Zachary Richard
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mis à jour le 7 décembre, 2005

Le 27 octobre, deux adolescents ont été électrocutés dans la cour de l’EDF à Clichy-sous-bois. Ce fait-divers a déclenché plusieurs semaines de violence en France. Ce n’est que le plus récent chapitre dans l’histoire millénaire de confrontation entre les jeunes mâles des quartiers défavorisés et les forces de l’ordre la portée. Mais cet évènement touche le coeur de la société française et révèle une malaise profonde. Il n’y a rien de nouveau dans cette tragédie : une poursuite d’adolescents par la police qui tourne en drame. Mais ce qu’il y a de troublant, c’est la réaction que cet évènement a provoquée. D’abord dans le quartier et ensuite dans le pays entier. Pendant des semaines, la France fut victime de violences quotidiennes. Les quartiers d’immigrés furent profondément secoués, des milliers de voitures cramées et plusieurs écoles détruites. Ce qui est important à comprendre, de mon point de vue, c’est de savoir qui sont les casseurs, et quelles sont leurs revendications.

Contrairement à la façon dont cette violence a été dépeinte dans la presse américaine, ces émeutes n’étaient pas le fruit du terrorisme, mais le produit d’une jeunesse frustrée. Cela n’a rien à voir avec les attentats de Londres en juillet. Cette violence n’était pas le produit d’actes terroristes, mais plutôt de l’éruption d’un sentiment de frustration qui coulait sous la surface de la société comme du magma rouge. Les casseurs sont des enfants d’immigrés de deuxième ou de troisième génération, principalement du Magreb ou de l’Afrique de l’Ouest. Bien que leur affiliation religieuse soit musulmane, cette violence ne s’apparente pas aux attentats de Londres cette année.

Les situations en Angleterre et en France, en ce qui concerne les populations immigrées, sont fondamentalement différentes. Cela est dû à plusieurs raisons, mais surtout aux politiques relatives de ces deux pays. [En Angleterre, la politique du gouvernement Blair favorise les identités des communautés ethniques.] Le gouvernement anglais essaie d’exercer le contrôle sur ces immigrés par le biais des chefs religieux des communautés en question, les transformant essentiellement en agents du gouvernement. En France, par contre, on continue à proposer l’intégration des minorités sans condition, sans reconnaître aucune tradition particulière. Du moins, c’est la politique déclarée. En réalité, les communautés d’immigrés sont maintenues dans l’isolement, vivant en ghetto à cause de l’indifférence de la classe politique dirigeante.

La France reste le pays de choix pour les réfugiés du monde. Elle a une tradition d’ouverture et son passé fait preuve d’une grande capacité d’absorption d’immigrés. Mais la situation des immigrés dans ce pays a profondément changé depuis quelques décennies. La situation à laquelle sont confrontés les immigrés en provenance d’Afrique du Nord ou de l’Ouest se contraste avec l’expérience des Polonais, Italiens, et Portugais qui sont arrivés en France auparavant. Les facteurs de cette divergence sont multiples, mais peuvent être réduit à deux causes principales : l’évolution de l’éducation en France et la nature de la communauté africaine et musulmane actuelle.

Le moteur principal d’assimilation en France a traditionnellement été l’école républicaine. À l’école, tous les élèves sont considérés égaux; de simples citoyens avec des droits et des responsabilités. Depuis quelque temps, l’école accentue la diversité ethnique et religieuse. En plus, les immigrés africains sont installés dans des ghettos, avec le résultat que le fossé entre les immigrés et la nation s’est creusé davantage. Non simplement les enfants des immigrés n’ont pas d’expérience positive à l’école, bien que cette institution soit censée les intégrer dans la société, mais ils vivent de façon isolée dans des zones défavorisées. Ce n’est pas surprenant que dans ces circonstances, un sentiment d’exclusion se soit développé.

Il fait ajouté à cela le fait que la communauté musulmane désire fortement maintenir son identité, comme le prouve la polémique autour de la question du port du voile. À leur crédit, les dirigeants français ont refusé de permettre le port du voile aux écoles, insistant sur le fait que le voile est un signe religieux et que la séparation de l’église et de l’état doit être absolument maintenue. Par contre, la communauté musulmane, y compris ses chefs les plus modérés, ont lutté pour que le port du voile soit accepté. Cette volonté de maintenir son identité face aux valeurs républicaines va à l’encontre de l’esprit de la société française et renforce davantage la notion d’isolement.

Ceci dit, il faut signaler que les violences n’ont pas été dirigées par aucun chef religieux ou politique musulman. Les émeutes ont été le fruit d’un sentiment de frustration surchauffé par la nature rebelle des adolescents. Les voitures qui ont été brûlées appartenaient aux voisins des casseurs. Les écoles détruites ont été les écoles des quartiers dans lesquels vivent les casseurs. La destruction d’une école n’a rien de réfléchi. L’école pour les jeunes émeutiers représente la société qui les exclus, et sa destruction n’est qu’un acte de vengeance. Comme la destruction de la voiture de son voisin. Les enfants qui ont commis ces actes l’ont fait en dépit de supervision adulte. Beaucoup viennent de familles mono-parentales. Les parents sont souvent eux-mêmes marginaux, souvent incapables de parler français. Leurs enfants sont souvent laissés à la dérive avec les conséquences d ésastreuses que connaît la France actuellement.

Et puis il y a les médias. Non seulement les médias ont encouragé les émeutes par leur façon d’accentuer les aspects les plus sensationnelles des évènements, mais ils ont contribué au problème d’une manière plus fondamentale. L’irresponsabilité des chaînes de télévision et des médias en général crée une situation dans laquelle l’acquisition de biens matériels est devenu l’élément de prestige le plus important pour les jeunes. On ne peut mieux résumer l’attitude que par le slogan promotionnel d’un film actuellement aux écrans en France : “Get rich or die trying” (Devenir riche ou mourir en essayant). Beaucoup de ces jeunes qui ont participé aux émeutes font partie d’une économie clandestine, voir une contre-culture. Un des aspects le plus intriguant des violences est le fait que le commerce de drogue n’a aucunement été affecté. Pendant la période la plus chaude, le commerce illicite de drogues, et la fabrication de fausse identité et le trafic d’objets volés n’ont pas diminué dans les quartiers affectés. Ce qui ne veut pas dire que les casseurs sont simplement des voyous. Les maux de société qui sont au coeur du problème sont bien trop profonds pour prétendre que les évènements ne sont que des manifestations criminelles, néanmoins il faut bien comprendre que les violences font partie d’un phénomène destructif aveugle provoqué par un sentiment d’exclusion. Les casseurs étaient des adolescents mâles, mal entourés par leurs parents et intoxiqués par l’illusion de puissance. Pour la plupart d’entre eux, cramer les automobiles équivalait à de l’animation, un divertissement.

Le défi pour la France est de donner à ces jeunes une raison pour s’investir dans la société. Pour les intégrer dans la nation, la France doit repenser sa relation avec ses communautés immigrées. Pour l’état, la solution doit passer par l’école. Il est évident que pour progresser vers l’intégration des minorités, la famille et la communauté sont primordiales, mais pour ce qui est du gouvernement, l’école doit être au coeur de l’effort. Si les enfants des communautés d’immigrés sont capables de surmonter les barrières d’incompétence et d’accéder à une qualité convenable de vie, la société française aura fait un pas dans la bonne direction. Sinon les jeunes brûleront encore.

Avec toute l’attention portée sur les violences, le jugement dans le cas de José Bové, accusé d’avoir détruit un champs de maïs OGM, est passé quasiment inaperçu. Jugé coupable, il fut condamné à quatre mois de prison sans sursis. M. Bové a déclaré qu’il continuera à combattre contre le fléau des OGM. Bravo.

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mis à jour le 2 novembre, 2005

Trois jours dans la zone.

12 octobre.
Même un aveugle saurait qu’il y a un problème. La première chose qu’on remarque c’est l’odeur. Une odeur nauséabonde, une odeur de pourriture, une odeur de mort. Notre périple a débuté dans le sud de la paroisse Vermilion. Les villages de Delcambre et Erath ont été durement frappés par le raz-de-marée. De la mémoire de l’homme, on n’a jamais connu de l’eau aussi haute. C’est arrivé comme une mauvaise surprise et les gens ont été complètement à la merci d’une vague de plus en plus haute. Selon les prévisions météorologiques, l’ouragan devait frapper à plusieurs centaines de kilomètres à l’Ouest. Ce qui s’est passé en fait. Dans le Sud de la paroisse Vermilion, on ne craignait rien. Les gens ont été soulagés par le trajet de la tempête. Ils se pensaient à l’abri, ne prenant pas trop au sérieux les ordres d’évacuation. Le samedi de l’ouragan, ces mêmes gens ont dû monter sur leurs toits pour essayer d’échapper à l’inondation. Certains sont restés pris dans leurs voitures, essayant de fuir la vague grimpante.

Miraculeusement, il n’y a pas eu de mort, à moins bien sûr de compter les milliers de vaches noyées et toute la faune détruite. Mais la vie humaine comme animale a pris un coup. Bien que tout le monde ait survécu, plusieurs centaines d’individus sauvés par une flottille de petits bateaux partie d’Abbeville et de Nouvelle Ibérie, la vie de toute la région est catastrophée. Dans une région d’éleveurs et de fermiers, l’inondation des champs par l’eau salée du Golfe de Mexique, représente la ruine totale.

