francophone de la Louisiane. Voici
un bref récit.
D’abord l’étymologie. Le mot « Cajun » est
l’anglicisation du nom français du groupe ethnique
francophone de la Louisiane dit Cadien (dont je fais partie). Nous
sommes les descendants d’Acadiens arrivés en Louisiane
suite au Grand Dérangement. Beaucoup d’Acadiens
(environ le tiers de la population) étaient déportés
vers les colonies britanniques d’Amérique du Nord. Après
maints périples, certains se sont rendus en Louisiane. (Il
n’y a eu aucun Acadien déporté directement
en Louisiane. Les autorités britanniques ne souhaitaient
GUÈRE renforcer une colonie française. La
déportation était conçue dans le dessein
d’éliminer une population d’allégeance
douteuse et de l’anéantir comme peuple). Sur cette
racine acadienne se sont greffées de nombreuses ethnies
au courant du 19e siècle : Allemande, Irlandaise,
Espagnole, et même Anglo-américaine, pour faire
le peuple dit « Cajun » ou Cadien. Le
mot est prononcé « Cadjin ». Le
pays de mes ancêtres (actuellement la Nova Scotia) était
appelé Cadie aussi bien qu’Acadie au 16e siècle.
Henri IV l’écrivait Cadie. Le mot apparaît
sur les premières cartes italiennes écrit des
deux façons. On ne sait pas son origine. On
pense que c’est en référence à l’Arcadie
de la Grèce antique. Ou bien dérivé du
mot Mi’kmaq « algatiq » qui veut
dire « lieu de campement » ou bien du
l’Abénaki « quoddy » qui
veut dire « terre fertile ». Peu
importe, le peuple s’appelait « Cadien ». Avec
la création des institutions acadiennes du Nouveau-Brunswick
(drapeau acadien, hymne national, etc.) à la fin du
19e siècle, les Acadiens du nord (provinces maritimes
du Canada), par le biais de l’élite ecclésiastique,
ont opté définitivement pour le mot Acadien.
Nous, en Louisiane, avons gardé le terme qui existait
avant la dispersion. Nous continuons de nous appeler
Cadien. Les Anglo-américains nous ont baptisés
Cajun, ce qui se prononce en anglais « Ké Djun » et
non pas « Ka jun ». « Zydeco » est également
l’anglicisation d’un mot français. Une
des phrases les plus courantes dans le lexique louisianais
est « les haricots sont pas salés » ce
qui signifie la pauvreté. Si nos haricots ne sont
pas salés, c’est parce que l’on n’a
pas assez d’argent pour acheter de la viande salée. Comme
cette phrase apparaît très souvent dans le texte
des chansons des Créoles noirs, les Américains
ont fini par baptiser le style « Zydeco »,
ce qui est prononcé « Za ri ko » à l’Anglaise
et non pas « Zi dé ko » comme
on a tendance à le prononcer en France. Voilà pour
l’étymologie. Et maintenant l’histoire.
On fait souvent l’erreur de penser que la musique cadienne
est dérivée d’une racine liée directement
au Poitou. C’est vrai que les Cadiens sont d’héritage
français et parlent la langue française, mais
il est important de comprendre que la culture qui a créé la
musique « Cajun » et « Zydeco » était
et reste absolument une culture du nouveau monde et plus particulièrement
de la Louisiane. Les influences qu’elle a absorbées
sont multiples et le contexte culturel en question est un exemple
classique du melting-pot où plusieurs groupes ethniques
se sont rencontrés pour créer quelque chose de
forcément nouveau.
Le pays était jusqu’au début du 20e siècle
un pays sauvage. L’appellation vient du nom d’une
tribu d’amérindien disparue, les Attakapas, réputés
pour leur férocité et leur cannibalisme. Pendant
l’ère coloniale, cette région se trouvait
entre les zones espagnoles et françaises et a échappé au
contrôle de la Nouvelle-Orléans aussi bien que
de Santa Fe. La prairie des Attakapas est une des dernières
régions de la Louisiane à être peuplée. Pendant
la Guerre de Sécession, cette zone était une
espèce de no man’s land, refuge de bandits et
fuyards pourchassés par l’Armée Confédérée
(sudiste) en manque de soldats. Il y avait une bande
de guérillos, voire de bandits, de plus de mille hommes à son
plus fort, sous le commandement de Onézime Carrière
qui opérait dans cette région où aucune
autorité politique n’existait avant le début
du 20e siècle. Cette tradition d’indépendance
et d’isolement continue à nourrir l’identité des
Cadiens et Créoles noirs de la prairie.
Les premiers habitants européens de la prairie des
Attakapas étaient les Cadiens. La colonie cadienne
de la Louisiane a débuté sur les rives du Bayou
Teche à deux postes de traite : les Opelousas (actuellement
Opelousas) et les Attakapas (actuellement Saint Martinville). Les
familles se sont installées sur les terres qui longeaient
les bayous. Quand il manquait de terre pour l’établissement
de nouvelles habitations, les nouvelles générations
déménageaient vers l’Ouest et s’installaient
sur les rives du prochain cours d’eau (bayou). La
prairie est une zone adaptée à l’élevage. Les
premiers habitants ont trouvé une vaste prairie, d’herbe
haute (2 mètres), encore fréquentée
par les bisons.
En 1765, un contrat était signé entre un propriétaire
terrestre, Antoine Bernard Dauterive, et 8 Acadiens dont Joseph
Broussard, dit Beausoleil. Dauterive était un
ancien officier de l’armée française qui
se trouvait au Fort Dauphin (Mobile Baie, actuellement en Alabama)
lors du traité de Paris (1763). Selon ce traité,
le territoire français à l’est du Mississippi était
cédé aux Anglais. Beaucoup de soldats français
du fort Dauphin ont décidé de partir vers l’Ouest
plutôt que de retourner en Europe. Ils ont été les
premiers à obtenir des dons de terre de la part du nouveau
gouvernement espagnol de Louisiane. L’un d’entre
eux, Dautrerive, en quête de main-d’oeuvre, a signé un
contrat avec les exilés acadiens récemment arrivés à la
Nouvelle-Orléans. Les Acadiens devaient veiller
sur ses troupeaux de bêtes à corne. En échange,
ils recevraient la moitié des nouveaux veaux. Néanmoins,
la prairie est restée presque vide d’habitations
pendant presque 150 ans.
C’est à la fin du 19e siècle que la région
des prairies à l’ouest de la ville actuelle de
Lafayette s’est développée. Plusieurs
villages ont été fondés grâce à la
construction de la voie ferrée en 1884. Avec la
culture du riz, commencée vers le début du 20e
siècle, d’autres villages ont été fondés. Les
compagnies de développement immobilier (land companies)
avaient une politique de recrutement assez agressive. Une
des communautés souches était celle des Allemands
du mid-west américain. L’accordéon
diatonique, voué à devenir l’instrument
de prédilection des orchestres du Sud-ouest de la Louisiane, était
très populaire parmi les Américains d’héritage
allemand. On ne sait pas si c’est eux qui ont emmené le
premier accordéon sur la prairie, mais il est certain
qu’ils ont contribué d’une façon
fondamentale à la création du style par le biais
de l’instrument. On importait les accordéons diatoniques à dix
boutons en grands nombres de l’Allemagne. Dans
les bourgs isolés de la prairie des Attakapas au début
du 20e siècle, l’accordéon offrait la possibilité de
faire de la musique malgré l’isolement et les
conditions relativement primitives. Popularisé par les
immigrants d’héritage allemand, il est rapidement
devenu l’instrument de choix de toute la communauté.