Dans une roulotte de fortune, le maire de Delcambre essaie de garder l’espoir et de projeter un air de confiance. Mais dans ses yeux bleus éclatants, on voit trop bien les vestiges du traumatisme. Et dans sa voix, on entend sa peur, la peur que son village va mourir. « Mieux des dégâts de vent », il nous répète, « que le raz-de-marée ». Il nous montre la ligne tracée sur le mur de la mairie abandonnée qui représente le niveau d’eau lors de l’inondation. Elle arrive à la poitrine. Dehors au soleil, les dossiers de la mairie, tous ses records, toute sa connaissance officielle, tout son papier sèche comme du linge dans un bidonville. La Croix-Rouge nourrit les gens. Les habitants du village arrivent pour manger, explique le maire. Ils ont faim. Mais ils refusent d’accepter les habits qu’on leur offre. « Trop fier », il explique. Ils ne veulent pas que leurs voisins les voient accepter la charité. Ils viennent travailler dans la journée, vidant leurs maisons, encore pleines de boue, de tout ce qu’elles contiennent : tapis, meubles, électroménagers. Devant chaque maison, il y a un énorme tas de détritus, mouillé et puant dans la chaleur de la mi-octobre.

Dans la campagne avoisinante, c’est pareil. Devant chaque maison, on trouve un gros tas de saletés, une compilation triste faite de bois, de métal et de tissu, le contenu de chaque maison et les souvenirs de milliers de vies empilés au chemin, attendant qu’on vienne les ramasser. On longe le chemin, roulant lentement, impressionné. Les champs sont ravagés par le sel. Parfois l’herbe est complètement morte, et la terre est craquée comme dans le désert. La canne à sucre, normalement d’un vert claquant pendant cette saison de récolte, est délavée, brune et pliée de chagrin. On voit clairement où la vague s’est arrêtée; une frontière démarquée en vert en brune. D’un côté la vie, de l’autre la mort.

13 octobre.
On se présente de bonne heure à la maison de cour de la paroisse Vermilion pour rencontrer Daly Broussard, qui est le directeur du Farm Bureau, agence qui vient en aide aux fermiers. On rencontre le Sheriff et le directeur des opérations de la garde nationale. Mais la rencontre la plus intéressante est avec un groupe d’hommes qui se tient auprès de l’entrée principale. On dirait des chiens battus qui ne savent pas s’ils doivent s’approcher ou partir en courant. Ce sont des hommes assez âgés. Ils plaisantent comme ils l’ont fait des centaines de fois auparavant. Mais aujourd’hui ,la plaisanterie est restreinte. Ils rient, mais pas autant, ni aussi longtemps. Ce sont des fermiers sinistrés. Ils attendent des nouvelles qui n’arrivent pas. Et de l’aide qui n’arrive pas non plus.

Les éleveurs de Sud de la Louisiane font partie d’une race indépendante et fière. Depuis l’arrivée des Acadiens dans ce territoire, c’est dans ce pays que la tradition d’indépendance est encore la plus forte. Au contraire de leurs cousins le long des cours d’eau, les éleveurs des prairies n’ont jamais eu d’esclaves. L’entretien des troupeaux demandait quelques fils ou quelques voisins. Des esclaves auraient été de l’embarras. Ils n’ont pas non plus embarqué dans des fantasmes de construction. Les énormes maisons des planteurs de canne à sucre et de coton, les fameuses maisons de plantation, n’ont jamais été construites sur la prairie. La richesse des habitants se mesurait, et se mesure encore, par leurs troupeaux. Ces gens ont toujours fait pour eux-mêmes. Et bien qu’ils plaisantaient comme toujours, ce petit groupe de fermiers noué autour des colonnes du porche de ce bâtiment de style planteur, avait l’air battu. Car ils faisaient quelque chose qu’ils n’ont pas l’habitude de faire : Ils attendaient qu’on leur vienne en aide.

Grâce à Daly Broussard, on les a rencontrés, et plusieurs étaient d’accord de nous faire visiter leurs fermes. Le premier s’appelait Pat Ménard. On l’a suivi vers ses terres dans le village d’Henry. Ce village se trouve être dans la zone la plus durement touchée par le raz-de-marée, tout simplement parce qu’elle se trouve à quelques kilomètres du Golfe. La levée qui longeait le canal industriel (Intracostal Canal) fut longtemps dissipée par les vagues des centaines de bateaux qui y passent à tous les jours. Donc, la protection que ces terres connaissaient lors de l’ouragan Audry (1957) n’existe plus. Il n’y avait rien pour empêcher le mur d’eau qui est arrivé à 100 kilomètres à l’heure.

M. Ménard nous a montré ses machines détruites : des moissonneuses, des tracteurs, et son hangar construit en métal dont le premier mètre auprès du sol fut arraché comme par un énorme ouvre-boîte. $150,000 de perte dans une soirée. On lui demande s’il pense de recommencer. Il hésite. « À mon âge, » il dit, « Ça sera dur. » Il a soixante-six ans. « Mais j’ai pas le choix ». Il continue. Heureusement que la première récolte de riz a été bonne. Car il n’y aura pas une deuxième, ni d’écrevisses, ni de canne à sucre. Et les quelques bêtes à corne qui ont survécu seront vendues, faute de foin pour pouvoir les nourrir.

Dans le village d’Henry, le camion de la Croix-Rouge sert des repas chauds à tous ceux qui en veulent. Nous avons amené nos sandwichs et nous préférons ne pas prendre la nourriture qui est destinée aux sinistrés, bien que nous soyons les seules personnes au village. Nous mangeons sur le porche de l’église. Tous les bancs son dehors séchant au soleil, On voit bien la marque laissée par l’eau qui arrive au milieu du dossier. Les bancs sont ruinés et ne seront probablement pas utilisés. Comme l’église elle-même. Le plancher est courbé, des grands bouts bouclés par l’eau salée. Henry deviendra un village abandonné. L’église et l’école n’ont pas d’avenir. Les maisons comme celle de Pat Ménard seront rasées.

On lui rend visite. La maison semble assez normale de l’extérieur à part le détritus qui couvre la cour. Mais l’intérieur est une vision apocalyptique affreuse. Tout est tohu-bohu, les meubles, les éléctro-menagers, le contenu des closettes, la nourriture, les produits de ménage; épaillés dans toute manière de désordre. Le tapis du salon est imbibé d’une boue noire, épaisse. La chose la plus dérangeante est l’odeur, une odeur de pourriture. La moisissure grimpe sur tous les murs. La chambre est pire, comme si un diable méchant ait passé sémant la confusion et le malheur. « Ma femme ne peut plus revenir », dit M. Ménard, « Chaque fois qu’elle vient, elle ne fait que pleurer ». Ils vont, comme la plupart des gens ici, déménager ailleurs. Où, ils ne savent pas encore, mais le plus loin possible de ces tristes souvenirs.

Une fois notre repas terminé, nous partons au Sud. Guidé par Ron Gaspard, nous visitons le village de son enfance, L’île Fourchue. Nous sortons de la route principale, la 82, pour pénétrer dans le petit bourg qui longe les rive du Industrial Canal. Le village est tranquille, le soleil brille. Mais l’ambiance est surréelle. Dans toutes les cours, le gazon a disparu cédant la place à la terre nue. Elle est craquelée comme au désert. Devant chaque maison le sempiternel tas de détritus : réfrigérateur, tapis, meubles, tout le « tcinquaillerie » d’une vie abandonnée sur le chemin, pourrissant au soleil. On rencontre un ami à Ron, un monsieur de 76 ans.

Il a passé l’ouragan dans un arbre. Fuyant sa maison quand l’eau a commencé à monter, son pick-up a été submergé par la vague. Il est parti à la nage et s’est agrippé à un arbre, passant ainsi plus de 24 heures y compris le pire de la tempête, exposé à des vents de 150 kilomètres heures. « Je suis trop bon pour mourir », il dit en ricanant. Je pense qu’il a raison.

Par contre beaucoup d’animaux n’ont pas eu la même chance. Selon les premiers témoins qui sont passés suite à l’ouragan, la région était infestée de corps d’animaux : vison, rat musqué, chaouis (raton laveur), chevreuil, vache, lapin ragondin (nutréa); tous emportés par le raz-de-marée. Sans parler des alligators et des serpents. Enragés par l’eau salée, les serpents venimeux représentent un danger réel. Poussés par la vague, ils se cachent où ils le peuvent. On risque de mauvaises surprises tout simplement en marchant autour des maisons car les serpents peuvent se trouver dans tout endroit humide et abrité.

Nous avons continué notre périple, traversant l’Intercoastal Canal en direction de La Pacanière. Du haut du pont, on voit bien la dimension du sinistre. On voit au loin à l’horizon la ligne de détritus marquant l’ampleur de la vague. Plusieurs m’ont raconté que la destruction de Rita a été amplifiée par la diminution de la levée le long du canal. Pendant l’ouragan Audrey, la levée était encore haute et a servi de digue contre le raz-de-marée. Depuis cinquante ans, le passage des barges et des bateaux ont contribué à l’érosion de la levée. Aujourd’hui cette levée n’existe plus et donc le raz-de-marée de Rita a pu passer le Canal sans résistance.

Approchant La Pacanière, nous avons rencontré le premier poste de contrôle de l’armée. De jeunes soldats, arme à la main, la mine sérieuse. Ils nous ont posé les questions d’office et ont noté le numéro d’immatriculation de ma voiture et de mon permis de conduire. Une fois les formalités terminées, ils se sont détendus et nous avons pu partager un petit moment de sympathie. Je pense qu’ils sont bien plus à l’aise ici qu’en Irak d’où ils arrivent.

À La Pacanière, la nature de la destruction a changé. Avec seulement quelques kilomètres entre le village et le Golfe du Mexique, il a reçu la pleine force de l’ouragan. Plusieurs maisons ont complètement disparu. D’autres ont été arrachées de leur fondation et jetées comme des jouets au loin. Il y avait des quantités de détritus que les génies de l’armée entassaient pour être ramassés par les camions. Un travail rendu dangereux à cause des serpents.

Le village de La Pacanière n’est qu’un ruban qui suit la route 82, construit sur le chênier surplombant les meches (marécages) qui l’entourent. Il n’y a qu’une rue avec des maisons construites de chaque côté. Il y a beaucoup de chalets de chasse car la région est féconde en gibier; les marais servant de chez soi pour des millions de canards et d’oies pendant l’hiver. C’est le paradis des chasseurs, mais ce jour-ci, ça ressemble plutôt à l’enfer. Je me demandais ce que fera tout les sauvagines quand ils arrivent cet hiver pour trouver leur habitat ruiné par l’intrusion d’eau salée.

À l’Ouest de La Pacanière, on rentre dans le refuge faunique Rockefeller. Pendant cinquante kilomètres, on ne trouve que les marécages, s’étirant à chaque bord de la route jusqu’à l’horizon. L’odeur est devenue beaucoup plus forte. L’intrusion de l’eau salée a tué toutes des herbes et les roseaux. L’eau est noire, couleur de la mort. De temps à autre on voit un ragondin sortir du marais, dans un état pitoyable, la tête baissée, la fourrure noire plutôt que brune. Normalement, les meches sont grouillantes d’oiseaux. Aujourd’hui il y avait quelques poules d’eau et quelques quiscales, mais la scène en était une de désolation et de silence. Des nouveaux poteaux d’électricité se tiennent en ligne droite. À côté de chaque nouveau poteau, il y a l’ancien, penché quasiment à terre.

Plus que nous avançons vers l’Ouest, plus que nous observons des dégâts importants. Le quartier général du Refuge Rockefeller était en ruine. Par contre la maison du Smith Ranch avait bien survécu. Construit sur piliers, la maison offrait moins de résistance au vent et était au-dessous le niveau de la vague. Par contre, les clôtures et les hangars n’étaient que quantité de ruines. La scène était rendue encore plus désolante par l’absence des troupeaux. Normalement on verrait des centaines de bêtes à cornes au bord de la route. Aujourd’hui aucun. Disparus ou sauvés, nous ne savions pas.

C’est en arrivant à Grand Chenier que nous avons vu le pire. Du village de Grand Chenier, il ne reste que le château d’eau et une partie de l’église. Des maisons, il ne reste peu de trace. Quelques fondations témoignent de l’existence des habitations. Les marches en brique montent vers le ciel ouvert. À travers les champs, on voyait des morceaux de bois ou des briques, épaillés dans le plus grand désordre. Au loin dans les champs, on voyait un réfrigérateur et parfois le squelette d’un « mobile home » noué comme une cravate autour d’un arbre. Bien que dénudés de feuilles, les chênes verts ont résisté, jetant leur ombre au-dessous le vide des cours. À ma grande surprise, les palmiers, arbre non natif, ont résisté aussi. Pourtant ils n’ont pas l’étendu de racine qu’un chêne vert dont les racines poussent bien plus loin que l’étendu de ses branches, ce qui donne à ces arbres (quercus virginiana) une solidité particulière. En marchant dans les ruines, j’ai pleuré.

Caméron était pire. Le centre ville, les quais, la banque, la station de pompiers, tous sont ruinés. Les structures en acier sont encore debout, mais vidées de tout. Le seul bâtiment qui semble avoir bien survécu est la maison de cour. Elle était construite pour résister à la bombe atomique et le raz-de-marée. On apercevait sa silhouette blanche à travers les ruines. Nous avons descendu des voitures pour faire un tour. Ici et là quelques vestiges de la vie. Une baignoire, un ventilateur, des outils, une poupée. Une vache nous observait et nous approchait, perdue, cherchant, elle aussi, du secours. Elle a mangé les quelques feuilles qui restaient sur un chêne vert; chose qu’elle n’aurait jamais touchée auparavant. Ces feuilles étant bien trop dures. Mais sans pâturage et sans foin, elle mangeait ce qu’elle trouvait. Elle cherchait de l’eau fraîche aussi; chose qu’elle n’allait pas trouver. Ne pouvions pas lui venir en aide, nous sommes partis, sachant qu’elle allait errer pendant des jours avant d’enfin mourir. J’ai pleuré encore. Je trouve que je pleure beaucoup cette année.

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mis à jour le 6 octobre, 2005

Voyage du Sedna IV, deuxième partie.Après notre périple sur le lac Ontario et notre visite alarmant à l’Institut de la Recherche des Eaux (voir rapport août), nous avons passé par le Canal Welland, direction Lac Érié. C’était assez impressionnant. D’abord ça nous a pris quasiment toute la journée de faire le trajet. Une par une, on montait les sept écluses tel un géant montant les escaliers du ciel. Premier pas : on rentre dans l’écluse même. À ce moment, les murs surplombaient le bateau. C’était impressionnant, ces murs de béton à chaque bord de nous, nous cachant du soleil. Ensuite, les énormes portières fermaient derrière nous et soudainement l’eau commençait à bouillonner autour. Elle rentrait par des tuyaux en dessous la surface, en provenance du niveau supérieur, propulsé par la gravité tout simplement. Dans l’espace de quelques minutes, on avait monté quasiment au ras des murs, des dizaines de mètres plus haut qu’au point de départ. Lentement, les portières devant nous ouvraient, et nous voilà sur la prochaine marche grimpant vers le lac Erié. Le premier Canal Welldon a été construit en 1829 et inauguré avec beaucoup de cérémonie. Son ouverture était un autre bond en avant pour le progrès et pour l’économie. Mais ce qu’on ignorait à l’époque et ce que l’on ne comprend toujours mal est les conséquences importantes et néfastes que le canal allait avoir sur l’environnement naturel. Aujourd’hui un tel projet sera impossible vu les effets environnementaux, mais les effets actuels sont irréversibles. Par ses écluses, des milliers de bateaux arrivent sur les Grands Lacs par an en direction de ses villes industrielles, emmenant ainsi des organismes qui ont bouleversé la balance naturelle de l’écosystème pour toujours. Un autre bel exemple des conséquences inattendues et même insoupçonnés de l’homme sur son environnement. Le Canal Welldon permet la circumnavigation des chutes de Niagra et a été l’élément créateur de l’économie des Grands Lacs qui est la troisième plus importante du monde (si l’on calcule la portée économique des villes des Grands Lacs, canadiennes et américaines confondues, cette région représente la troisième économie au monde, derrière les USA et le Japon.)

La dernière écluse était la moins impressionnante, quelques mètres de différence de niveau seulement et nous voilà à Port Colbourne. Port Colbourne est une triste petite ville penchée au bout du canal veillant sur le Lac Érié. Elle pouvait servir de symbole pour la région. Nous nous sommes amarrés sur la canal, en pleine vue d’un énorme tas de gypse synthétique. Ce produit est dérivé du processus de décontamination des cheminées industrielles et arrive en provenance des usines canadiennes et américaines. Déchargé sur le quai à ciel ouvert, il est une source de souci pour les habitants, comme nous allons découvrir.

Lors de notre première sortie le lendemain, se promenant au bord du canal, caméra à l’épaule, soudainement on est accosté par une dame en furie. « Vous faites un documentaire sur l’environnement? » elle nous demande bien excitée. « Bien, j’ai des choses à vous raconter. » Nous étions surpris de cette rencontre, soudainement confrontés à la colère de cette dame à l’apparence plutôt typique, une petite madame canadienne, sans distinction apparente, sauf sa furie. Elle s’appelait Gail. On a pris son nom, et avons repris notre chemin, un peu déconcertés. Plus tard, le réalisateur, Ole, est allé lui parler. Plus tard encore, nous comprenions son excitation, mais pour l’instant, nous étions obligés de nous rendre au bord du Limnos, bateau canadien de recherche, où Dr. Susan Watson nous attendait.

Le Limnos est le seul bateau de recherche canadien sur les Grands Lacs. Dr. Susan Watson est un des scientifiques qui ont l’occasion d’y travailler. Elle est biologiste et son sujet principal de recherche est les algues. Le ruissellement provenant des terres agricoles et des zones urbaines, en plus des eaux usées des villes, transportent des éléments nutritifs vers les cours d’eau et les lacs. Ces éléments, engrais chimiques et eaux usées, provoquent une croissance des végétaux de façon excessive. Les engrais chimiques avec lesquels on saupoudre le gazon, et sur lesquels dépend l’agriculture industriel, va finir éventuellement dans l’eau. Une fois rendu, ils provoquent un enrichissement incontrôlé de certaines algues toxiques. Encouragées par l’azote et le phosphore, ces algues (bleu-vert) vont se proliférer. Ils empêchent la lumière de pénétrer dans l’eau, causant ainsi le manque d’oxygène ce qui affecte les poissons, intoxique les animaux, et pose un risque pour la santé humaine.