Bien que devenue le bastion de la
culture cadienne, la prairie des Attakapas, lors de la fondation
de ces premiers villages, n’était pas particulièrement francophone. Comme
indiquent les noms de beaucoup de villages : Scott, Crowley,
Jennings, Kaplan, Iowa, la présence anglo-américaine était
importante, voire primordiale. Cependant, le nombre de
francophones d’héritage cadien a fini par imposé la
langue française comme lingua-franca, au moins jusqu’à la
Deuxième Guerre Mondiale. Les conditions culturelles
de la prairie louisianaise sont, comme déjà indiqué,
un exemple classique de melting-pot. De ce mélange
de cultures et d’ethnies a surgi la musique cadienne
et le zydeco (prononcé zariko). On a commencé à enregistrer
la « musique française » en 1928
(Joe Falcon : Allons à Lafayette), une commercialisation
gérée par les maisons de disques américaines
dans un effort d’exploiter la popularité des musiques
régionales. La fabrication des 78 tours a contribué à la
diffusion et à l’homogénéisation
du style.
Ce n’est qu’à partir du début du
20e siècle que la cadienne-créole a commencé sa
trajectoire. Elle était forgée dans le
creuset de la frontière louisianaise, un alliage de
plusieurs influences qui se sont rejointes dans un contexte
absolument unique pour créer quelque chose d’absolument
original.
Le mois prochain, l’histoire de développement
de la musique de danse dite Française en Louisiane au
début du 20e siècle, et le développement
de la Cajun music et du Zydeco.
mis à jour le 3 octobre,
2007
Mon petit-fils, Émile, fêtera ses
huit ans ce mois d’octobre et ce rapport lui est dédié en
guise de remerciement pour tout le bonheur qu’il nous apporte. Émile
est un enfant charmant, charmeur, voire coquin. Son esprit
vif et son sens d’humour sont comme un soleil d’hiver
qui chasse la grisaille. Émile est un enfant exceptionnel,
chose que tous les grands-parents disent de leurs petits-enfants. Mais
dans le cas d’Émile, c’est d’autant
plus vrai car la vie s’est présentée à lui
avec un défi supplémentaire. Émile est handicapé moteur. Il
est tout à fait intelligent, mais les muscles de son corps
ne reçoivent pas facilement les signaux de son cerveau.
Il s’exprime lentement, ne court pas vite et a pris un
retard considérable sur les enfants de son âge. Comme
il dit lui-même, « je suis handicapé mais
pas un petit peu seulement ».
Il est très difficile pour les parents d’un enfant
handicapé d’accepter cette réalité. Il
y a beaucoup de questions désagréables qui surgissent. « Pour
quoi nous » étant la première. Les
responsabilités des parents déjà immenses
avec des enfants dit « normaux » sont
multipliées. On est obligé de naviguer
dans un labyrinthe de soins et de possibilités de soins
sans beaucoup d’aide. La société nous
prépare peu pour ce genre d’aventure. Ce n’est
jamais facile et souvent décourageant. Dans le
cas d’Émile, ses parents ont eu la grande chance
de lui trouver une école absolument magnifique.
L’année passée j’ai eu le plaisir
de la visiter. J’appréhendais cette visite
car j’imaginais une espèce de Cour des Miracles
remplie de chagrin. J’avais promis de chanter pour
les enfants et pour l’occasion ils avaient appris une
de mes chansons.
J’ai été absolument bouleversé par
l’expérience. J’ai trouvé des
enfants, dont beaucoup sont en fauteuil roulant, avec des corps
raidis par la douleur, mais avec des coeurs pleins de joie. Ce
sont des enfants complètement normaux (whatever that
means) avec des fous rires et des yeux pétillants et
avec beaucoup d’amour à donner. J’ai
chanté devant des milliers de personnes, mais je n’ai
jamais eu autant de plaisir à chanter dans ma vie qu’avec
ses enfants.
Au premier regard, l’école est intimidante pour
le visiteur. Il y a abondance de chaises roulantes et
l’espace est adapté aux challenges des enfants. Une
des choses qui m’a frappé : les dessins et
les peintures accrochés au mur. On se dirait dans
une galerie d’art contemporain. En fait nous y
sommes. Il y avait une artiste en particulier qui me
touchait. Une de ses peintures montrait une fille avec
trois jambes sautant à la corde. L’artiste
en question est une jeune fille qui s’appelle Mélanie. En
fait, la peinture est un autoportrait. Avec un détail
saillant : Mélanie ne peut pas marcher.
L’école d’Émile est gérée
par l’Association Notre Dame. Elle a pour vocation de
prendre en compte les difficultés d’apprentissage
des enfants ayant des problèmes neurologiques et de
leur donner une pédagogie adaptée. L’histoire
de l’établissement est assez intéressante.
L’Association Notre-Dame est la continuatrice de l’Œuvre
Notre Dame des Sept Douleurs créée en 1853 par
le Chanoine Moret, premier vicaire de l’église
Saint-Philippe du Roule et dont la Princesse Mathilde, cousine
de Napoléon III, assurera la présidence pendant
près de 50 ans, de 1855 à sa mort en 1904. C’est
elle qui permit, par son aide morale et financière,
le développement de l’œuvre et notamment
la création en 1868 de l’établissement
de Neuilly connu sous le nom d’asile Mathilde, tenu par
les Filles de la Charité pendant plus d'un Siècle.
Entre 1968 et 1971, l’Association, prenant conscience
de l’ampleur des possibilités nouvelles en matière
de rééducation, construit un centre entièrement
nouveau pouvant accueillir environ 100 enfants de 3 à 16
ans en remplacement du vieil hospice. C’est l’école
d’Émile
Il y a une longue liste d’attente pour rentrer à l’école
et il faut passer par un processus de sélection. Il
y a actuellement 94 enfants. Ils sont parmi les seuls
en France à recevoir un soutien pédagogique convenable.
Leur enseignement comprend non simplement les sujets traditionnels,
mais il y a en plus une thérapie physique adaptée
pour chaque enfant. Les coûts en matériel sont énormes. Les
ordinateurs, les fauteuils roulants ainsi que d’autres
machines spéciales sont très dispendieux. Les
enfants de cette école sont des plus chanceux. Des centaines,
voire des milliers d'enfants handicapés en France ne
sont pas scolarisés, faute d'endroits adaptés. Sans
parler des États-Unis.
Durant la journée que j’ai passée avec Émile
et ses amis, plusieurs choses m’ont touché. Parmi
les enfants se trouvait un monsieur, lui aussi handicapé en
chaise roulante. Pendant que je chantais, il se tenait
avec les enfants, chantant avec eux. J’ai remarqué un
sourire sur son visage qui passait d’une oreille à l’autre. Et
des larmes. Après le spectacle, il s’est
présenté, Didier Maître. C’est
un homme de mon âge, bien connu de l’école. Il
est handicapé, mais arrive à vivre normalement. J’ai
appris que sa femme est handicapée et qu’ils ont
plusieurs enfants, handicapés aussi (Il est le père
de l’artiste Mélanie). Il m’a remercié chaleureusement
en m’expliquant que c’était difficile pour
lui d’assister aux spectacles. Il disait que la
radio était son seul moyen d’entendre de la musique. Pour
lui de voir un chanteur en personne était un grand évènement.
La journée était pour Claude et moi inoubliable. Les
sourires des enfants et la joie que je voyais dans leurs yeux
valent plus que toute la reconnaissance du monde. J’ai été accueilli
de la façon la plus sincère. Mais en partant,
il s’est passé quelque chose d’attristant. Le
meilleur ami d’Émile s’appelle Glody. Il
est africain et pensionnaire de l’école. Il y
a une quarantaine de pensionnaires à l’école,
dont Glody. Sa famille est désemparée. Beaucoup
d’enfants de l’école sont de famille d’immigrés. En
plus des problèmes associés aux handicaps, les
parents sont obligés de faire face à une situation
dont ils ne sont aucunement préparés. Plusieurs
mêmes ne parlent pas le français.
Quand nous sommes partis, on a dit
au revoir à Glody
qui restait derrière comme tous les jours. Mais même
en sachant que Glody est bien entouré, je trouvais ça
bouleversant de le voir sur le seuil de la porte pendant que
son ami Emile partait pour rentrer chez lui.
Ces deux personnes, Glody et M. Maître symbolisent pour
moi la situation des handicapés. Est-ce qu’on
leur fera une place dans notre société comme
a réussi à trouver M. Maître, ou est-ce
qu’on va les laisser derrière et hors de notre
vue, balayés comme autant de poussière en dessous
du tapis? Pour ma part je n’oublierai jamais ma
visite à L’École Spécialisée
Notre Dame et je vais y retourner avec grand plaisir.
Voir quelques photos de la visite.
http://www.association-notre-dame.org/Centre_ecole.htm
Pour faire un don, visitez le lien ci-dessus ou
Communiquer au
andneuilly@association-notre-dame.org
Association Notre Dame
42-46, avenue du Roule
92200 Neuilly sur Seine,
France
Téléphone : 01.41.92.07.70
Fax : 01.41.92.07.71
mis à jour le 29 aoüt,
2007
Deux ans après la catastrophe de l’ouragan
Katrina, l’ambiance dans la ville de Nouvelle-Orléans
est à la résignation. Depuis septembre 2005,
la ville a perdu au moins le tiers de sa population. Dans
la Paroisse de St. Bernard à l’Est de la ville,
seulement 2 de ses 26 garderies sont rouvertes. Dans le
9th Ward (9e district) les digues ont été renforcées,
mais la plupart des maisons restent abandonnées, leurs
jardins envahis par la jungle. Deux ans après le
sinistre, la ville lutte encore pour se rétablir.
Il y a, cependant, des signes de retour. Dans la rue Downman dans le 9th
Ward, la quincaillerie Ace Hardware est un essaim d’activité. C’est
le seul bâtiment dans la rue où l’on trouve de la vie. Les
autres maisons ont l’air abandonné, les graffitis des sauveteurs
encore sur les murs (ce sont des croix peintes en orange avec la date, les initiales
du sauveteur ainsi que le nombre de morts, s’il y a lieu, humains et animaux). Les
gens à l’intérieur ont l’air sérieux, passant
en silence, les sourcils froncés. On n’entend pas cette repartie
que j’associe aux quincailleries, ces plaisanteries et fous rires qui caractérisent
les rencontres d’ouvriers. Non, les gens sont sérieux. À quelques
kilomètres, sur les Champs Elysée (Elysian Fields) le magasin Lowe’s
est dix fois plus grand et dix fois plus encombré. Chaque matin,
des centaines de Chicanos attendent sur le trottoir, espérant trouver
du travail, un phénomène qui n’existait point avant l’ouragan. À midi,
il y en a encore beaucoup qui attendent. Quelques-uns boivent de la bière. Tous
ont le regard vide. C’est l’expression la plus courante en ville :
le regard vide. On le trouve dans le Vieux Carré, dans les quincailleries,
dans la rue, et même dans les restaurants et les clubs. C’est
le regard de gens qui ne savent plus quoi faire. Le regard de la résignation.
Les statistiques soutiennent l’idée d’une renaissance. Gentilly
est un des voisinages le plus frappé par l’inondation. La
population est surtout blanche et de classe moyenne. Un sondage effectué de
porte-à-porte par Darmouth College révèle que 31% des maisons
sont rénovées. 57% sont éventrées ou déjà en
reconstruction. Ce qui veut dire qu’il n’y a que 12% des maisons
qui sont abandonnées. Une amélioration considérable
depuis un an quand le quartier était complètement vide. Mais
la reconstruction est très inégale. Il y des quartiers, comme
Gentilly, qui ont l’air de se reconstruire. Il y en a d’autres,
comme le nord du 9e, qui restent complètement vides. En plus, une
maison rénovée n’est pas forcément une maison habitée.
Même dans Gentilly, où 88% des maisons sont soit rénovées
soit en reconstruction, on estime que la population n’est qu’à 37%
de son niveau avant Katrina. Même chiffre pour Broadmoor et Lakeview. Dans
les zones les plus touchées par l’inondation, moins que le tiers
des gens est revenu.
Plusieurs rues du centre d’affaires (Central Business District) restent
vides. Le complexe d’hôpitaux au centre ville est moribond. L’hôpital
Charity, le bijou de la couronne du système de santé de l’État,
est prisonnier d’une lutte politique entre la ville de Nouvelle-Orléans
et le Nord de la Louisiane. Les politiciens de cette région essayent
de faire déménager l’hôpital plus près de chez
eux. Le port de Nouvelle-Orléans, longtemps la fondation de l’économie
locale, est délabré. Le taux de meurtre dans la ville, qui
est le plus élevé aux États-Unis, reste un problème
terrifiant. Le système d’éducation se rétablit
difficilement. De quoi s’inquiéter. Un sondage publié par
l’Université de Nouvelle-Orléans (University of New Orleans)
a découvert qu’un tiers des résidents espère quitter
la ville d’ici quelques années. Même s’ils ne
le font pas, ce chiffre indique à quel point une ambiance déprimante
règne dans la ville
Du côté de la mairie, la politique est dérisoire. Le
bon sens aurait voulu que les zones les plus sinistrées soient abandonnées
définitivement. La question n’est pas s’il y aura un
nouveau Katrina, mais quand. Bien que difficile, une expropriation des
quartiers les plus à risque aurait au moins permis la possibilité d’éviter
le pire. Mais la situation actuelle est prisonnière d’une
politique qui sert les intérêts spéciaux. Ce qui dit
politique en Louisiane dit corruption. La science et le bon sens sont laissés
de côté dans la reconstruction de la ville, tel les habitants naufragés
sur leurs toits lors du sinsitre.
L’État de Louisiane a fermé son programme
d’assistance « Road Home », sensé venir
en aide aux propriétaires résidentiels. Ayant
reçu 7.5 milliards de dollars du gouvernement américain,
les coffres sont vides. Seulement une application sur
cinq a reçu de l’assistance ($150,000 par maison).
L’argent est allé où? Bonne question.
Si la politique
fédérale est caractérisée par l’indifférence
et la politique de l’État de la Louisiane s’est
révélée incompétente, la politique
locale est inefficace et sans vision. Le maire Nagin
(réélu malgré une performance désastreuse
lors du sinistre) a dévoilé un projet de reconstruction
de plus d’un milliard de dollars. Pour l’instant
on ne trouve pas de financement. Nagin passe son temps à se
chicaner avec les fonctionnaires chargés d’administrer
le projet. Il faudra d’abord trouver l’argent. Mais à long
terme, tous les plans de reconstruction ne servent à rien
si les investisseurs, les assureurs et les habitants eux-mêmes
n’ont pas confiance que le Corps de Génie de l’Armée
(US Army Corps of Engineers) pourra protéger la ville
d’un ouragan futur.
Il y avait un film d’horreur
dans les années 1960, The Blob. C’était une espèce
de gros « jello » rouge, comme un chewing gum à cinq étages,
qui avançait on ne savait pas comment, avalant tout sur son chemin. Le
Blob dans l’histoire de la Nouvelle-Orléans est le US Corps of
Engineers. Sans tête ni queue, c’est un organisme figé dans
le protocole, et géré par des ingénieurs civils aux idées
rigides. Suite à Katrina, le directeur du Corps de Génie
a donné sa démission en admettant que son organisme était
responsable d’un « échec catastrophique ». Le
Corps d’aujourd’hui se proclame « new and improved » et
admet la nécessité de restaurer les marais (qui disparaissent
au taux d’un terrain de football toutes les demi-heures), ainsi que les îles
barrières (barrier islands). « Nous ne sommes plus l’ancien
Corps » proclame Karen Durham-Aguilera, directrice du Task Force
Hope de l’agence. Malgré les assurances du contraire, le
Corps de Génie de l’Armée Américaine reste fidèle à ses
vieilles (et mauvaises) habitudes.