L’ammoniac et les nitrates, deux formes d’azote, peuvent contaminer les eaux souterraines aussi bien que les eaux de surface. À des concentrations élevées, ses eaux ainsi contaminées sont toxiques pour les animaux aquatiques et terrestres ce qui comprend les êtres humains. Les nitrates sont un facteur qui contribue au déclin des populations d’amphibiens, tandis que les rejets d’ammoniac sont responsables de cas de mortalité massive de poisson. Par contre à Détroit et Green Bay, à Toronto et à Windsor, nous trouvons des centaines sinon des milliers de terrain de golf avec des « fairways » resplendissants et des « greens » parfait. Et en Indiana et Illinois, des milliers de kilomètres de maïs verdoyants sont nourris aux engrais chimiques. Et chaque fois qu’il pleut, les azotes coulent des feuilles de gazon et des feuilles de maïs vers le ruisseau qui les emmène vers le crique qui les emmène vers la rivière qui les emmène dans le lac.

Mais le problème est bien plus complexe que cela. Rappelons les grands bateaux qui naviguent sur les Grands Lacs après avoir navigué sur l’océan. La pratique est défendue maintenant, mais auparavant, ces bateaux déversaient leur lest directement dans l’eau, introduisant ainsi des organismes étrangers dans l’écosystème. Ce lest était de l’eau introduit dans la coque le long du voyage, et qui contenait plein d’organismes « exotiques », c’est à dire étranger au biosphère des Grand Lacs. À cause de cette pratique, il y a dans les Grands Lacs des centaines d’organismes introduits, qui ont complètement bouleversé l’écologie naturel, mais la vedette du show est la moule zébrée.

Durant les années 1960, Lac «Érié a été déclaré mort. Une prolifération excessive d’algues avait conduit à des accumulations sur les rivages, donnant à l’eau un aspect horrible, et entraînant un épuisement d’oxygène. Des milliers de poissons et d’autres organismes aquatiques sont morts. 35 ans et plus de 10 milliards de dollars plus tard (aménagement des usines de traitement des eaux usées), on constate une réduction de la charge de phosphore. Dans la partie ouest du lac (en aval de la ville de Détroit, Michigan), les concentrations des phosphore ont chuté de plus de 50%, et les conditions présentes dans l’ensemble du lac ont cessé de s’aggraver. Pourtant, l’épuisement d’oxygène pose toujours un problème. Les médias pensent avoir trouver le coupable : la moule zébrée.

La moule zébrée à été introduit par accident par les bateaux de transport en 1986. Depuis, la population a atteint des proportions incroyables. Elle couvrent maintenant la majeure partie des substrats du lac et sont en voie d’envahir ses surfaces de sédiments meubles. Ces mollusques consomment une grande partie du plancton présent dans l’eau. Cela rend l’eau plus claire, mais modifie également la chaîne trophique, ce qui est nuisible pour la santé des poissons parmi lesquels se trouvent des espèces connaissant une valeur marchande. Les pêcheurs revendiquent une baisse de contrôle sur le phosphore, protestant que sa gestion entraîne une trop forte diminution d’algues ce qui est nuisible pour les poissons. Les riverains, en même temps, râlent contre les accumulations d’algues sur les plages. Bienvenue au tour de Babel.

Suite à notre interview avec le Dr. Watson, le Limnos est parti au large. Nous étions empêchés de rester à bord pour des questions de sécurité (on était à quelques jours des attentats du 7 juillet à Londres). Nous étions obligés de le suivre pour l’accoster au large. L’équipage n’était pas très accueillant. Les questions de sécurité les avaient rendus nerveux et c’était évident qu’on les faisait chier avec nos demandes. Pendant notre court séjour à bord, on a cependant, pu interviewer Dr. Michael Tissiger. Accompagné par ses étudiants, il faisait des recherches sur la condition du plancton dans le lac. Dans la cale du bateau, parmi les équipements spécialisées, et ses échantillons d’eau, je lui ai demandé de me donner une évaluation de la santé du lac, un chiffre de 0 à 10. Je pensais qu’il donnerait une chiffre moyen, genre 5 ou 6. Dehors, sous un ciel clair, les vagues bleues nous remuaient. De temps à autre, un cormoran perçait l’horizon. Rien d’alarmant, rien de particulièrement inquiétant à part les quelques carpes qui flottaient à la surface. J’étais, néanmoins, surpris par sa réponse : 2 sur 10.

En rentrant, nous avons rencontré plusieurs pêcheurs dans quelques petits bateaux agrippés à l’embouchure du canal. On les a approchés. Ils étaient tous asiatiques, vietnamiens probablement. On voulait savoir ce qu’ils pêchaient, et s’ils avaient « le guide ». En Ontario, il existe un guide pour la pêche sportive. Il y a une liste de poissons triés selon la taille et l’espèce, avec les recommandations de consommation. Tant de tel poisson par mois dépendant de la taille. Pour les femmes enceintes et les nourrissons, toute consommation est déconseillée. Une centaine de pages. Alors pour aller à la pêche en Ontario, il faut avoir son guide et un règle pour pouvoir mesurer les poissons (les plus grands sont moins consommables; plus haut dans la chaîne alimentaire, les concentrations de contaminants qu’ils contiennent sont d’autant plus élevées). Nos pêcheurs n’avaient ni guide ni règle. Comme il ne parlaient ni l’anglais ni le français, ce n’est pas évident à quoi ça les aurait servi à part de chasser les mouches. Et ils allaient certainement manger ce qu’ils attrapaient. Eux ou leurs enfants.

Le lendemain, nous avons rendez-vous chez Gail, la dame surexcitée de la rue. En fait elle est plutôt calme, une dame sympathique, ordinaire dans son jardin. Avec sa voisine à ses côtés, elle nous a raconté ses expériences avec le gypse synthétique. Régulièrement depuis le début des opérations de la compagnie, la ville entière se fait saupoudrer de gypse. Fine comme de la poussière, un petit vent de rien peut l’envoyer au loin. Souvent la ville se réveille couverte de la fine gypse. Est-ce dangereux pour la santé? C’est la question que Gail est ses voisins se posent, et posent à leurs politiciens et également au propriétaire de l’entreprise. (On fabrique du « wall board, i.e. gypse rock avec le produit).

Le lendemain, nous sommes allé voir le propriétaire. Un homme dans la cinquantaine (son père, toujours au bureau à près de 80 ans nous à confié à son fils). Entrepreneur de petite entreprise, méfiant du caméra, mais assez accessible. Il nous a fourni avec une documentation, l’évaluation du Département de l’Environnement : Le gypse synthétique pose peu de danger à la santé humaine. Ça ressemble au sable en plus fin. Pendant qu’on lui parlait, je lui ai demandé s’il était au courant que la région de Port Coulborne avait un taux de problèmes cardiaques et respiratoires bien plus élevés que la moyenne en Ontario. Il m’a répondu que les quelques années d’opération de son entreprise ne pouvaient aucunement être responsable pour cela. Une fois que le caméra ne tournait plus, il m’a répondu.

C’était très curieux, mais la plupart des gens que l’on interviewé lors de ce tournage avaient deux baratins : un « on-caméra » et un autre hors la portée de la caméra. Les scientifiques comme les gens ordinaires avaient des choses à dire, mais qu’ils ne voulaient pas dire publiquement, qu’on ne pouvait dire à voix basse en quasiment en cachette. Dans le cas de ce monsieur, il nous informé que les problèmes de santé gravés de la région ont été le résultat de la contamination de l’environnement par l’usine qui se trouvait à être juste de l’autre côté du tas de gypse. Depuis les années 1930, une usine traiter le nickel à Port Colbourne. On jetait sans contrôle des métaux lourds et d’autres produits industriels dans l’eau, par terre et, par les cheminées, dans l’air.

Je trouvait cette situation triste, et remplie d’ironie. On ne pouvait pas reprocher à Gail et à ses voisines de se plaindre quand le gypse couvre leurs maisons, leurs voitures et leurs enfants. Elle n’est pas un scientifique, mais un simple citoyenne, concernée par ce qu’elle perçoit comme une pollution éventuellement dangereuse. Par contre, pour le propriétaire de l’entreprise de gypse qui se trouve à être juste de l’autre côté du canal de la maison de Gail, c,est elle le problème. Il est agacé par cette dame qui remue trop d’air. Mais il nous a confié que sa propre grande mère est morte d’un cancer de poumon causé, il en est certain, par la pollution de l’usine de nickel. Je ne lui ai pas demandé s’il pensait qu’à l’époque de sa grand mère, une contestataire comme Gail aurait servi à quelque chose. Mais à cette époque, on ne savait pas que la fumée qui sortait des cheminées de l’usine était terriblement toxique. Et aujourd’hui, bien qu’on ait appris bien des choses, on n’a pas encore toutes les réponses. Et on ne comprend si peu des effets de nos actions sur la nature.