Bien que le Corps soutienne la restauration
du littoral, les 7 millions de dollars dépensés depuis Katrina
ont étaient tous dépensés dans des projets
de génie traditionnel. Et pire encore, le Corps
propose la construction d’une gigantesque digue le long
du littoral, une espèce de Ligne Maginot du marais. On
n’a qu’à remonter en septembre 2005, pour
voir les effets d’un ouragan modeste (Katrina n’était
que de force 2 quand il a touché la Nouvelle-Orléans)
sur une zone de marais asséchée (Lakeview, Gentilly,
le 9e) protégé par une digue insuffisante. Le
Congrès américain est sur le point de financer
la phase initiale de ce projet, une digue de 116 kilomètres
(72 miles) au prix de $900 millions. Selon G. Edward
Dickey, un ancien chef de planning du Corps, la mentalité du
Corps n’a pas changé.. La seule différence
c’est que maintenant les digues seront plus grandes. Personne
ne semble être concerné du fait que c’est
cette mentalité qui a crée une bonne partie des
problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui.
On tente de contrôler Mère Nature, mais c’est
elle qui aura le dernier mot.
Le fond du problème est que les efforts de reconstruction
et de protection contre l’inondation sont tributaires
d’un procès politique. Le patron du Corps
de Génie est le Congrès américain, c’est-à-dire
les politiciens, ce qui en Louisiane veut dire les amis des
développeurs immobiliers et des compagnies de pétrole. L’inondation
de la ville de Nouvelle-Orléans a été facilité sinon
causé par le MR. GO (Mississippi River Gulf Outlet),
un canal creusé pour permettre aux gros navires de rentrer
dans le Golfe du Mexique sans passer par le fleuve. Ce
canal a servi d’entonnoir, emmenant le raz-de-marée
au coeur de la ville. Ce canal, construit en 1965 par
le déplacement d’une quantité de terre
supérieure à celle qui a été déplacée
lors de la construction du canal de Panama, a surtout servi à emmener
quantité d’eau salée dans les marais détruisant
de ce fait environ 259 kilomètres carrés (100
miles carrés) de marais. Ces marais auraient servi
de protection naturelle contre un ouragan comme Katrina. La
catastrophe est directement liée aux projets du Corps
de Génie. On se demande pourquoi le MR. GO n’est
pas fermé étant donné que la communauté scientifique
ainsi que les résidents concernés demandent sa
fermeture? La rumeur en ville dit que c’est dû au
fait qu’en fermant le canal, le Corps admet effectivement
sa responsabilité dans la catastrophe. Ce qui
ouvra la porte aux poursuites judiciaires. Un cauchemar
pour le gouvernement. Aucun des représentants
louisianais à la législature américaine
demande la fermeture du canal. Pourquoi? Parce
qu’ils ne veulent pas fâcher les directeurs du
Corps. Il ne faudra pas compromettre leurs chances à obtenir
un projet pour leur district à l’avenir. Les
politiciens sont prêts à permettre le Corps
de Génie de jouer au Dr. Frankenstein avec le littoral
pour ne pas compromettre leurs chances d’obtenir de la
manne éventuelle. Même un politicien
apparemment responsable comme le représentant Charlie
Melançon (Congressman) défend le projet. Pourquoi? Parce
que la construction de la digue est très bien vue dans
son district, et de s’y opposer lui coûtera la
prochaine élection.
Le projet de protection de la Nouvelle-Orléans était
en retard de 37 ans (trente-sept ans) quand Katrina est arrivé. Pourquoi? Parce
que la protection de la ville a été compromise
par le financement d’une multitude de projets quémandés
auprès du Corps de Génie par les politiciens
louisianais. Chacun veut son quai amélioré ou
son canal creusé. Les priorités sont déterminées
par l’influence politique plutôt que par les intérêts
longs termes de la communauté. On a même
empêché la réalisation d’un projet
de pompes le long du Lac Pontchartrain, ce qui aurait modéré sinon évité la
catastrophe de Katrina. Pourquoi? Parce que d’autres
projets étaient plus soutenus politiquement. C’est
une recette pour la catastrophe, et il semble que nous n’avons
rien appris depuis 2005.
Malheureusement
Katrina n’a rien changé. Après l’ouragan,
dans effort de profiter de la sympathie des Américains,
les deux Sénateurs louisianais, Mary Landrieu et David
Vitter, ont proposé un projet de loi écrit par
les lobbyistes des compagnies de pétrole. Le projet
contenait $40 milliard au Corps de Génie pour des projets
en Louisiane, 10 fois le budget national de l’agence. On
proposait un pot-pourri de projets dont la plupart n’avaiten
rien à voir avec la reconstruction de la ville de Nouvelle-Orléans. Ce
projet de loi a été retiré quand on s’est
aperçu que ce n’était qu’une manipulation
de la situation par et pour des intérêts spéciaux. Honte. Mais
voilà le fond du problème. Tant que les
décisions qui concernent la survie du Sud de la Louisiane
seront réglées par la politique et les politiciens,
nous nagerons dans des eaux troubles infestées par un
alligator qui s’appelle « réchauffement
de la planète » et un grand serpent qui s’appelle « perte
du littoral » .
Katrina et sa méchante petite soeur Rita ont effacé 562
kilomètres carrés (217 miles carrés) du
littoral en deux semaines, foutant la pagaille dans la vie
de tous les gens de la région. Deux ans plus tard
nous sommes confrontés à un dilemme qui dans
mon cas se résume par le choix de partir ou de rester. Partir
ne me convient pas. Ce petit territoire, refuge de pirates
et d’aventuriers fondé par cette illustre famille
canadienne, les LeMoyne de Longeuil (Iberville, Bienville,
Chateauguay) est le terrain des joies et des souffrances de
ma famille (moins illustre)depuis plus de 250 ans. Il
y a dans ce pays et dans sa ville un charme tellement
séduisant que la plupart de ses citoyens sont prêts à défier
la corruption de ses politiciens et les cris d’alarme
des scientifiques pour y rester. La musique, la cuisine
et les gens sont uniques au monde, et comme le capitaine du
Titanique, beaucoup d’entre nous préfèrent
rester à bord quoi qu’il arrive. Mais quand
il s’agit de nos enfants, la balance commence à pencher
nettement de l’autre bord. Quelle sera la Louisiane
que connaîtront nos enfants? Quelle sera la vie
d’ici dans 50 ans, dans 100 ans, quand des douzaines
de tempêtes comme Katrina auront joué leur tour? Quand
l’inondation arrive, elle ne fait pas la distinction
entre riches et pauvres, pêcheurs et saints, blancs et
noirs.
http://blog.nola.com/graphics/2007/08/recoverybythenumbers.pdf
http://blog.nola.com/updates/2007/08/keeping_up_is_costing_more.html
http://blog.nola.com/updates/2007/08/progress_and_pain.html
mis à jour le 1er aoüt,
2007
Selon Antonine Maillet,
un Acadien est un descendant d’un habitant de l’ancienne Acadie, c’est à dire
quelqu’un qui habitait l’Acadie avant 1755. J’ajouterais
qu’un Acadien est quelqu’un qui considère
qui est Acadien tout simplement. Il n’y a pas d’examen
de citoyenneté, pas de passeport, aucun signe officiel
d’appartenance. Alors qu’est-ce que ça
veut dire être Acadien de nos jours, 250 ans après
le Grand Dérangement?
La Déportation des Acadiens a détruit cette
colonie française, isolée au fond de la Baie
Française (Fundy) et a dispersé sa population
aux quatre vents. Il y avait essentiellement deux voies
d’exil :être transporté de force dans
les colonies britanniques d’Amérique du Nord,
ou, pour ceux et celles qui ont pu échapper, mener une
vie précaire, caché dans le bois de ce qui est
actuellement le Nouveau-Brunswick. De ces deux branches
d’exil ont surgi maintes brindilles. Rendu à 1763,à la
fin de la Guerre de Sept Ans, il y avait des Acadiens éparpillés
tout autour du bassin atlantique, dans les colonies britanniques,
emprisonnés en Angleterre, perchés dans
les ports de l’ouest de la France, ainsi que dans le
bois de la Nouvelle-Écosse. Il existe une carte
qui a été créée pour commémorer
les pérégrinations des Acadiens suite à la
Déportation. L’océan atlantique
est noir des traces de leurs périples.
Après le traité de Paris
en 1763, les Acadiens, d’une façon générale,
ont trouvé plus
de liberté. Pendant toute la guerre, ils n’ont
jamais cessé d’essayer de réunir leurs
familles, or avec la fin des hostilités entre la France
et l’Angleterre, ils avaient, enfin, la possibilité d’y
arriver. Ceux qui se trouvaient au Massachusetts ont
commencé à marcher le chemin du retour vers l’Acadie. Ceux
qui se trouvaient dans les colonies plus au sud, la Georgie
et les Carolines, avaient effectivement disparu. Les
exilés qui se trouvaient dans les colonies de Pennsylvanie
et de Maryland ont descendu vers la Louisiane. Ils avaient
entendu dire que des Acadiens avaient réussi à s’y
rendre, et ils espéraient les rejoindre.
Les premiers Acadiens qui sont arrivés à la
Nouvelle-Orléans sont partis d’Halifax en novembre
1763. Ils sont arrivés à l’embouchure
du Mississippi en février de l’année suivante. Leur
chef était Joseph Broussard dit Beausoleil. C’était
un des résistants qui menaient une guérilla armée
contre les Britanniques. En novembre 1760, coupé de
tout soutien du Québec, sa famille menacée par
la famine, il s’est rendu. Son groupe de quelques
centaines d’Acadiens a été forcé de
maintenir les aboiteaux, les digues, construits par les Acadiens
mais maintenant entre les mains des Anglais. Ces Acadiens étaient
insolents et indisciplinés du point de vue des Britanniques. Craignant
une révolte, le gouverneur de la Nouvelle-Écosse
les a déporté vers le Massachusetts en 1762. Mais
le gouverneur à Boston n’en voulait pas non plus,
et ils ont été renvoyés à Halifax
où ils ont passé le restant de la guerre emprisonnés.
Selon le traité de Paris qui a mis fin à la
Guerre de Sept Ans, les Acadiens avaient le droit de se re-établir
en Nouvelle-Écosse sous condition de prêter serment à la
couronne britannique. Mais les Acadiens de Beausoleil
ne voulaient rien savoir. Ils ont économisé suffisamment
pour louer un navire qui allait les emmener en Louisiane. À bord était
le cousin germain de Beausoleil, Pierre Richard, sa femme Marguérite
Dugas et leurs trois fils, Fabien, Louis et Pierre qui était
encore bébé. Cet enfant, Pierre à Pierre à Alexandre à Martin à Michel
Richard est mon ancêtre directe.
À bord était aussi mon ancêtre du côté de
ma mère, Olivier Boudrot, accompagné de son fils,
Simon. Sa femme, Marie Dupuis est morte pendant l’exil. Oliver,
dit Belhomme, a été capturé lors de la
bataille de la Restigouche en 1760 et transporté à Halifax. Nous
ne savons pas ce qui est arrivé à sa femme ni à ses
deux frères. Les trois avaient marché du
Petitcodiac avec leurs familles lors du Dérangement,
marchant le long de la côte. Il est fort possible
qu’ils se trouvassent au Camp de l’Espérance
sur les rives de la Miramichi pendant l’infâme
hiver de 1756. En ce lieu se trouvaient plusieurs milliers
d’Acadiens regroupés dans des conditions extrêmement
pénibles. Beaucoup d’entre eux sont morts. Il
est estimé que dans l’année qui a suivi
la Déportation autant que 50% de la population acadienne
est morte de faim et de maladie.
C’est la puissance de cette histoire qui inspire les
descendants des Acadiens à préserver le souvenir
du Grand Dérangement. 18.000 personnes ont été arrachés
de leurs terres et jetés au vent. Des milliers
d’histoires de souffrance et de résistance tracé à travers
l’Amérique, l’Angleterre et la France. La
volonté de réunir leurs familles dispersées était
une priorité absolue pour des générations
d’Acadiens. 30 ans après la Déportation
en 1785, les Acadiens exilés en France sont partis en
masse pour rejoindre leur parenté en Louisiane. N’importe
où ils se trouvaient, en Louisiane, au Québec,
en Haïti, en Nouvelle-Angleterre, en Angleterre, en France
et même en Australie, les Acadiens ont tout fait pour
rebâtir la société qui leur fut arrachée
en 1755. Ce qui explique le sentiment d’appartenance
qui lie les descendants des Acadiens peu importe où qu’ils
se trouvent aujourd’hui.
Ma première visite en Acadie était en 1975 à l’occasion
du Frolic, une espèce de Woodstock version acadienne. J’avais
rencontré mon premier Acadien du Nord en Louisiane en
1973. Il s’appelait Donald Doiron. Il avait
entendu parler du programme d’enseignement français
en Louisiane et était descendu sur le pouce pour en
faire partie. À cette époque, personne
en Louisiane n’avait une vraie idée de notre propre
histoire. L’histoire des Acadiens n’était
pas enseignée dans les écoles et les peu de connaissances
qu’on possédait était perdue dans un brouillard
de mythologie lointain. Nous savions que nos ancêtres
ont été déportés de quelque part
au Canada, mais c’était à peu près
tout. La culture acadienne en Louisiane souffrait
de mépris. Mes grands parents ne parlaient pas
l’anglais. Mais la culture anglo-américaine
est arrivé en Louisiane en force au début du
20e siècle emportant mes parents dans un raz-de-marée
d’assimilation. L’histoire qu’ils ont
apprise était l’histoire américaine. L’école
passait sous silence l’histoire de toutes les minorités
aux USA, non simplement les Cadiens, mais les autochtones et
les africains aussi. Dans ce contexte, les jeunes Cadiens
n’imaginaient pas la possibilité de résister à leur
propre américanisation. Leur langue (française)
et leur culture (cadienne) furent reléguées à un
statu de deuxième ordre.
Je suis allé au Nouveau-Brunswick la première
fois, excité par l’idée que j’allais
participer à la création d’une nouvelle
société acadienne. Les organisateurs du
Frolic m’ont expliqué qu’en Acadie un « frolic » est
une célébration que l’on organise suite à un
travail communal. Mais cette fois, plutôt que de
bâtir une maison ou une grange, nous allions bâtir
un pays. Les communautés acadiennes du Nouveau-Brunswick,
de la Nouvelle-Écosse, de l’Île de Prince
Edouard, et de Terreneuve souffraient du même mépris
qu’en Louisiane. Mais, au contraire des Acadiens
de la Louisiane (Cadiens, Cajuns) les Acadiens du Nord ont
maintenu leur identité ethnique et linguistique. En
Louisiane, un Cadien éduqué ou bien riche, pouvait
s’intégrer dans l’élite anglo-américaine
tout simplement en parlant l’anglais. Il n’existait
pas d’école de langue française pour permettre
la formation d’une élite francophone. Pour
avancer dans la vie, pour s’instruire, il fallait (il
faut) parler l’anglais. Dans les provinces maritimes
du Canada, bien que l’assimilation et le mépris
des francophones existent, il existe aussi la possibilité de
s’instruire en langue française. En Acadie du
Nord, bien plus qu’en Louisiane, les cultures ethniques
sont bien délimitées. On est Anglais ou
on est Acadien, point. Tandis qu’en Louisiane,
les Cadiens font partie d’un mélange, voire métissage
qui comprend des éléments allemands, espagnols,
irlandais, africains et même anglais. Le
mépris des Cadiens en Louisiane est basé sur
leur ignorance, leur manque d’éducation. En
Acadie, par contre, le mépris des Acadiens comprend
des éléments de racisme, Anglais-Français,
Catholique-Protestant.