Dans les Grands Lacs, il y a des centaines d’organismes, tel la moule zébrée, qui ont complètement bouleversé la biosphère. Il y a, en plus, des quantités importantes d’azote et de phosphore qui ont complètement bouleversé la chimie naturelle. Et il y a des produits toxiques, tel les PCBs, et le DDT, qui représente un danger réel pour la santé de tous les organismes y compris les humains. Devant un problème si complexe, on aurait tendance à baisser les bras. Mais heureusement, nous avons rencontré deux personnes qui ne baissent pas les bras.

Le dernier rencontre à Port Colbourne était avec Marguerita Howe et Doug Hallet. On les a rencontré dans le jardin de la voisin de Gail à l’ombre des trembles. On avait apporté un journal vieux de 30 ans. C’était un mensuel, le célèbre MacCleans (Canada). À l’intérieur était un article qui traitait du mouvement écologique. Sur deux pages face à face, on voyait Pierre Béland (voir rapport août) et Margeurite Howe. Trente ans plus tard, les voilà de nouveau face à face.

Marguerite Howe est une dame extraordinaire. Avec ses plus de 80 ans et sa couronne sauvage de cheveux blancs, elle parle fort, parsemant la conversation avec des gros mots. Une grande mère qui parle comme un marin. Et il n’a pas froid aux yeux. « That *&?%% George Bush! », elle lançait en riant. À ses côtés, un vieux camarade des guerres écolos, Doug Hallet, dans la cinquantaine, bedonnant, au rire facile, mal à l’aise dans la cravate que sa femme venait pour lui arranger de temps à autre.

Doug Hallet est un scientifique, biologiste moléculaire, un des plus renommés au Canada. Il était employé par le gouvernement canadien dans les années 1970, mais il est parti du secteur publique pour les mêmes raisons que Pierre Béland : comme employée du gouvernement il ne pouvait par dire toute la vérité de ce qu’il a découvert. La conversation était animée, et nostalgique. On parlait des anciennes batailles et des anciennes victoires, quand ses trois personnes, Marguerite, Doug et Pierre, faisaient tremblaient les ministres du gouvernement.

Et aujourd’hui? J’ai demandé. Il y avait une longue pause, le silence rompu enfin par la voix raque de Marguerite. « People don’t give a shit anymore ». On avait de la difficulté à la contredire. Depuis les années 1970, le mouvement écologique stagne. Les « babyboomers » ont d’autres préoccupations et les « Gen X » et « Gen Y » cherchent encore le bon chemin.

Et les gouvernements (USA) sont omnubilés par le terrorisme qui leur permettent d’éviter des problèmes de société et d’améliorer la vie de leurs citoyens.Quelque chose que Doug Hallet disait, cependant, me donner des frissons. ‘J’hésite à dire cela « on-caméra », il commence, « mais c’est important. »Enfin, j’ai pensé en moi-même, quelqu’un qui n’a pas peur de dire tout devant la caméra. En fait ces trois personnes étaient les seuls à ne pas venir me chuchoter quelque chose une fois la caméra fermée. Il parlait avec conviction et sans retenue. «

Quand je travaillais pour le gouvernement » il continuait, « Déjà dans les années 1970, on nous « briefer » par rapport au terrorisme, car les Grands Lacs représente un cible incroyable pour un terroriste. Il y a des centaines de sites ultra-contaminés. Dans n’importe lequel, il y a suffisamment de dioxin pour contaminer les Grands Lacs complètement. Il suffit d’une bombe dans un site pour contaminer l’eau potable pour des dizaines de millions (millions) de personnes. Et qu’est-ce que font les gouvernements? Rien. Et pourtant. J’ai crée un procès pour éliminer ces produits. Pour éliminer les métaux lourds, les PCBs, tout. J’ai eu un client, General Motors, et après.....rien. Le contrat avec G.E. fut annulé. Je n’ai jamais compris. Personne, ni aux USA, ni au Canada était intéressé. Pourtant c’aurait crée de l’emploi en plus de nous débarrasser de ces substances toxiques. Mais personne n’en voulait. Je suis allé en Australie. Aujourd’hui grâce à cette technologie que j’ai implémenté, il n’y a plus de produits chimiques toxiques là-bas. Maintenant je travaille dans l’Europe de l’Est. Cette technologie a fait de moi un homme riche. Mais aux USA et au Canada, personne en voulait......Incroyable. »

Sous les arbres au milieu d’un après-midi trop chaud pour le latitude, nous parlons. Des vieux combattants et moi, partageant la même inspiration, touchés par la même main. Les problèmes écologiques sont loin d’être résolu et on pourrait même dire que depuis une décennie, on court sur place, ou bien, on recule. J’ai demandé à Margeurita comment elle restait optimiste. « Optimiste » elle exclame, « pas moi, quand je vois comment les gens s’en foutent. Qu’une mère de famille pense qu’elle fait bien en achetant un SUV (Utilitaire) pour transporter ses enfants en confort quand elle est en fait en train de leur ruiner l’avenir, je suis outrée. Outrée par la connerie des gens. Et c’est ça qui me motive, je suis en colère. » disait-elle. Mais elle le disait en riant, et j’avais de la misère à lui croire. Je pense que effectivement elle est outrée par la connerie, mais je pense aussi que sa motivation principale est la volonté de défendre l’environnement et la qualité de toute la vie, de tout ce qui vit, contre la connerie de ceux qui ne pensent qu’à l’exploiter.

La conversation est rentrée dans des eaux calmes, le chant des cigales surgissant. Je regardait mes amis, des gens qui ont une histoire de foutre la merdre, de nager contre courant, de dire et de faire ce qu’ils pensaient juste et bien, et je me rappelais des paroles de ?????????? : quelques bonnes personnes peuvent changer le monde.


mis à jour le 7 septembre, 2005

J’avais six ans, recroquevillé dans les bras de ma mère, essayant de me faire plus petit pour que le vent ne me touche pas.  Dehors, à quelques mètres du fenêtre, le chêne vert massif, vieux de deux cents ans, dansait comme une toupie.  Le bruit était féroce : des sifflements perçant, sur un fond de grondement gigantesque et soutenu.  Par les rafales, le plancher sautait.  Mon cousin, Francis Boudreaux, accompagnait ma mère et moi.  À peine adolescent, il était chargé de nous protéger dans l’absence de mon père.  À chaque grand coup de vent, on se regardait sans dire mot.  Ça durait des heures de temps.

Mon père travaillait pour les Scouts.  Il était parti pour sécuriser le Camp Thistlewaite, à 50 kilomêtre au nord.  On n’allait pas le voir pour trois jours, ne sachant pas s’il était mort ou vivant.  Il a passé 24 heures sur le toit d’un batiment repoussant les serpents avec la rame d’un canoë.

On se souviens de notre premier ouragan comme on se souviens de la premier fois qu’on fait l’amour. Elle s’appellait Audry.   Elle a pris terre au sud de Cameron, apportant plus de 100,000 batiments et 526 personnes.  Nous étions à l’est de l’œil, donc du mauvais bord. La veille, les habitants des marécages ont vu les écrevisses fuyant vers le nord.  Dans ses jours avant le radar Dopler, les animaux avaient un avantage sur l’homme.

Il y a eu Carla en1961.  On s’est réfugié chez la voisin qui avait une maison en brique.  Je venait de faire mes 11 ans, encore confiné avec les femmes et les enfants.  Je me rappelle des voix de ma mère et de nos voisines, récitant le chapelet la nuit durant, un bourdonnement hypnotique écrasé par le vrombrissement dehors, litteralement comme un îlot de calme dans la tempête.   L’œil (le centre) est passé sur nos têtes, et pour quelques minutes, le vent est tombé.  Je suis sorti pour voir le ciel, pour regarder les étoiles dans un calme surréel.  Ma mère me suppliait de rentrer.  Quelques minutes plus tard, le vent arrive sans avertissement de l’autre bord, à 150 kilomêtre heure.. 

Il y avait Hilda en 1964.   À cette époque, mon grand père souffrait d’un cancer de la gorge, et nous avions une pompe pour nettoyer le trou de sa trachéotomie.  J’avais 14 ans, et c’était moi qui veillait les femmes et les enfants.  Mon père était Directeur de la Défense Civile (Civil Defense Director) et il allait passait la nuit dans le centre de contrôle, dirigeant les opérations de sauvegarde.  Mes oncles était à la station des pompiers, en affût de toute catastrophe.  Quand l’éléctricité a manqué, c’était moi qui est parti en dessous de la maison (une veille maison cadienne sur câles en brique) pour démarrer la génératrice qui allait empêcher que mon grand père soit suffoqué par son crachat.   C’était en plein jour, ce qui est toujours moins effrayant. 

Il y a eu Betsy en 1965 et Camille en 1969. et Lilly, la dernière à nous visiter, en 2002.  Celle là est passé en plein jour.  Nous avons fuit au village, dans la maison de mes parents qui était celle de mes grands parents, construite en 1896.  Vers midi, dés que le vent a tombé suffisament, mon père est moi somme partis pour voir si ma maison (construite en 1981) restait debout.  On avait perdu quelques arbres et des poteaux de téléphone, mais la maison a survécu.  Pendant dix jours, nous étions sans éléctricité, dormant la nuit avec une serviette mouillée sur le dos, passant les journées dans une chaleur écrasante à nettoyer autour.

J’ai vu des ouragans, mais je n’ai jamais rien vu tel Katrina. 