La première chose qui m’a frappé en arrivant
au Nouveau-Brunswick était les similitudes des deux
communautés. D’abord tous les noms de famille
sont les mêmes. En plus les Acadiens et les Cadiens
se ressemblent physiquement. Malgré les
250 ans de séparation, les correspondances sont remarquables. Les
deux communautés sont rurales, la vie est liée à l’agriculture
et la pêche. Les traditions de familles sont très
importantes, et la religion catholique a toujours une influence
très présente. Je me rappelle qu’après
avoir joué au Frolic, une veille dame est venu me rencontrer. Elle
s’appelait LeBlanc, un nom très commun en Louisiane. En
plus elle ressemblait à ma propre grande mère. Elle
parlait avec l’accent du Nouveau-Brunswick. Cet
accent est assez différent de celui de la Louisiane,
mais pour un Cadien, il est plus compréhensible que
celui du Québec ou de la France. En plus on partage
le même vocabulaire, tiré du vieux français
du 18e siècle. Cette charmante femme aux cheveux
gris et aux yeux pétillants vert-de-gris, m’a
demandé si, en fait, il y avait des Acadiens en Louisiane. Elle
avait entendu dire qu’après le Grand Dérangement,
certains Acadiens ont fini par s’établir là-bas. Je
lui ai répondu que oui, il y avait des Acadiens en Louisiane. Ensuite,
elle m’a posé plusieurs questions, des questions
du genre que ma grande mère aurait posé : est-ce
qu’on était encore Catholique, qu’elle récolte
est-ce qu’on plantait, comment était le climat? Quand
elle m’a quitté, elle m’a embrassé en
me disant quelque chose que ma grande mère m’avait
dit la dernière fois que je l’avais vu : «Que
dieu te protège sur ton chemin et qu’Il te ramène
sain et sauf chez vous. » Elle m’a quitté en
disant : « Je vais prier pour toi. » C’est
la même formule que partage les Acadiens depuis toujours. Bien
que je me trouvais à quelques milliers de kilomètres
de chez moi, je savais que j’étais rentré chez
nous.
Le Nouveau-Brunswick de 1975 était bien différent
de celui d’aujourd’hui. Les Congrès
Mondial de 1994, de1999 et de 2004 ont soudé des liens
entre des diverses communautés de la diaspora et ont
renforcé la confiance des Acadiens du Nord. En
1975, on nous a refusé le service dans un restaurant
du fait qu’on parlait français. Moi et mes
amis avons eu des ennuis avec la police de Moncton parce que
nous avons osé fêter la fête nationale,
le 15 août, 1975. Rhéal Drisdelle a passé la
nuit en prison quand à cause de son insolence envers
les policiers envoyés nous disperser (il faut quand
même expliquer que nous étions un paquet de hippies
révolutionnaires et que l’évènement
a eu lieu à minuit).
Il m’est difficile d’expliquer mon sentiment identitaire
acadien. En Louisiane, les Cadiens sont assimilés
au point qu’on peut se questionner sur leur avenir en
tant que communauté ethnique. Notre histoire
est un bayou avec des méandres à ne plus finir,
et elle est mélangée avec celle des Américains
comme l’eau du Mississippi qui se verse dans le Golfe. L’histoire
des Acadiens du Nord est bien plus linéaire. Ils
ont gardé une notion d’ethnicité bien plus
forte, grâce en grande partie à leur isolement. Mais,
malgré une multitude de divergences, il y a quelque
chose qui nous lie, quelque chose qui dépasse le folklore. C’est
une chose sentie. C’est l’émotion
qui m’envahie quand je pense à mes grands grands
parents, souffrant dans les cales des bateaux qui les ont emmenés
loin de leur Acadie, victimes de la haine de ceux qui les ont
expulsés parce qu’ils ne pratiquaient pas la même
religion, et ne parlaient pas la même langue. C’est
l’émotion qui m’inspire quand je pense à Beausoleil
Broussard et à Pierre Richard qui ont préféré partir
au large plutôt que de se plier devant un tyran. C’est
l’émotion qui me bouleverse quand je pense à Mme.
LeBlanc de Cap Pelé et la prière qu’elle
a fait pour mon voyage sauf.
Je vais passer la Fête des Acadiens, le 15 août à Caraquet,
Nouveau-Brunswick. Il y aura des célébrations
partout en Acadie et aussi loin qu’au Québec et
en Louisiane. Les fils et les filles des exilés
vont se réunir pour commémorer la ténacité et
le courage des Acadiens déportés et pour partager
l’héritage d’espoir et d’amour qu’ils
nous ont transmis.
Pour en savoir plus
sur l’histoire
des Acadiens de la Louisiane
Contre vents, contre marées version française
Production Amérimage-Spectra, réalisé par
Jean Bourbonnais
Documentaire d’une heure avec Zachary Richard
Prix Historia 2000
http://www.archambault.ca/store/Product.asp?mscssid=&sku=001356864&type=2
Festival Acadien de Caraquet
http://www.festivalacadien.ca
Grand Rassemblement des familles Acadiennes
17, 18, 19 août, 2007
Ville Saguenay, Québec
http://homepage.mac.com/gillo2/accueil/index.html
http://www.associationboudreau-lt-x.com
Acadian Memorial, St. Martinville, Louisiana
http://www.acadianmemorial.org
mis à jour le 4 juillet,
2007
Qu’est-ce que le français louisianais,
et comment doit-on l’enseigner? Voilà la
question qui préoccupe les enseignants du français
en Louisiane, ainsi que ceux qui espèrent pouvoir transmettre
cet héritage à une prochaine génération.
Pour pouvoir s’adresser à la question, il faut
tout d’abord comprendre l’évolution de l’enseignement
de ses dernières quarante années. Le Conseil
pour le développement du français en Lousiane,
le CODOFIL fut fondé en 1968. C’était
le projet d’un millionnaire louisianais, d’héritage
créole, qui n’était pas francophone. Il
s’appelait Jimmie Domengeaux et sa perception du français
allait avoir une influence profonde sur son enseignement. Selon
Jimmie, le français cadien de Louisiane n’était
pas du français du tout, mais du « petit
nègre ». On devait le remplacer par
un français instruit, un français moderne, un « bon
français ». Bien que la langue française
soit parlée en Louisiane depuis plus de 300 ans (trois
cents ans), le français tel que parlait par des Cadiens étaient
méprisées par l’élite locale. Pendant
ces 300 ans, la langue française cadienne a évolué vers
une expression unique. Basée sur le parler des
Acadiens et donc enracinée dans le parler du 18e siècle
de l’Ouest de la France, elle a subi les influences des :
aborigènes, des espagnols, des africains, des irlandais,
des anglais, des allemands, des américains....en fait
de toute part, pour créer une langue riche en images,
avec un style de syntaxe particulier, et une vocabulaire locale
agrandie par une expérience profonde. Mais, toute
au long de l’histoire cadienne en Louisiane, la langue
anglaise dominait de plus en plus. Au début du 20e siècle,
ceux qui ne pouvaient pas parler l’anglais étaient
considérés comme des arriérés,
non simplement par les Américains mais aussi par l’élite
cadienne.
Le mépris des Cadiens de la part des Américains
est une longue tradition. Les premiers journalistes à pénétrer
dans la prairie des Attakapas, lors de la guerre de sécession,
décrivaient un peuple paresseux et ignorant, voir des
brutes. Les deux communautés, anglo et franco,
en Louisiane ne se côtoyaient pas. Elles avaient
deux visions quasi-incompatibles du monde. Les Cadiens
voyaient les Américains comme des gens avars, dont il
fallait se méfier. Ils n’avaient pas l’ambition
débridée caractéristique de la culture
anglo-américaine. De leur côté, les
Américains ne comprenaient pas les Cadiens. Ils
les voyaient comme des gens sans discipline. Les Cadiens semblaient
satisfaits de relativement peu de bien matériels. Ils
espéraient nourrir leurs familles et avoir du bon temps,
sans plus. Les deux communautés vivaient côte à côte,
mais jusqu’au début du 20e siècle, elles étaient
isolées l’une de l’autre. Mais au
début du siècle, les choses ont bousculé.
Avec l’intrusion de la culture américaine et surtout
avec la création du système d’éducation
publique en 1917, la culture cadienne a connu un « ghettoisation ». Les
Cadiens se trouvaient de plus en plus en marge de la société et
leur langue de plus en plus méprisée.