En 1718, Bienville cherchait un nouvel endroit pour fixer la capitale de sa colonie, un lieu plus accessible au fleuve que l’établissement à Biloxi.  Il  choisit un endroit sur le Mississippi accessible par portage au golfe du Mexique via le Bayou St. Jean et le Lac Ponchartrian.  Par le lac il pouvait rejoindre le Golfe et ainsi la France, et par le fleuve, il pouvait rejoindre les Illinois, Sault Ste. Marie, la rivière des Français, l’Outaouais et son pays natal à Longeuille.  Sur une terre marécageuse,  il fonde la Nouvelle Orléans , nomme en l’honneur du duc du meme nom.

Mais ce qui a bien servi les intérêts de Bienville, est devenu le fléau de la New Orleans moderne.  Perçant les rives du 17th St. Canal, Katrina a provoqué le cauchemar qu’on craint depuis que les premiers colons se sont installé sur les rives du fleuve qu’ils appellaient Saint Louis:  La Crevasse.  Le long de son histoire, la Louisiane a connu une relation d’amour et de haine avec l’eau.  Sa richesse d’hier comme d’aujourd’hui est irrévocablement liée au fleuve.   Mais cette eau est l’esclave de levées, construits pour la contenir, et comme tout esclave, elle rêve de révolte. 

Aujourd’hui, j’apprend que l’eau a cessé de monter dans la ville, ce qui veut dire que la ville fait partie maintenant du lac.  L’ampleur de la souffrance est impossible à imaginer, même pour un vétaran d’ouragan comme moi.  Nous avons tous vu les images crêve coeurs.  Ma maison, comme la plupart ici, est devenue un abri.  Nous logeons des amis de la ville et des touristes du Kansas, des inconnus emmenés par le hazard et reçu sans question.  Les gens arrivent et on les accueillent.  C’est tout.  On regarde la télévision et parfois on pleure.  Mes cousins de Pass Christian (Mississippi) se demandent si leur maison a pu résisté à Katrina comme elle a résisté à Camille (1969). 

Ils ont hâte de pouvoir y retourner pour commencer, comme ils l’ont fait auparavant,  à nettoyer, ou si nécessaire, à reconstruire.  Nous allons les accompagner pour les aider, comme ils le feront la prochaine fois que l’ouragan passe chez nous. 

Merci de votre soutien généreux à la Croix Rouge. 

   

Ceci fut écrit le 1er septembre,  quatre jours plus tard, il semble que la situation à la Nouvelle-Orléans commence enfin à s’améliorer, mais pas avant que la ville ne soit passée à travers le pire.  Les gouvernements de l’État et des USA ont failli misérablement dans leur devoir de protéger les citoyens.  Les réfugiés abrités au Superdome ont été abandonnés sans eau et sans nourriture pendant trois jours.  Pourquoi cela?  Pourquoi n’a t’on pris aucune précaution dès que la tempête est entrée dans le Golfe?  Pourquoi le gouvernement n’a t’il jamais renforcé les levées quand on savait depuis des décennies qu’une tempête du genre de Katrina représentait un danger imminent?  Pourquoi le FEMA (Federal Emergency Management Authority) s’est-il montré si incapable?  Le gouvernement des USA s’est lancé dans une guerre malconçue qui ne fait qu’augmenter le danger terroriste, affaiblissant en même temps les forces destinées à protéger ses propres citoyens.   George W. Bush peut-il continuer à prétendre que le réchauffement de l’effet de serre n’est pas un problème?  Peut-on prétendre que la disparition des marécages du littoral louisianais est sans conséquence?  Je suis effondré par cette tragédie, le coeur cassé.  Je suis attristé, mais non surpris.  Honte.  Honte.  Honte.


mis à jour le 3 août, 2005

Voyage du Sedna IV

Nous sommes partis sur le voilier trois mats, Sedna IV, sur les Grand Lacs, tournant un documentaire qui traite de la voie maritime du Saint Laurent. C’est une série de cinq émissions. À chaque émission il y a un invité accompagné par des scientifiques. Mon rôle consiste à visiter les Lacs Ontario et Érié pour faire le bilan de la santé de l’écosystème en compagnie de Pierre Béland. Pierre est l’ancien président de la Commission mixte intermnationale, commission binationale sensée de veiller sur la qualité de l’environnement naturel des lacs. Il est surtout connu pour sa recherche au sujet des bélugas du Saint Laurent. Pierre a découvert que la source des toxines qui contaminent les baleines du bas du fleuve trouve leur origine dans les Grands Lacs. Absorbées par les anguilles et les poissons, ces toxines vont ainsi descendre le fleuve et vont être absorbées à leur tour par les bélugas. Depuis cette découverte, la situation n’a guère changé. La population des bélugas reste stable, autour de 1200 individus, et il y a autant de pollution.

9 juillet. 5h. Départ du port de Toronto. Derrière la ville, le lever du soleil fait brûler le ciel. Vision d’apocalypse en rose vif. Nous naviguons sur le lac Ontario vers Hamilton caché au bout du lac, complètement à l’Ouest. Une fois le bateau ancré dans le havre, nous descendons en zodiac au l’INRE, l’Institut national de Recherche sur les Eaux. Grand bâtiment de béton gris. Sur le quai des douzaines de bateaux de la garde côtière, et du ministère des Pêches et Océans tous sur des remorques avec l’air délabré. On se demande qui est en train de garder la côte, et surveiller les océans.

Nous montons dans l’édifice, une espèce de boîte carrée à l’architecture soviétique, à la rencontre d’un petit comité dirigé par Alex Bielak le directeur de l’institut. Alex nous présente à Mehran Alaee. Ce dernier est un monsieur souriant au ventre plutôt rond qui est le scientifique chargé d’étudier les contaminants dans la biosphère du Canada. Son laboratoire contient un spectromètre de masse. Dans cette machine, une espèce d’ordinateur sur stéroïdes, on peut isoler une molécule particulière. On commence avec un échantillon de poisson attrapé au large et converti en liquide. Avec un plaisir d’enfant recevant un jouet, Mehran nous a expliqué le parcours d’une molécule à travers le labyrinthe du spectromètre. Ça commence avec un voyage le long de plusieurs dizaines de mètres de câble au bout duquel la molécule en question est bombardée avec 8000 volts, ce qui la magnétise. Ensuite grâce à un aimant, la molécule choisie est isolée des autres. Par ce moyen, on peut calculer la présence des substances toxiques dans la chair des poissons.

Tout cela me paraissait assez fantastique : le scientifique sympathique avec sa machine incroyable perdu dans les entrailles d’un immeuble anodin au bout du quai à Hamilton, Ontario. Rien d’alarmant. Mais les informations que Mehran nous a présenté sont très alarmantes.

Dans un échantillon de poisson, il peut y avoir des centaines, voir plus de mille cinq cents (1500) produits toxiques. Mehran nous montre les résultats de ses expériences, des graphiques étalés en couleurs vives sur l’écran de son ordinateur indiquant la présence dans la biosphère de certaines substances aux noms incompréhensibles. Il y a des lignes qui montent, d’autres qui descendent, le tout détaché de la réalité quotidienne comme si ça venait d’une autre planète. Une affaire de « egg head » (grande cervelle). Mais ces chiffres représentent une réalité extrêmement désolante. Bien que la présence dans la nature de plusieurs substances toxiques (les BPCs, le DDT, le toxaphène et les dioxines) ait diminué, d’autres substances, tout aussi dangereux, sont de plus en plus présentes. Ces produits représentent un danger réel à la santé de l’environnement naturel et celle des humains. Mais leur utilisation est à peine surveillée. Ils sont contrôlés en Europe et en trois états américains. Il s’agit des produits retardateurs de flammes bromés.

Les produits retardateurs de flamme bromés assurent une protection contre le feu et sont présents partout : textiles, plastiques, peintures, téléviseurs, ordinateurs et appareils électriques.

À la fin des années 1990, une étude menée en Suède a démontré que les concentrations d’un de ces produits, l’éther diphénylique polybromé (PBDE) dans les échantillons de lait humain avaient augmenté d’une manière exponentielle depuis les années 1970. Les molécules de ces substances ressemblent à celles des BPCs (biphényles polychlorés) qui sont considérés comme cancérogènes et qui sont à l’origine des anomalies congénitales, des dommages neurologiques et des déséquilibres de l’activité thyroïdienne. Aie.

Ces produits sont omniprésents dans l’environnement contemporain : dans les coussins de nos fauteuils, dans les écrans de nos ordinateurs et de nos télévisions, dans les avions, dans les voitures. Destinés à nous protéger en retardant le feu, ils nous menacent d’une façon plus sournoise. Et ils sont partout y compris dans l’Arctique. Et grâce à leur stabilité (une qualité nécessaire pour leur mise en production) ils seront avec nous pour longtemps. Très longtemps.

Comment ses produits peuvent-ils se rendre dans la chair des ours polaires? Pourtant il n’y a pas d’ordinateurs, ni de fauteuils sur la banquise. La dispersion de ces produits dans l’atmosphère est assurée par des phénomènes météorologiques naturels. Ces produits sont suffisamment volatiles pour se rendre dans l’atmosphère. Transportés par le vent, ils se rendent partout. Les phoques en Alaska et les ours de la Baie James ne sont pas à l’abri. You can run but you can’t hide.