En 1900 on estime que 85% de la population
du Sud de la Louisiane était
monolingue francophone. Aujourd’hui il n’existe
pas de statistique exacte, mais on peut parler d’une
chute catastrophique du nombre de francophones actuellement. La
génération née dans les années
20 et 30 s’éclipse et avec elle partent les derniers
Cadiens pour qui la langue française est leur première
langue. Même avant cette catastrophe démographique,
il existait une pression sur la langue encore plus destructrice : le
manque de prestige. De plus en plus au long du siècle
dernier, la culture cadienne et la langue française
ont été associées à l’ignorance
et à la pauvreté. La génération
de mes parents, pour qui la langue française était
leur langue maternelle, a été confronté,
dès l’arrivée à l’école
(anglophone), à un déchirement : la
langue dont parlaient leurs parents étaient, du point
de vue de la société officielle, un problème à éradiquer. Le
français était relégué à une
position de deuxième zone, parlé en famille,
ou dans certaines situation sociales. Mais dès
qu’on souhaitait devenir « sérieux » ça
se passait en anglais.
Arrive 1968 : Les Cadiens francophones (les « Cajuns » dont
je fais partie) faisaient face à une assimilation quasi-complète. Le
français n’était parlée que par
les vieux et les allumés (comme moi), une langue reléguée à l’oublie. Il
n’avait aucune valeur. Aucune. Pour passer
en justice ou aller à l’hôpital fallait
parler anglais. Depuis plusieurs générations,
nous avons compris qu’il faut parler anglais si nous
voulions « get ahead ». Donc, les
avocats, les médecins parlaient anglais (même
ceux qui s’appelaient Melançon et Broussard).
Dans cette situation « fin du monde » Jimmie
Domangeaux, un riche avocat, décide de fonder le CODOFIL. Sa
motivation restera inconnue (ambition personnelle, dévouement à la
culture, arrogance de l’élite?) , mais chose certaine,
Jimmie a emmené la cause française à l’ordre
du jour dans ce pays où la langue française était
relégué à un statu moindre. Mais
Jimmie n’était pas francophone. Il avait
un certain mépris pour les « Cajuns »,
(les Cadiens, c’est à dire les gens comme mes
grands-parents, derniers monolingues francophones de la Louisiane). Ce
qu’il souhaitait, c’était de restaurer un
français mythique. Autrement dit le français « Français » le
français « parisien », c’est à dire
le français que personne ne parlait chez nous.
Alors conflit : entre la langue que parlait encore
la moitié de la population du Sud-ouest de la Louisiane
et un français mythique proposé par un avocat
anglophone d’héritage créole (l’élite
franco-espagnol). Pour Jimmie Domangeaux ainsi que pour
l’élite louisianaise, « Cajun » était
synonyme d’ignorance et de pauvreté. Donc,
si on devait enseigner le français il fallait qu’il
soit le « bon » français. Ambitieux
programme. Erreur aussi, car on installait une barrière
entre notre parler et le soi-disant « bon » français. Le
culture cadienne souffrait d’un tel mépris que
c’était inimaginable que la langue des Cadiens
soit autre chose qu’une espèce d’aberration
linguistique. On ne pouvait pas imaginer que le français
que l’on parlait était tout simplement un français
typé. Unique, certes, mais du français
pareil.
En même temps que la société, d’une
façon générale, accordait aucune valeur à la
langue française cadienne, une partie de l’élite
estimait qu’elle était exceptionnelle. Pour
certains, le parler cadien était non simplement un parler
unique, mais une langue à part entière. En même
temps qu’on méprisait la langue, on l’idéalisait,
créant un mythe autour la culture, une espèce
de « noble Cajun » à la Jean-Jacques
Rousseau. Selon Monseigneur Jules Daigle dans son « Dictionnaire
de la langue cadienne » (Dictionary of the
Cajun language) : « Chaque langue a son
origine particulière. Le « Cajun » n’est
pas du mauvais français. Ce n’est pas un
dialecte du français, mais c’est une langue à part
entière au même titre que l’italien, l’espagnol
et le français. Chacune de ses langues est
unique. Chacune est distincte de leur racine commune,
le latin. Tout comme le « Cajun » est
distincte de sa racine, le français. » Ridicule.
Cette mythification de la langue a rendu l’enseignement
du français en Lousiane problématique. On
a commencé par exiger qu’on enseigne le « Cajun » plutôt
que le « Français de France. » Les
parents des élèves se méfiaient du CODOFIL
et de son patron. L’enseignement du français
en Louisiane était à l’époque et
reste encore aujourd’hui entre les mains des coopérants
français, belges, africains, martiniquais, québécois,
etc. Les enseignants ne parlant pas avec l’accent des
Cadiens et ils utilisent des expressions d’ailleurs. Les
parents des étudiants (la génération non-francophone)
se demandaient à quoi bon. Pourtant les jeunes étudiants
réussissent facilement à communiquer avec leurs
grands-parents, malgré les différences d’accent
et de syntaxe. La meilleure façon pour que les jeunes
puissent intégrer les spécificités du
parler cadien, c’est en parlant avec les vieux. Par
contre, les parents des élèves, confondus par
l’accent des enseignants, ont tendance à imaginer
que le français que l’on enseigne à leurs
enfants n’est pas le français d’ici. Nous
n’avons pas compris que notre français, bien qu’il
soit très typé, n’est pas une langue à part. Les
enseignants font un effort particulier d’intégrer
des éléments du parler cadien dans l’enseignement,
mais la résistance au « français international » persiste. Nous
sommes prisonniers de notre propre mythologie.
Selon le dictionnaire Robert, une
langue est un système
de communication commun à un groupe social. Selon
cette définition, les Cadiens font parti du groupe francophone. Malgré les
différences de vocabulaire, de style de syntaxe et d’accent,
le français parlé dans la paroisse Vermilion
est le même que celui du Poitou, de la Martinique ou
du Senégal. Avec suffisamment de temps pour apprivoiser
les différences superficielles, un Cadien arrivera à comprendre
n’importe quel francophone de n’importe quel pays. Le
français louisianais n’est pas une langue à part,
mais c’est tout simplement le français que nous
parlons en Louisiane. Avec nos particularités
linguistiques, et nos propres expressions, mais à la
base ce n’est ni plus ni moins que du français. Cependant, à cause
d’une mythologie ethnocentrique, nous restons convaincus
que nous sommes et pouvons rester à part. Erreur
grave. L’avenir de la francophonie louisianaise
est attaché irrévocablement à la francophonie
internationale. Il faut que nous comprenons, une fois
pour tout, que nous faisons partie de la grande famille francophone,
et que notre survie dépend sur la possibilité d’y
participer pleinement.
À la fin de sa carrière, Jimmie Domengeaux a
eu une espèce de révélation. En
1980, nous avons publié, grâce à un éditeur
québécois un recueil de poésie comprenant
une dizaine de poètes cadiens et créoles, « Cris
sur le bayou ». C’est Barry Ancelet,
maintenant directeur du département des langues étrangères à l’Université de
Louisiane à Lafayette, (et poète, écrivant
sous le pseudonyme de Jean Arceneaux) qui a présenté une
copie du livre à Jimmie Domengeaux. C’est à ce
moment-là que Jimmie a compris que le français
cadien n’était pas un dialecte de deuxième
zone, une espèce de langue délabrée et
décadente, mais une langue vivante digne de respect. Jimmy
avait enfin compris que le français cadien était
une expression linguistique digne de transmission. Si
l’on pouvait l’écrire, on pouvait l’enseigner. Grâce à ce
livre, Jimmy a révisé sa perception de la langue
française de Louisiane. Mais en quelque sorte,
c’était trop tard. Le mal était fait. Le
mythe qu’il avait aidé à promulguer, que
le français cadien et le français « français » étaient
disparates voir méconnaissables, était ancré dans
la mentalité des Cadiens. On voyait notre langue
soit comme une dégénération pernicieuse
ou bien comme une expression mythique et noble. Les deux
idées sont erronés. La question qu’on
doit se poser maintenant est comment faire pour le sauver
dans la situation actuelle?