Ils sont contrôlés en Europe et dans trois états américains, mais grâce au vent, ils peuvent facilement traverser toutes les frontières. C’est cauchemardesque. Un cas de « déjà-vu all over again ». Après notre expérience malheureuse avec le DDT et les BPCs, ainsi qu’une liste de produits sensés nous rendre la vie agréable et facile, mais qui se sont révélés néfastes par la suite, nous n’avons pas encore compris que nous jouons avec le feu. La production et la distribution de produits chimiques dont les effets à long terme ne sont pas suffisamment compris est une grave erreur que la société continue à commettre. Comme un junkie attaché aux drogues, on continue à chercher la potion magique qui va solutionner tous nos problèmes.

Je ne conteste pas notre volonté collective de trouver des technologies qui rendent la vie plus commode. J’écris ce texte sur un ordinateur. Ma maison a l’eau courante et une télévision. Ce que je déplore est la mise en marché de produits sans avoir compris leurs effets à long terme. Une fois la boîte de Pandore ouverte, c’est bien difficile de la fermer.

Parlons des OGM. Suite à notre rencontre avec Mehran, nous avons rencontré son collègue Chris Marvin. Chris est chargé d’étudier la présence de pesticide et d’insecticide dans la région des Grands Lacs. Il nous a montré une carte divisée en zones de couleurs différentes. Rouge égale pollution, vert égale o.k. Pas mal de vert, mais des zones rouges qui brillaient comme des phares de malheur.

Le problème des pesticides et des insecticides dans l’environnement est bien connu. La conscience populaire a suffisamment évolué pour obliger nos gouvernements à agir. Par contre, l’efficacité de cette intervention reste problématique, mais au moins nous sommes au courant du danger. Cependant, il y avait quelque chose que Chris nous a dit qui m’a fait frissonner. C’était plutôt le vocabulaire qu’il utilisait. D’abord il a expliqué que beaucoup, voir la plupart des produits qu’il étudiait ne restent dans l’environnement que pour une très courte période. Je lui ai demandé si le Round Up était utilisé et combien de temps ce produit restait dans le système. Il m’a répondu qu’en fait le Round Up est l’herbicide le plus utilisé et qu’il ne reste dans l’environnement que peu de temps. Il a ensuite fait référence aux semences « Round Up Ready », c’est à dire génétiquement modifié (OGM) pour pouvoir supporter le Round Up.

C’était surtout la façon dont Chris nous parlait qui me dérangeait, plutôt que ce qu’il disait. Il n’y avait aucune surprise dans ces propos, mais il en parlait avec un détachement que je trouvait inquiétant. « We study the products that society chooses to use ». Nous étudions les produits que la société DÉCIDE d’utiliser. Chris est un scientifique chargé de surveiller la présence de produits toxiques dans l’environnement. Son travail est très important et son dévouement à l’écologie est très évident, mais il y avait quelque chose de dérangeant dans la façon dont il nous parlait. Je comprends qu’il peut difficilement répandre la bonne parole des anti-OGM gauchistes comme moi, mais il y a quelque chose de lâche dans cette phrase « que la société décide d’utiliser », une espèce de désengagement comme si le problème n’existe que dans l’abstrait. La société c’est nous. C’est nous qui empoisonnons l’environnement par paresse, par ignorance et par complicité. Nous sommes les associés des compagnies petro-chimiques par notre manque d’engagement. Et c’est nous qui paierons l’ultime facture.

Dans le couloir mal éclairé, devant la carte décorée en vert, jaune et rouge, nous étions debout, faisant des blagues comme des étudiants canailles. Mais les propos n’étaient pas très drôles.

« Il n’y a plus de canola non génétiquement modifié en Amérique » disait Mehran.

(Voir rapport mensuel juin 2004) Et cela grâce à la politique agressive et la propagande des compagnies petro-chimiques. Et cela sans recherche sur les effets à long terme de ces produits.

Suite à notre rencontre à l’Institut, nous sommes repartis en zodiac vers Randall’s Reef, le site le plus pollué de ce havre parmi les plus pollués d’Amérique. Au pied de l’usine d’acier au milieu du tourbillonnement des vagues, Chris nous faisait un cours sur l’histoire de la pollution des sédiments. Il nous a expliqué comment, dès l’année prochaine, on va installer une barrière autour des sédiments qui consiste en de grandes feuilles d’acier, en vue de les contenir et donc de protéger l’eau. Au coût de 45 millions de dollars. Payé par le gouvernement, c’est à dire par les citoyens canadiens. Entre deux phrases, il se lamentait de la réduction des fonds disponibles pour ce genre de projet. Pendant les années 80 et 90, l’investissement public au Canada comme aux Etats-Unis pour la protection et l’assainissement de l’environnement avait augmenté. Maintenant, par contre, on constate un net recul. George W. Bush préfère gaspiller nos moyens pour une guerre absurde plutôt que de protéger la santé de ses propres citoyens. D’abord l’industrie militaire américaine est le plus grand utilisateur des produits retardateurs de flamme bromés en Amérique du Nord. Son point de vue est le point de vue de l’exploiteur, et se distingue par son ignorance des faits scientifiques. Selon George W. Bush, il n’y a pas de problème. Le lait humain est de plus en plus contaminé. Pas de problème.

Je trouve ça remarquable que des gens comme Mehran et Chris surveillent l’environnement au nom de nous tous. La technologie dont ils disposent est incroyable. Mais je déplore le manque de cohérence implicite dans cette approche. Ce sont des chercheurs. Leur recherche peut servir à ceux qui désirent sincèrement trouver une solution aux problèmes de la contamination de la biosphère. Pourvu qu’on soit suffisamment au courant et suffisamment engagé pour utiliser l’information que les chercheurs nous fournissent. Sans comprendre le problème et sans avoir le courage nécessaire pour confronter les profiteurs et leur avarice, l’information des chercheurs ne servira pas à grand chose. C’est à nous tous et ensemble de s’adresser aux problèmes. Encore faut-il admettre que problème il y a.

Comme les sédiments contaminés qui couchent au fond du havre de Hamilton, ou comme des produits toxiques concentrés dans le lait des ours polaires, les problèmes écologiques ne sont pas faciles à décerner. Mais sous la surface, ils continuent leur évolution malheureuse. Silencieusement, comme un voleur au milieu de la nuit, ils avancent sûrement et malicieusement vers un point dans le futur où il sera trop tard pour les remédier.

Espérant qu’on se réveillera à temps.

Baline en direct
Arctic Social Sciences
Greenpeace.org
Portrait of endangered beluga whales in Quebec
Diseases of Beluga Whales in the Saint Lawrence Estuary
Species at Risk: Beluga Whales


mis à jour le 6 juillet, 2005

Retour à la grotte :  Par une majorité décisive (55%), les Français ont rejeté la Constitution Européenne, jetant le gouvernement de Jacques Chirac dans le désarroi.  La campagne électorale a été caractérisée par un manque de clarté sur la question, et la motivation principale des citoyens semble être la volonté de refus. 

J’ai été en France pendant le début de la campagne et j’ai regardé à la télévision la diffusion de cette espèce de « meeting » où Jacques Chirac s’est entretenu avec un auditoire de jeunes gens bien polis.  Au cours de deux heures, il a répondu aux questions avec sa prestance habituelle mais à la fin, il me semble qu’il n’a pas réussi à faire comprendre son point de vue.

Par rapport à la Constitution, les citoyens français font partie de trois groupes.  D’abord, ceux et celles qui pensent que le destin de la France est lié à celui de la Grande Europa, et que les intérêts des Français seront mieux servis par une agglomération multinationale qui pourra faire concurrence aux USA et à la Chine.  Ensuite, ceux et celles qui refusent tout ce qui soumet l’intérêt français à celui de la Grande Europe (ce qui comprend des groupes aussi divergents que les nationalistes du Front National et les Communistes). Le reste du public est caractérisé par un manque de parti pris, mais qui se sent, de toute évidence, plus en sécurité en votant « non », préservant ainsi (au moins c’est ce qu’il pense) plus d’autonomie.

Les opinions ont été démarqué aussi par des notions de classe.  À Paris, les quartiers chics ont voté majoritairement pour le « Oui », tandis que les quartiers ouvriers ont fait le contraire, motivés, apparemment par la peur du « plombier polonais », c’est-à-dire d’une main-d’oeuvre arrivant d’ailleurs et qui enlèverait du travail aux Français.  Et puis il y a la Turquie.  La droite a réussi à faire passer le message que voter pour le « Non » était la meilleure façon d’empêcher que la Turquie musulmane entre dans la Communauté Européenne.  Au bout du compte, ce qui a assuré la défaite du « Oui »,  c’est l’incapacité de ses partisans à communiquer efficacement leur vision de l’avenir.  Et un sentiment d’insécurité qui s’est manifesté par un refus.  La plupart des Français qui ont voté « non » pensent ainsi pouvoir garder plus de contrôle sur leur propre destin.  Eux contre nous.