Nous avons réussi, d’une certaine façon, à dépasser
le « complexe d’infériorité » qui
reléguait la langue cadienne à la deuxième
zone. Par contre, nous n’avons pas encore compris
que notre culture fait partie de la francophonie internationale
et que sa survie en dépend. La francophonie internationale
est une corde tressée. Notre culture est une des
tresses de cette corde multicolore. Il faut que l’on arrête
d’imaginer qu’on puisse garder la langue et la culture
figée dans un mythe du passé. Sinon, la culture
cadienne divaguera vers le folklore, dernière étape
avant sa disparition.
mis à jour le 6 juin,
2007
Je
ne me souviens pas de l’année, c’était
1965 ou 1966. Chaque
nuit je me laissais bercer par la radio, KAAY, 50,000 watts,
diffusée de Little Rock, Arkansas. Une nuit, parmi
les sons habituels du New Orleans Rhythm and Blues, ou bien de
la Soul Music, est apparue une chanson comme je n’en avais
jamais entendue. C’était « Yesterday » des
Beatles. J’étais tellement excité,
que le lendemain j’ai écrit à ma cousine à New
York. Elle était un contact très important,
mon antenne culturelle personnelle. Elle habitait à la
frontière de la modernité, ayant accès aux
nouveaux courants, aux choses qui n’allaient pas pénétrer
ma Louisiane reculée pour des mois voire des années. Elle
avait entendu la même chanson et ç’avait eu
le même effet sur elle. Cet épisode
marquait un tournant personnel, mais je n’étais
pas le seul à l’expérimenter. Du jour
au lendemain, tout le monde voulait jouer dans un « Band ». Ce
désir, non simplement de faire de la musique, mais surtout
de faire partie d’un groupe de rock, nous serrait comme
un python.
Chez moi, le rêve s’est réalisé dans
le garage de mes parents. Avec quelques amis, ceux qui
possédaient des instruments de musique, j’ai formé un
groupe. On répétait tous les samedis après-midi. Je
n’ai jamais su exactement ce que pensaient les voisins
de notre enthousiasme bruyant. Cependant je peux imaginer
les conversions qu’ils tenaient en buvant leur café dans
leurs cuisines de formica. « Mon dieu, ça
commence encore. Quand vont-ils arrêter ? Ce
n’est pas de la musique, ce n’est rien que du bruit!etc. »
J’avais (j’ai encore) un cousin lointain, plus
jeune que moi. Dans notre monde d’adolescents,
la différence d’âge nous séparait
comme le mur de Berlin. Bien qu’il n’ait
que six de moins que moi, c’aurait pu être cent. Mais
il possédait un talent qui lui a permis de pénétrer
dans notre cercle exclusif. Il jouait de la guitare. Il
connaissait plusieurs accords et pouvait jouer « Satisfaction » bien
avant n’importe qui de notre entourage. Malgré sa
jeunesse relative, il dominait notre petite société,
et cela parce qu’il possédait une guitare et pouvait
la jouer.
Le groupe avec lequel je passais tous mes samedis, mon « band » n’a
jamais réussi à faire plus qu’agacer les
voisins. On s’est dissous sans jamais avoir jouer
un « gig ». Mais je me suis consolé assez
vite. En plus de regarder Paul Revere and the Raiders
sur American Bandstand, j’ai pu soulager ma déception
en allant chez mon cousin, le guitariste. Dorénavant
je répétais avec lui seul. Ensemble on
s’imaginait les Rolling Stones, lui avec sa nouvelle
Gibson SG double cut-away flambant rouge, et moi qui chantais.
J’ai passé à travers mes années
de « high school » comme un somnambule. Les
fins de semaines, je sortais pour écouter les groupes
locaux inspirés par la British invasion avec des noms
comme Isoceles Popcicle, des pantalons « bell bottom » et
des cheveux qui passaient par-dessus leurs oreilles. Finissant
le lycée, moi et mon cousin nous nous sommes séparés,
lui à Baton Rouge, et moi à Nouvelle-Orléans. On
se rencontrait les « week-ends » pour
jouer les pièces de Crosby, Stills and Nash. Il
me semblait que mes jours de chanteur de groupe étaient
finis. Mais je sentais toujours au fond de mon cœur ce
désir brûlant de jouer la musique. A l’université,
je me suis consacrer à fumer de la dope et à protester
contre la guerre du Viet Nam. J’ai trouvé plusieurs âmes
sœurs, et nous avons formé un groupe, cette fois-ci
avec un nom : Toby’s Uncle. On jouait une
espèce de blues hybride influencé par Paul Butterfield.
En 1970, j’ai eu la chance de quitter les Etats-Unis. Je
dis bien la chance parce que je pense que si j’y étais
resté, ç’aurait mal tourné. Beaucoup
de mes amis ont fini en exil au Canada, en prison, ou mort. En
traversant l’Atlantique au bord du Queen Elisabeth II,
j’ai composé ma première chanson, une ballade
romantique intitulée « Blues at Sea Blue ». Du
coup, je suis passé de simple chanteur à auteur-compositeur-interprète. Mais
je rêvais toujours de jouer dans un groupe de musiciens.
Il n’y a rien de tel que de chanter dans un groupe pour
connaître la magie de la musique.
Après mes études, j’ai connu une brève
période pendant laquelle je portais une cravate et je
travaillais dans un bureau. Mon père m’avait
trouvé un poste de fonctionnaire dans l’espoir
de me voir enfin devenir sérieux. Ç’a
duré deux semaines. Je suis parti à New
York, pour jouer ma Gibson J-45 dans les rues. En peu
de temps, j’avais obtenu un contrat d’artiste avec
une grande maison de disques, chose qui n’a rien donné finalement. L’année
suivante, 1973, je faisais ma première tournée
française, accompagné de mon cousin, le guitariste. Nous
formons un duo néo-Cajun folk-rock américain
chantant parfois en français. Dès notre
retour en Louisiane, il était évident que nous
n’avions aucune chance de faire une carrière dans
les salles de danse jouant à deux, ce qui fait que nous
avons formé le premier groupe Cajun-rock, le Bayou Drifter
Band. J’ai glissé dans cette entreprise
comme un chasseur de canards dans son manteau camouflé un
matin d’hiver. J’avais besoin de m’entourer
de musiciens pour me sentir à l’aise. Basse,
batterie, guitare.
Quelque part dans le brouillard des années 70, nous
avons réussi à réanimer la musique traditionnelle
française de la Louisiane. Accompagné de
Roy Harrington à la basse, Jody Larivière à la
batterie, Mike Doucet (mon cousin) à la guitare et Bessyl
Duhon au violon, j’ai eu une brève et presque
glorieuse carrière dans les salles de danse. Nous
n’avons pas pu résister trop longtemps. Nous étions
trop traditionnels pour les jeunes et pas assez pour les vieux,
perdus dans un no-man’s land entre les générations. C’était
quinze ans avant que la musique cadienne ne devienne à la
mode. Mais par chance ou destin, au printemps de 1974,
nous avons joué au carnaval de Québec. La
combinaison de la langue française et les jolies Québécoises
fut impossible à résister. J’ai abandonné ma
carrière d’animateur de salles de danse louisianaises
et j’ai suivi l’aurore boréale.
Bien que sa carrière ait été de très
courte durée, j’ai de très grands souvenirs
du Bayou Drifter Band, surtout du Festival Acadien de
1975 à Lafayette pendant lequel j’ai chanté « Réveille » pour
la première fois, devant un public qui ne comprenait
rien. Mais notre carrière était distinguée
surtout par sa difficulté. Nous avions répété pour
des mois de temps, luttant contre vents et marées pour
rester ensemble. Il y avait suffisamment d’engagements
pour nous garder ensemble pour un an : une série
d’engagements dans les salles de danse locales, à Jay’s
Lounge à Cankton, et chez Antler’s à Lafayette,
avant de partir au Québec au début de 1974. Mais
le « gig » dont je me souviens le plus était
un bal de réveillon à Ville Platte. C’était
une fête organisée par Jack Miller. Jack
Miller est légendaire en Louisiane. Dans un pays
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