La politique mondiale est dans une période où l’élément déterminant semble être la peur.  Peut-être que cela a toujours été ainsi, mais la scène internationale manque de vision rassembleuse à tout niveau.  Il n’existe pas présentement de projet plus noble que de se protéger en écrasant son voisin.  Exemple : la conférence de la non-prolifération nucléaire s’est terminé dans l’échec total.  Les participants ont été tellement loin qu’il n’y a eu aucune discussion détaillée sur la question de la résurgence de la distribution des technologies les plus destructives. Aucune discussion.  Pendant un mois, les nations non nucléaires réclamaient en vain que celles qui possèdent des armes atomiques réduisent leurs arsenaux.  En même temps, les USA insistaient qu’on discute de la Korée du Nord et de l’Iran d’abord.  Plusieurs pays, dont l’Egypte, demandaient que le dialogue commence avec l’engagement des pays nucléaires à ne jamais attaquer un pays non-nucléaire, et que la conférence ratifie le traité d’Interdiction des Essais Nucléaires.  Les USA ont refusé même d’en parler. 

Pendant que cette conférence tombait en flammes, le US Air Force essayait de convaincre le président cowboy de déployer des armes dans l’espace.  Un travail plutôt facile.  La théorie c’est que si l’on a un grand bâton, les malfaiteurs vont nous laisser tranquille. Voici la version du monde de George W. Bush : tout le monde nous déteste, donc nous devons détester tout le monde.  Ce qui est une contradiction du précepte de base de la Chrétienté à laquelle  M. Bush prétend adhérer.  Dans un événement assez curieux, M. Bush a été critiqué avec virulence par des intégristes Chrétiens américains.  C’est vrai qu’ils font partie de la « Gauche Chrétienne » (plutôt que de la « Droite »), mais ils l’ont accusé de ruiner  l’écologie et de saboter la qualité de vie des pauvres en faveur de celle des riches.  Aimons nos voisins comme nous nous aimons nous-même, pourvu qu’il est membre du même club.

Chaque jour, des dizaines de gens sont tués en Iraq dans une guerre mal conçue et qui n’a rien fait pour contenir le terrorisme mondial, bien au contraire.  En Korée du Nord, les chiens de la guerre aboient.  Les Palestiniens et les Israéliens vivent le cauchemar.  Malgré les 2000 ans de Chrétienté, les 1500 d’Islam et les 3000 ans du Bouddhisme, il me semble qu’il n’y a pas eu beaucoup d’amélioration dans la condition humaine.  Et si à la place de développer et de construire des armes on mettait autant d’effort et de moyens à éradiquer la pauvreté et à éduquer les gens ?  Combien de livres pouvons-nous acheter avec l’argent d’une bombe? Avec toute notre science et notre technologie, nous n’avons pas réussi à comprendre que nous sommes tous sur une petite perle bleue voyageant dans l’univers et que le bien être de chacun est le bien être de tous.


mis à jour le 1er juin, 2005

Le 30 mai, mon ami, le poète et éditeur acadien Gérald Leblanc a succombé au cancer après deux ans de combat. Il avait 59 ans. La dernière fois que je l’ai vu c’était à Moncton ce dernier mois d’avril. Je suis allé au festival littéraire Northrup Frye. Une des soirées lui à été dédié et nous étions plusieurs poètes à lui rendre hommage en lisant ses textes dans une ambiance d’autant plus spéciale que Gérald ne pouvait y assister. Les Païens assuraient la trame musicale et nous lisions ses textes avec émotion. Pendant plusieurs jours, on ne parlait que de Gérald, en se demandant s’il allait pouvoir s’en sortir. Quelques jours plus tard, le matin de mon départ, je suis allé le voir. Nous avons passé une heure ensemble dans son appartement downtown Moncton, dans son bordel littéraire, entourés de livres et de vaisselle sale. Pour s’assoire, il fallait déplacer des livres. Pour poser ses coudes sur la table, il fallait encore déplacer des livres. Les étagères étaient pleines à dégorger de livres, et le plancher ressemblait à un parcours sportif composé de.............livres. Il était maigre et il souffrait, mais la maladie ne lui avait pas enlevé son sens d’humour ironique et son rire fou. Jusqu’au bout, il restait fidèle à lui-même : canaille, irrévérent, moqueur, touchant. Je lui ai laissé une musique en lui demandant de me faire des paroles. On savait tous deux que c’était notre dernière rencontre, mais nous avons joué le jeu jusqu’au bout, ne disant rien, prétendant qu’on allait se rencontrer dans quelques mois pour achever le travail. En quittant, on s’est embrassé à bras le corps. Il me paraissait si fragile. Gerald était petit, mais la maladie l’avait rendu léger comme un oiseau. J’aurais pu l’envoyer dans l’air comme une ballerine. Peut-être que je sentais tout simplement son âme qui prenait son envol.

La première fois que j’ai rencontré Gérald LeBlanc c’était en 1975 lors de mon premier voyage en Acadie. Il faisait partie de cette effervescence monctonienne, cette contre-culture acadienne qui « shaker » la cage, poussant les expériences artistiques ainsi qu’existentielles jusqu’au bout. Il était parmi nous lors de ce fameux tintamarre de la rue Archibald, le 15 août 1975 qui a provoqué la visite de la police et qui a fini par envoyer Rhéal Drisdelle en prison. Nous étions jeunes et bêtes et pas mal fous.

À travers les années, j’ai maintenu contacte avec Gérald, mais ce n’était qu’en 1996 que nous nous sommes connus davantage. Il était devenu éditeur et moi quêteur d’éditeur. Le destin nous a rapprochés pour mon plus grand plaisir. C’était dans une chambre d’hôtel à New York, ville qu’adorait Gérald, que nous avons commencé la rédaction du recueil qui s’appelle Faire Récolte. Avec mon français anglicisé, à la syntaxe étrange, et au vocabulaire exotique, j’étais mal parti pour faire un livre de poésie français. Bien que la matière brute existât, les poèmes avaient besoin d’une rédaction sérieuse. Je voulais respecter la sonorité riche du français cadien, mais je constatais qu’il fallait apprivoiser mon langage exotique pour rendre les poèmes plus accessibles au public francophone international. Heureusement, Gérald était là pour me guider à travers le labyrinthe de la compréhension. Nous avons passé nos après-midi dans cette petite chambre qui surplombait Times Square, le bruit de la ville sautant par la fenêtre ouverte, et nos soirées dans les restaurants de la Grosse Pomme, buvant trop de vin et cherchant une fois pour tout à régler les problèmes de l’art et de l’artiste. Cette collaboration a mérité mon seul prix littéraire, le Prix Champlain de 1998.

Par la suite, Gérald a organisé le lancement de mon livre à Montréal. Tout le beau monde littéraire de Montréal était là. Gérald m’a présenté à Patrice Desbiens, qui est, d’après moi, le plus grand poète de langue française en Amérique, mais que je ne connaissais pas à l’époque. Un des grands talents à Gérald était celui de rassembleur, et de briseur de carcan. L’art pour Gérald n’avait pas de frontières, pas de limites. La parole, la mélodie, le visuel devait faire partie d’un tout.

Pendant une période, je voyais Gérald souvent, dans les salons littéraires ainsi que les « happenings » en France et au Québec. Parfois je l’entendais avant que je le visse, son rire perçant l’atmosphère. Jusqu’à la fin, il a gardé cet esprit de débutant, cette spontanéité, cette innocence irrésistible qui faisait de lui un artiste véritable, car il vivait sa vie comme on écrit un poème, avec son intelligence et son talent, et son coeur. Comme il disait lui-même : j’écris pour sauver mon âme.

Originaire de Bouctouche, au sud-est du Nouveau-Brunswick, Gérald Leblanc est né le 25 septembre 1945. Poète prolifique, il a publié de nombreux recueils dont la liste apparaît plus bas. En 1993, la Direction des arts du gouvernement du Nouveau-Brunswick lui décerne le Prix Pascal-Poirier pour l’ensemble de son oeuvre. Outre son travail d’écrivain, Gérald Leblanc était conférencier et a assisté à de nombreux événements littéraires partout au Québec, au Canada, aux États-Unis et en Europe.

Gérald Leblanc est un des fondateurs de la maison d’édition Perce-Neige qui célèbrent cette année son 25e anniversaire. En 1991 il en est devenu directeur littéraire, un poste qu’il a occupé jusqu’en mars 2005.

Gérald Leblanc est le poète acadien le plus connu au Canada, mais également à travers la Francophonie internationale. Il a été d’abord et avant tout un ambassadeur de la poésie acadienne. Dans toute la Francophonie, il a non seulement lu et parlé de ses propres écrits, mais il a fait connaître toute la littérature acadienne contemporaine.

Son influence sur la jeune génération de créateurs acadiens est très importante. À maintes occasions, il a rassemblé poètes et musiciens, ou encore poètes et artistes visuels pour crée des événements qui resteront dans la mémoire collective de l’Acadie comme des points marquants. Grâce à Gérald, les poètes acadiens ne se sentent pas en marge de la vie créative, mais occupent pleinement la scène contemporaine en collaboration avec leurs collègues musiciens et peintres. Gérald Leblanc est le trait d’union entre plusieurs disciplines artistiques en Acadie, un legs important qu’il nous laisse.

parfois nous écrivons
sans trop savoir pourquoi
sauf que nous écrivons
nous imaginons qu’une phrase
peut nous emmener
au bout du monde
et parfois elle le fait
entre le rythme du coeur
et le rythme du lieu
entre le noir et le blanc
le bleu guette constamment
comme le silence
je veux nommer jusqu’au vertige
tout ce qui m’a touché
les traces indélébiles
de certains moments
les épiphanies du quotidien